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Georges Bernanos / Les saints
 

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Bernanos aimait les saints. Dans Sous le soleil de Satan l'abbé Donissan est appelé le saint de Lumbres, mais Bernanos n'a pas seulement créé des saints imaginaires, il a aussi célébré des saints historiques. Les saints qui l'ont le plus ému sont, semble-t-il, saint Dominique - à qui il consacra une monographie en 1926 -, saint François d'Assise et deux saintes, Jeanne d'Arc et Thérèse de Lisieux. François fut pour lui le « pauvre des pauvres, découvreur d'Amériques invisibles » comme il l'appelle dans Les Grands Cimetières sous la lune 21. Dans le même livre, Bernanos fait observer que si les dévots avaient suivi ce saint « au lieu de l'applaudir », la Réforme et les guerres de religion auraient été épargnées à l'Europe : « C'est vous que ce saint avait appelés, mais la mort n'a pas choisi : elle a frappé sur tout le monde. » L'idée qu'une chrétienté convertie par le franciscanisme aurait pu éviter la Réforme et les violences qui s'ensuivirent a certainement hanté Bernanos, car il y revint en 1943, dans une étude sur Luther : « Il est possible que saint François d'Assise n'ait pas été moins révolté que Luther par la débauche et la simonie des prélats. [...]
Mais il n'a pas défié l'iniquité, il n'a pas tenté de lui faire front [...]
Au lieu d'essayer d'arracher à l'Église les biens mal acquis, il l'a comblée de trésors invisibles, et sous la douce main de ce mendiant le tas d'or et de luxure s'est mis à fleurir comme une haie d'avril22. »

À Jeanne d'Arc alla probablement la préférence de Bernanos.Il lui consacra un petit livre d'une poignante ferveur, Jeanne relapse et sainte 23, quatre-vingts courtes pages essentiellement consacrées au procès. Bernanos évoque la jeune fille, « ce petit page de Dieu », face à ses juges et on sent le dégoût le gagner à la pensée de tous ces évêques, docteurs et licenciés : « Vous faisiez autour de la martyre un rempart de ventres, de cuisses grasses, de crânes polis comme l'ivoire, mais elle a guetté jusqu'au bout, par-dessus vos têtes, un coin du ciel libre, ce ciel de mars âpre et venteux, propice aux longues chevauchées nocturnes, à l'embuscade, aux belles prouesses d'armes. »

C'est Jeanne encore qu'il célèbre à la fin des Grands Cimetières sous la lune, Jeanne, « la chevalerie elle-même tombée du ciel, ainsi qu'une petite épée brillante. Fille indocile, qui déserta la maison paternelle, coureuse en habit d'homme des grands chemins ouverts sous l'averse... »

Et voici enfin Thérèse de l'Enfant Jésus, que Bernanos appelle « la dernière venue, si étrange, si secrète, suppliciée par les entrepreneurs et les simoniaques, avec son incompréhensible sourire ». Jeanne d'Arc, Thérèse de l'Enfant Jésus : la vénération de Bernanos pour ces deux saintes rejoint sa fidélité à l'enfance, car Jeanne et Thérèse incarnent toutes deux ce « doux scandale de l'enfance » dont l'écrivain était convaincu qu'il empêchait la terre de pourrir. Elles sont aussi, à ses yeux, deux pures images de la France : Jeanne, « fine fleur de chevalerie », et Thérèse à l'agonie dont Bernanos rappelait les paroles qu'elle adressait à sa Prieure : « Comment vais-je faire pour mourir ? Jamais je ne vais savoir mourir !... »

« C'est à de telles paroles, et non à celles des héros de Plutarque, que frémiront toujours, d'âge en âge, les étendards de la Patrie24. »

21. Les Grands Cimetières sous la lune, Plon, 1938, p. 244
22. Frère Martin, [1943], dans La Vocation spirituelle de la France, Plon, 1975, p. 229-230
23. Plon, 1934 ; rééd. 1969
24. Lettre aux Anglais, éd. cit., p. 28