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Georges Bernanos / La question juive
 

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Bernanos admirait Édouard Drumont, l'auteur de La France juive. Même après la guerre, il l'appellera encore son « vieux maître ». Max Milner l'a très bien dit : il y a dans cette admiration que l'auteur des Enfants humiliés voue à celui de La France juive quelque chose qui nous scandalise et nous attriste64. De toute évidence, il y a chez Bernanos des phrases antisémites. Dans La Grande Peur des Bien-Pensants (1931) par exemple, il évoque « ces bonshommes étranges qui parlent avec leurs mains comme des singes » et « traînent nonchalamment sur les colonnes de chiffres et les cotes un regard de biche en amour ». Ailleurs, dans une lettre écrite en 1935, il estime qu'« une campagne antimaçonnique n'a pas beaucoup de sens si elle ne se double pas d'une campagne antisémite65 », et dans Les Grands Cimetières sous la lune, il parlera encore d'« aristocrates enjuivés ». Toutefois, à plusieurs reprises, Bernanos tint à affirmer qu'il n'était pas antisémite. « J'aimerais mieux être fouetté par le rabbin d'Alger que faire souffrir une femme ou un enfant juif », écrit-il dans Nous autres Français 66. Quelques années plus tard, nous lisons dans sa correspondance : « Je ne suis ni antijuif, ni antisémite, mais j'ai toujours cru qu'il y a un problème juif [...]

J'ai toujours cru, je crois encore, que l'obstination - d'ailleurs admirable à bien des égards - des juifs à ne pas se fondre totalement dans les divers milieux nationaux est un grand malheur pour tout le monde. Mais je suis aussi trop chrétien pour désirer les voir renier leurs croyances par intérêt ou même par patriotisme, et leur religion est précisément basée sur un privilège racial, concédé par Dieu à la race, à la chair et au sang juifs67. » Même affirmation dans Le Chemin de la Croix-des-Âmes : « Je ne suis nullement antijuif68. »

Cette insistance est significative de la part d'un écrivain qui n'est pas habitué à mâcher ses mots et qui ne met pas ses antipathies dans sa poche. Mais c'est surtout après la guerre, dans un texte hélas méconnu, que Bernanos rendra hommage au peuple juif et s'élèvera par là au-dessus de tout soupçon d'antisémitisme. Il s'agit d'un texte de 1946 ou 1947, qui était destiné à servir de préface à un ouvrage sur le ghetto de Varsovie69. Bernanos y écrit notamment : « La preuve est faite désormais qu'aucune persécution n'est capable d'en finir avec un peuple dont le génie est précisément de lasser la patience et d'épuiser l'imagination des bourreaux. Les charniers refroidissent lentement, la dépouille des martyrs retourne à la terre, l'herbe avare et les ronces recouvrent le sol impur où tant de moribonds ont sué leur dernière sueur, les fours crématoires eux-mêmes s'ouvrent béants et vides sur les matins et sur les soirs, mais c'est bien loin maintenant de l'Allemagne, c'est aux rives du Jourdain que lève la semence des héros du ghetto de Varsovie. » Un peu plus loin, Bernanos remarque que le but que s'est toujours proposé le peuple juif « n'est pas de vaincre, mais de durer ; c'est de la durée qu'il attend le salut. Qu'Israël dure, et le Très-Haut vaincra pour lui. En attendant, l'honneur, c'est de rester juif et de faire des enfants juifs, d'en faire assez pour que tous les pogroms ne puissent anéantir ce que Dieu a ordonné de conserver ».

De telles lignes témoignent pour la noblesse de leur auteur, c'est-à-dire d'un homme qui, ne l'oublions pas, avait été camelot du roi et maurrassien. Mais plus remarquable encore, peut-être, que ces lignes-là, est la netteté avec laquelle Bernanos reconnaît que la Chrétienté médiévale n'a pas compris l'honneur juif : « Elle fermait obstinément les yeux sur les causes réelles de la survivance du peuple juif à travers l'Histoire, sur la fidélité à lui-même, à sa loi, à ses ancêtres, fidélité qui avait pourtant de quoi émouvoir son âme. » Au lieu de combattre, il suffisait au juif de survivre, « fût-ce dans l'injustice et le mépris, jusqu'à ce que l'ombre du Très-Haut couvrît la terre [...]. Oui, voilà ce que nous n'avons pas nous-mêmes toujours compris70 ».

64. M. Milner, Georges Bernanos, Librairie Séguier, 1989, p. 163
65. Combat pour la liberté, éd. cit., p. 66
66. Nous autres Français, Gallimard, 1939, éd. de 1982, p. 224
67. Lettre du 10 juin 1944. Combat pour la liberté, éd. cit., p. 546
68. Essais et écrits de combat, éd. cit., t. II, p. 614
69. Ce texte publié dans Français, si vous saviez... (1961) sous le titre L'honneur est ce qui nous rassemble..., est reproduit dans Essais et écrits de combat, éd. cit., t. II, p. 1243-1246
70. Ibid., p. 1246