Instruit dès lenfance des premiers rudiments de la musique, Berlioz
nattendit pas pour composer dentrer au Conservatoire de Paris. Ses
romances de jeunesse ou les pièces instrumentales (aujourdhui perdues)
quil exécutait avec ses camarades de La Côte-Saint-André
en témoignent. Mais cest à la lecture des articles de la Biographie
universelle de Michaud que son imagination adolescente senflamma et fit
éclore une ambition artistique qui allait bien au-delà de lapprentissage
du simple savoir-faire: »La description de lorage dIphigénie,
celle des danses des Scythes, la dissertation sur le sommeil dOreste, me
faisaient palpiter dun ardent désir dentendre toutes ces merveilles.«
Monté à Paris, il neut de cesse daller à lOpéra.
Subjugué, certes, il le fut. Mais pouvait-il être assez comblé
pour ne pas éprouver le besoin de soffrir à lui-même les
émotions suprêmes dont le chroniqueur lui avait donné le goût?
Il se lança donc, presque en autodidacte, dans la composition de grands
ouvrages: messe solennelle, opéras, oratorio... et, conscient comme il
létait de léloquence des écrits sur la musique, il chercha
parallèlement à sexprimer dans les journaux. Lempreinte était
si profonde que plus tard, sans quil y prît garde, il lui arriva, en parlant
de Gluck, de citer presque textuellement la Biographie de Michaud.
Le titre du chapitre XXI de ses Mémoires (»Fatalité Je deviens
critique.«) est donc à prendre avec circonspection car le feuilletoniste
repenti mit très tôt, et de lui-même, le pied à létrier.
En effet, dans les mois qui suivirent son installation à Paris, Berlioz
écrivit à Michaud, alors rédacteur en chef, de La Quotidienne,
pour lui proposer ce quil appellera avec le recul un »article en soi très
désordonné et fort mal conçu, [qui] passait en outre toutes
les bornes de la polémique, si ardente quon la suppose«. Michaud
suggéra de le refaire mais Berlioz préféra reprendre ses
arguments dans des lettres adressées à un »Journal des spectacles,
de la littérature, des murs et des modes«, Le Corsaire, dont
les tendances allaient au rebours de ses convictions.
Ouvert à la polémique, Le Corsaire sadressait davantage, on le
devine, aux jeunes dandys, amateurs de bel canto, quaux admirateurs de Gluck,
de Méhul, de Cherubini ou de Spontini, dont la musique était en
train de passer de mode. Trait significatif, compte tenu de la nature complexe
du génie de Berlioz, novateur par amour du passé: en fustigeant
les dilettanti à la mode pour prôner léternité des
»anciens«, il adoptait une attitude plutôt conservatrice, que
confirmeront ses attaques contre les rossinistes, lannée suivante - il
se fait alors curieusement le porte-parole du corps professoral du Conservatoire
de Paris avant même de songer à y entrer. Sa troisième lettre
de 1825 sen prend violemment aux opinions mal étayées de Castil-Blaze,
alors critique au Journal des Débats (et dont il sera, dix ans plus tard,
le successeur), à propos de la reprise dArmide de Gluck, quil juge démodée.
Trois ans se passeront avant que Berlioz ne livre au Correspondant des »Considérations
[critiques] sur la musique religieuse«, une »Biographie de Beethoven«
et un »Aperçu sur la musique classique et la musique romantique«
(1830). Ce sont là des professions de foi esthétiques plutôt
que des critiques, et, cette fois, ayant découvert entre-temps Le Freischütz
et les symphonies de Beethoven, Berlioz prend ses distances avec les valeurs de
ses maîtres Lesueur et Reicha. À la même époque il envoie
au Berliner allgemeine musikalische Zeitung des comptes rendus sur la création
de lopéra de Boieldieu Les Deux Nuits et sur les représentations
de lOpéra allemand à Paris, ainsi quune description de lÉcole
royale de musique: »Ce nest guère payé, écrit-il alors
à sa mère, mais ceci peut mêtre fort utile en me faisant
un peu connaître en Prusse«
Ce nest quà son retour de Rome, et pour des raisons alimentaires, que
Berlioz commença à livrer régulièrement, à
partir de 1833, des articles à LEurope littéraire (qui payait royalement)
et au Rénovateur (moins généreux). La Gazette musicale de
Paris, fondée en 1834 par léditeur de musique Maurice Schlesinger
pour promouvoir le répertoire français de son propre fonds et la
musique allemande de la maison mère berlinoise, sassura dès ses
débuts le concours de Berlioz, ennemi déclaré de litalianisme.
Mais cest finalement le Journal des Débats, organe officieux du gouvernement,
qui, par son prestige, donna à Berlioz sa place légitime au sommet
de la hiérarchie de la critique musicale parisienne.
