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Georges Bernanos / Le Mal
 

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Le jugement dernier,
Jérome (Hieronymus) Bosh.

Dans Sous le soleil de Satan, Bernanos met en scène un prêtre aux prises avec le prince des ténèbres. Au cours d'une scène hallucinante, l'abbé Donissan (c'est le nom du prêtre) rencontrera même Lucifer sous l'apparence d'un maquignon, et l'Ennemile marquera du sceau de sa haine. Un an plus tard, en 1927, dans l'Imposture, le romancier, hanté par le Mal, met en scène l'abbé Cénabre, un prêtre qui ne croit plus, un prêtre haineux qui s'abandonne à Satan - et l'émouvante figure de l'abbé Chevance.

La méditation de Bernanos sur le mystère du Mal se poursuit dans son chef-d'œuvre, le Journal d'un curé de campagne (1936), et y trouve sans doute son expression la plus inspirée. Dans la scène où il affronte Chantal, le curé d'Ambricourt lui dit : « Il y a une communion des saints, il y a aussi une communion des pécheurs. Dans la haine que les pécheurs se portent les uns aux autres, dans le mépris, ils s'unissent, ils s'embrassent, ils s'agrègent, ils se confondent, ils ne seront plus un jour, aux yeux de l'Éternel, que ce lac de boue toujours gluant sur quoi passe et repasse vainement l'immense marée de l'amour divin. » Un peu plus loin dans le roman, le prêtre s'interroge à nouveau sur le monde du Mal : « Ils disent qu'après des milliers de siècles, la terre est encore en pleine jeunesse, comme aux premiers stades de son évolution planétaire. Le mal, lui aussi, commence4. »

Le mal, le péché : Bernanos fut visiblement tourmenté par ces terribles réalités. Contrairement à Rousseau, il croyait au péché originel et ne pensait donc pas que l'homme fût né bon. Ainsi, de la « haine secrète incompréhensible » qui fermente au cœur de l'homme à l'égard de ses semblables mais aussi de lui-même, Bernanos disait : « On peut bien donner à ce sentiment mystérieux l'origine ou l'explication qu'on voudra, mais il faut lui en donner une. Pour nous, chrétiens, nous croyons que cette haine reflète une autre haine, mille fois plus profonde et plus lucide - celle de l'Esprit indicible qui fut le plus rayonnant des astres de l'abîme, et qui ne nous pardonnera jamais sa chute immense5. »

Comme on peut s'y attendre, Bernanos a pensé aussi à l'enfer. Dans Monsieur Ouine (1943), le curé de Fenouille dit : « On parle toujours du feu de l'enfer, mais personne ne l'a vu, mes amis. L'enfer, c'est le froid6. » Déjà, dans Sous le soleil de Satan, le maquignon démoniaque affirmait : « Je suis le Froid lui-même7. » Mais c'est dans le Journal d'un curé de campagne que se trouve la formule inoubliable : « L'enfer, c'est de ne plus aimer8. » Dix ans plus tard, dans un texte écrit pour les déportés, Bernanos, fidèle à sa pensée, écrira encore : « L'enfer se hait lui-même faute d'être encore capable d'aimer, il n'y a pas d'autre damnation que celle-là9. »

4. Œuvres romanesques, Bibl. de la Pléiade, p. 1139 & 1144
5. La liberté, pour quoi faire ? [1953], Folio essais, p. 204-205
6. Œuvres romanesques, éd. cit., p. 1490 - 7. Ibid., p. 142
8. Ibid., p. 1163
9. Essais et écrits de combat, Bibl. de la Pléiade, t. II, p. 1166