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Georges Bernanos / Les saintes colères
 

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« Tant que la sainte colère gonfle nos cœurs », disait l'abbé Donissan, Satan n'est pas tout à fait maître du monde. C'est toujours pour dénoncer l'hypocrisie ou la lâcheté que Bernanos fulminera, et nous entendons encore ses colères dans de nombreuses pages. Il fulmine dans Les Grands Cimetières sous la lune contre les prélats majorquins. Dans La France contre les robots (1946), c'est contre les marchands de coton de Manchester qui, au XIXe siècle, faisaient travailler les enfants seize heures par jour dans leurs usines, mais dormaient tout de même « avec la Bible sous leur oreiller42 ». En 1941, dans un « Appel aux catholiques français », évoquant le massacre des Abyssins par l'armée de Mussolini, Bernanos fustige « la pieuse Italie, qui faisait alors bouillir dans l'Ypérite les femmes et les enfants éthiopiens43 ».

Comment ne pas rappeler, d'autre part, les invectives lancées par Bernanos contre Munich - « une date hideuse dans l'histoire de notre peuple » ? Munich représentait pour lui la politique de « la paix à tout prix », c'est-à-dire de la lâcheté. Or Bernanos aimait encore mieux « voir le monde risquer son âme que la renier44 ».

Dans sa Lettre aux Anglais, il s'en prendra aux défenseurs du « jus abutendi » (le droit de détruire volontairement des denrées précieuses afin d'en maintenir le prix) et leur lancera : « Vipères ! Vous vengez à coups de mitrailleuse les crimes contre l'Ordre [...]. Vous défendez les propriétaires avec du plomb, les misérables avec du papier. Hypocrites45 ! »

Après la guerre, Bernanos inaugurera une réflexion anxieuse sur la civilisation des machines et les risques d'asservissement qu'elle fait peser sur l'homme. Au cours d'une conférence prononcée en Suisse, il déclarera notamment : « Il ne s'agit pas, je le répète, de détruire les machines, mais de faire face à un risque immense qui est l'asservissement de l'humanité, non pas précisément aux machines, ainsi que voudraient me le faire dire les imbéciles, [...] mais l'asservissement à la collectivité propriétaire des machines46. »

Bien d'autres textes pourraient être cités. Toutes ces colères firent parfois prendre Bernanos pour un pamphlétaire, ce dont il se défendait ; il aura seulement été fidèle à ce qu'il appelait sa vocation : « Parler quand tout le monde se tait ».

42. Essais et écrits de combat, éd. cit., t. II, p. 982
43. Combat pour la liberté, éd. cit., p. 414
44. Lettre aux Anglais, éd. cit., p. 194
45. Ibid., p. 125
46. La liberté, pour quoi faire ?, éd. cit., p. 101