Au chapitre XLVII de ses Mémoires, il relate lui-même comment il
y entra sans même lavoir cherché: »Un jour, ne sachant à
quel saint me vouer, jécrivis pour gagner quelques francs une sorte de
nouvelle intitulée Rubini à Calais, qui parut dans La Gazette musicale.
Jétais profondément triste en lécrivant, mais la nouvelle
nen fut pas moins dune gaieté folle; ce contraste, on le sait, se produit
fréquemment. Quelques jours après sa publication, le Journal des
Débats la reproduisit, en la faisant précéder de quelques
lignes du rédacteur en chef, pleines de bienveillance pour lauteur. Jallai
aussitôt remercier M. Bertin, qui me proposa de rédiger le feuilleton
musical du Journal des Débats.«
La collaboration de Berlioz aux Débats, de 1835 à 1863, fut globalement
sereine. Berlioz y était apprécié, respecté, et ne
semble pas avoir subi de contraintes excessives en dehors de lobligation de remplir
ponctuellement ses »rez-de-chaussée« (terme qui désigne
les feuilletons traditionnellement disposés en bas de page dun journal).
Armand Bertin le laissait parler de lui à travers ce quil écrivait
sur les autres car, en toute occasion, Berlioz plaidait sa propre cause ou se
projetait dans son sujet. Ainsi, dans sa biographie de Marcello il devient de
plus en plus clair, au fur et à mesure du récit, que Berlioz établit
un parallèle entre la vie du compositeur italien et sa propre carrière:
les dispositions de Marcello ne sont pas exceptionnelles, cest son père
qui lui enseigne la musique, il ne viendra à bout des oppositions familiales
que grâce au succès éclatant dune messe... Or, dans une lettre
du 31 août 1824, un an avant lexécution de la Messe solennelle à
Saint-Roch, cest justement lexemple de Marcello que Berlioz avait invoqué
pour décider son père à le laisser sengager dans la voie
quil avait choisie. La nouvelle du Premier Opéra est entièrement
liée aux démêlés de Berlioz avec le ministère
de lIntérieur, qui lui avait commandé le Requiem, etc.
Pourtant ces feuilletons pouvaient lui peser car ils représentaient tout
de même léquivalent du présent article, et il fallait souvent
déployer des trésors dimagination pour tirer à la ligne
avec grâce. Mais Berlioz, quoi quil en ait dit, éprouvait un puissant
besoin de sexprimer à travers lécriture. Au moment où il
envoie sa première lettre polémique, en 1823, il vient juste dêtre
admis parmi les élèves particuliers de Lesueur; lorsquil signe
son dernier feuilleton au Journal des Débats, le 8 octobre 1863, à
propos de Pêcheurs de perles, il a posé sa plume de compositeur.
Il aura bientôt soixante ans. Vaincu par la maladie et le découragement,
il senfermera dans le silence pendant les cinq années qui lui restent
à vivre.
Le silence, pour Berlioz, cétait déjà la mort. Il suffit
de lire sa correspondance pour se rendre compte du degré de puissance quatteignait
chez lui lenvie de faire partager ses enthousiasmes, danalyser ses sensations
et de les fixer par le biais de lécriture. Lexactitude de lexpression,
la netteté du style en témoignent suffisamment. Lorsquil compose
- est-il nécessaire de le rappeler? -, cest exactement la même chose.
Ainsi la clarté et la force de conviction qui caractérisent sa musique
se retrouvent tout naturellement dans sa prose, à tel point que certaines
de ses évocations peuvent nous toucher plus vivement que les pages de Gluck
ou de Spontini qui les ont inspirées.
Magie du discours? Rhétorique habile? Plutôt que de se poser des
questions aussi futiles, mieux vaudrait considérer que Berlioz se livre
à un merveilleux travail de recréation et nous incite, par lexemple,
à une démarche semblable. Nest-ce pas en effet, en art comme en
amour, du manque dimagination que naît la lassitude? Pour mesurer cette
puissance démerveillement dont Berlioz était capable et quil cherchait
de toutes ses forces à communiquer au lecteur, il suffit daller chercher,
dans la partition dIphigénie en Tauride par exemple, cet emprunt au mode
mineur quil déclare irrésistible: on risque de le trouver bien
insignifiant. Sans doute avons-nous été habitués à
des choses plus fortes (quel est, dailleurs, le simple mélomane qui sétonnerait
des fausses rentrées du cor dans lHéroïque ou dans la Pastorale?),
mais nest-ce pas surtout la fraîcheur desprit qui nous fait défaut
et, plus encore, la paresse prudente qui nous incite à modérer nos
enthousiasmes de peur dêtre dupes?
