
Les prêtres sont nombreux dans les romans de Bernanos. Dans Sous le soleil de Satan, l'abbé Donissan est le premier de quelques prêtres douloureux et sanctifiés, et souvent prodigues d'une paix qu'ils ne possèdent pas eux-mêmes : l'abbé Chevance dans l'Imposture, le curé d'Ambricourt dans le Journal d'un curé de campagne. Après l'ascétique abbé Donissan dont la vie évoque par maints aspects celle du curé d'Ars, l'abbé Chevance - « le confesseur des bonnes » - frappe d'abord par le rayonnement de « son âme d'enfant », par « sa divine simplicité ». Mais c'est surtout son agonie, veillée par sa fille spirituelle, qui donne à l'Imposture sa sombre grandeur. C'est de cette agonie qu'Antonin Artaud devait écrire à Bernanos qu'elle lui avait donné une des émotions « les plus tristes et les plus désespérées » de sa vie : « Rarement j'ai vu l'impasse d'une destinée farcie de fiel et de larmes, coincée de douleurs inutiles et noires comme dans ces pages dont le pouvoir hallucinatoire n'est rien à côté de ce suintement de désespoir qu'elles dégagent. » Et puis il y a le curé d'Ambricourt, sans doute la plus pure et la plus émouvante figure de prêtre de la littérature française. Bernanos pressentait bien d'ailleurs qu'une grâce particulière habitait ce livre : « Je crois que le surnaturel y coule à pleins bords », confiait-il pendant qu'il l'écrivait. « Il ne s'agit pourtant que du journal d'un curé de campagne, très jeune et pas trop malin. Mais j'ai assez dit du mal des curés, çà et là !... Je vois se lever peu à peu devant moi un visage inoubliable que je me tue à essayer de peindre avec toute ma foi et mon amour10. » L'abbé Donissan, l'abbé Chevance, le
curé d'Ambricourt, ces prêtres ont aussi en
commun - comme le curé d'Ars - le don de lire dans
les âmes. Le premier voit la misérable
lignée de lâches, d'avares, de luxurieux et de
menteurs dont descend Mouchette ; l'abbé
Chevance devant Cénabre voit son
« âme forcenée » ; le
curé d'Ambricourt, enfin, lit dans l'âme de
Chantal : « Il me semblait que je lisais
à mesure sur ses lèvres d'autres mots qu'elle
ne prononçait pas, qui s'inscrivaient un à un,
dans mon cerveau, tout flamboyants11. »
Mais l'un des traits les plus bernanosiens du curé
d'Ambricourt est peut-être le contraste, par exemple
dans la scène avec la comtesse, entre
l'humilité du prêtre, sa gaucherie même,
et la souveraine autorité qui émane de
lui. Très bernanosien aussi, ce don de faire renaître dans le cur d'autrui ce qui se meurt dans le nôtre. Ainsi, après la mort de la comtesse, le curé se souvient de lui avoir rendu la paix, et note dans son journal : « Ô merveille, qu'on puisse ainsi faire présent de ce qu'on ne possède pas soi-même, ô doux miracle de nos mains vides13 ! » Léon Daudet avait reproché à Bernanos de n'écrire que des « histoires de prêtres » ; Malraux devinera, lui, que Bernanos écrivit moins le roman du prêtre qu'il ne tenta « le poème du sacerdoce, donc du surnaturel14 ». Et cette distinction est capitale : le curé d'Ambricourt n'est en effet ni le curé de Tours de Balzac, ni même son curé de village, le maternel abbé Bonnet. Il serait bien plus proche de tel personnage de Dostoïevski, le prince Muichkine ou Aliocha Karamazov (le rapprochement avec Dostoïevski a été fait par Marcel Arland dans la N.R.F. dès la parution du Journal). Bernanos ne se livre pas à une étude de murs, pas davantage à une tentative d'anthropologie religieuse : chez lui, la plénitude du style est au service du surnaturel. ![]() 10. Lettre de janvier 1935.
Combat pour la liberté, éd. cit., p.
50-51
| ||||||
|
|