
Bernanos a découvert l'uvre de Léon Bloy pendant la Première Guerre mondiale et cette découverte fut pour lui décisive. Bloy était à ses yeux « le dernier prophète du peuple des Pauvres25 ». Dans l'une de ses lettres Bernanos citera ce mot de Bloy : « Tout ce qui arrive est adorable », auquel semble faire écho la dernière phrase prononcée par le curé d'Ambricourt - et qui est de sainte Thérèse de Lisieux : « Tout est grâce. » L'admiration de Bernanos pour Bloy se résume bien aussi dans sa façon de réagir lorsqu'on le compare à l'auteur du Désespéré : « Je n'ai rien de Léon Bloy, ni son courage devant la pauvreté [...] ni cette violence qui est sienne26. » Pourtant, à Gide qui jugeait Sous le soleil de Satan d'un « C'est la lignée de Léon Bloy et de Barbey d'Aurevilly », Malraux répondait : « En diablement mieux ! » À l'égard de Péguy, à qui il rendit souvent hommage, Bernanos exprimera son admiration en écrivant que si quelque chose le rapprochait de lui, c'étaient « des liens comparables à ceux qui unissent un humble moine au Saint Fondateur de son Ordre27 ». Plus inattendue peut-être, l'importance qu'eut, à une certaine époque de la vie de Bernanos, un écrivain comme Georges Duhamel. En effet, quelques mois avant sa propre mort, Bernanos écrit à Duhamel : « Comment vous dire ce qu'a été pour l'inconnu que j'étais à ce moment-là - et très malade par surcroît - votre Vie des martyrs 28 ? Le prix de ce qu'il m'a donné alors ne saurait s'évaluer que surnaturellement. Il a été pour moi une bénédiction, une grâce, une réconciliation, un sourire de Dieu sur ma révolte et ma colère de ce temps-là29. » Par contre, Bernanos n'aima ni Claudel ni Mauriac. Claudel avait admiré Sous le soleil de Satan et adressé, de Tokyo où il était ambassadeur de France, une longue lettre à Bernanos. Ce dernier quant à lui ne fut jamais tendre envers Claudel, à qui il reprochait d'« avoir chaque année renforcé la clôture que domine l'orgueilleux étendard du Temple, mais derrière laquelle il arrose patiemment les gras légumes de sa carrière champenoise d'opulent fonctionnaire et d'administrateur de Sociétés30 ». Plus violent encore, Bernanos qui vient de refuser d'entrer à l'Académie française écrit que s'il n'était déjà dégoûté de cette Compagnie, la présence en son sein « d'un vieil imposteur comme Claudel-Turelure » l'en éloignerait31. Pour ce qui concerne François Mauriac, il estimait hautement Bernanos. « Je vous ai toujours aimé et admiré », lui écrivait-il en 1946. « Telles pages du Soleil de Satan, de l'Imposture, du Curé de campagne vous mettent à part dans mon cur32. » Mais pour Bernanos, Mauriac était « l'auteur torturé de tant de livres où le désespoir charnel suinte à chaque page, comme une eau boueuse aux murs d'un souterrain33 ». Les relations de Bernanos avec Charles Maurras méritent qu'on s'y arrête. Bernanos, on l'a vu, fut maurrassien dès sa jeunesse et collabora à l'Action française dès le début des années 1910. Mais en 1919, il envoie sa démission à Maurras, lui reprochant notamment de jouer le jeu parlementaire, et lui écrit : « Dieu veuille vous accorder les grâces nécessaires pour porter sans faiblir le poids écrasant de votre destinée. » Mais lorsque, en 1926, le pape Pie XI condamne l'Action française, Bernanos apporte son soutien à Maurras : « Votre uvre demeure et quelques blasphèmes, que nous désavouons de toutes nos forces, n'en effaceront pas le bienfait. Pas un ennemi de l'Église qui ne vous honorera de sa haine34. » Quelques années plus tard, à la fin de 1931, Bernanos collabore au Figaro que dirige François Coty, un riche industriel. En 1932, ce Coty devient pour l'Action française l'homme à abattre ; dans une lettre ouverte du 15 mai de la même année, Bernanos assure Coty de sa solidarité. Dès le lendemain paraît la réponse de Maurras qui reproche à Bernanos de ne pas l'avoir prévenu de son désaccord, et conclut par ces mots : « Je vous dis adieu, Bernanos. » À son tour, Bernanos fait paraître dans le Figaro du 21 mai une lettre ouverte qui commence ainsi : « Mon cher Maître, / L'idée d'entrer en polémique avec vous me paraît trop absurde pour que je m'y arrête même un instant. [...] Qu'il me suffise de garder désormais, dans la citadelle de l'âme, avec le souvenir des morts, la leçon de grandeur dont vous avez enivré notre jeunesse, et que nous allons transmettre à nos fils. » Et s'achève par ces mots devenus célèbres : « À Dieu, Maurras ! À la douce pitié de Dieu ! » L'histoire ne s'arrête pas là, car quelques mois plus tard, Charles Maurras, Léon Daudet et Maurice Pujo lancèrent dans l'Action française une campagne d'injures à l'adresse de Bernanos, le traitant tour à tour de « pourriture », de « lâche », d'« abject maboul », de « parasite », de « nature femelle ». Une dizaine d'années plus tard, en 1941, dans sa Lettre aux Anglais, Bernanos verra en Maurras - qui avait soutenu en 1940 le maréchal Pétain - un « petit homme infirme, sagace et pervers, l'un des plus néfastes de notre histoire35 ». Un mot à présent sur le regard que quelques-uns de ses cadets posèrent sur Bernanos. Nous avons vu quelle impression la mort de l'abbé Chevance, dans l'Imposture, avait produite sur Antonin Artaud. André Malraux lui aussi admira ce roman dont il rendit compte dans la N.R.F., et pour lui aussi la mort de l'abbé Chevance comptait parmi les plus fortes scènes de la fiction moderne, « par la profondeur et par la puissance ». Dans les dernières années de sa vie, Malraux redit son admiration pour Bernanos dans la préface qu'il écrivit à l'occasion d'une réédition du Journal d'un curé de campagne. À ses yeux, Bernanos était « le dernier Témoin de la pitié sacrée » et le plus grand romancier français du siècle. Curieuse rencontre, à vrai dire, que celle de l'auteur de l'Imposture avec celui de L'Espoir ! Ils s'étaient rencontrés une première fois en 1937, puis se retrouvèrent en 1946. Les paroles qu'ils échangèrent alors - écrivait Roger Nimier - « comptaient pour toute la génération à venir. Chacun avait une moitié de la France dans le cur36 ». Un an après la mort de Bernanos, le même Nimier écrira pour lui ce Grand d'Espagne où il affirme que, pour retrouver le souffle de l'honneur qui l'animait, il suffit d'ouvrir un de ses livres et de penser à son visage. Un dernier témoignage, celui que Simone Weil (qui avait combattu contre Franco) adressait à l'auteur des Grands Cimetières sous la lune après avoir lu le livre : «Vous êtes royaliste, disciple de Drumont - que m'importe ? Vous m'êtes plus proche, sans comparaison, que mes camarades des milices d'Aragon - ces camarades que, pourtant, j'aimais37. » ![]() 25. « Dans
l'amitié de Léon Bloy », Essais
et écrits de combat, éd. cit., t. II, p.
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