Cest précisément cette peur du premier mouvement, des émotions
compromettantes, cette crainte de sen remettre à sa sensibilité
plutôt quau jugement des autres, toutes ces déficiences si répandues
parmi le public comme chez les artistes, que Berlioz veut combattre par ses articles,
et cela avec dautant plus dopiniâtreté que cette frilosité,
qui met en péril la pérennité des chefs-duvre dont
il sest nourri, fait du même coup obstacle à lintelligence de sa
propre musique, qui en procède naturellement. Il sen explique clairement
au chapitre XXI de ses Mémoires, lorsquil évoque »la circonstance
qui [lui] fit mettre la main à la roue dengrenage de la critique«:
»Lidée dune arme pareille mise entre mes mains pour défendre
le beau, et pour attaquer ce que je trouvais le contraire du beau commença
aussitôt à me sourire.« Et il ajoute, pour justifier ses lettres
au Corsaire: »Les blasphèmes des journaux rossinistes de cette époque
contre Gluck, Spontini, et toute lécole de lexpression et du bon sens
[...]; tout cet amas de stupidités arrogantes émises par des gens
qui ne connaissaient pas les notes de la gamme, me donnaient des crispations de
fureur. En lisant les divagations dun de ces fous je fus pris un jour de la tentation
dy répondre.«
Envisagée tout dabord comme une forme dexpression et un moyen de riposte,
la critique va peu à peu devenir pour Berlioz une source appréciable
de revenus, la seule dailleurs puisque lexécution de sa musique - une
fois payés les musiciens, la salle et le droit des pauvres - ne lui laisse
presque pas de bénéfices, que les commandes sont rares, quon lui
refuse un poste de professeur au Conservatoire, quil nest pas virtuose et ne
saventurera guère dans lenseignement au-delà de quelques leçons
de guitare...
On remarquera dabord que Berlioz, précisément parce quil savait
la musique et quil se souciait moins déblouir ses lecteurs que de se
faire bien comprendre, sest toujours gardé demployer, sauf en cas de
nécessité absolue, les termes techniques, cache-misère, bien
souvent, lorsquon est incapable de considérer le phénomène
musical dune façon synthétique. On observera ensuite que ses écrits
ne sont pas des critiques au sens habituel du terme - et dailleurs le caractère
exclusif de ses propres conceptions lempêchait dêtre objectif, surtout,
peut-être, quand il prétendait lêtre; quon songe à
son compte rendu des concerts Wagner! -, encore moins des théories esthétiques
élaborées avec circonspection, mais plutôt des réponses
à..., des fantaisies littéraires sur des sujets sérieux (Euphonia),
des textes polémiques à travers lesquels on sent le souci de convaincre
par contagion (Un suicide par enthousiasme), exactement comme le ferait la musique
elle-même. Mais pas davantage.
Cela tient sans doute au fait que Berlioz ne se berce pas dillusions: le discours
sur la musique, pour légitime quil soit, reste une chimère. Ce
quon peut espérer, au mieux, cest de capter lattention du lecteur par
le balancement des phrases, le choc des mots ou des idées, le surprendre,
le faire sourire, lémouvoir un instant, et lamener ainsi, par une sorte
de complicité, à se mettre en sympathie avec luvre dont il
est question. Berlioz connaît toutes les ressources de la langue française
et les utilise en compositeur, en poète, en artiste.
Pouvait-il dailleurs en être autrement puisquil ne possédait ni
la curiosité attentive du véritable critique ni lérudition
et les scrupules dun musicologue? Il était riche surtout par sa sensibilité,
son imagination, par les résonances quéveillaient en lui les uvres
de Gluck, de Beethoven, de Weber, ces sommets vers lesquels, comme créateur,
il tendait lui-même. Quelques haines viscérales, et souvent injustes,
contre les fugues dans la musique religieuse (celle de l»Amen« de la
Missa solemnis de Beethoven neut pas grâce à ses yeux), les vocalises
dans le style dramatique (celles de Donna Anna dans Don Giovanni), les formules
de cadence »italiennes« (quil traquait jusque dans lHéroïque),
lui permettaient de légitimer ses enthousiasmes ou de leur donner un semblant
dimpartialité. Et lon pourrait sans peine relever nombre de jugements
hâtifs ou partiaux, fondés, à loccasion, sur de simples anecdotes.
Cela ne suffit pas, pourtant, à décourager notre curiosité.
Sans doute il est clair que ses feuilletons nous intéressent dabord parce
quils sont sortis de la plume qui écrivit la Symphonie fantastique, Roméo
et Juliette, le Requiem, Les Troyens... Mais il y a une autre raison qui tient
certainement à cette unité intérieure, si impérieuse
chez Berlioz et qui, dirigeant toute son existence vers un but unique, tisse entre
la carrière, les écrits, la musique et la vie des liens puissants
et complexes.
Il ne faudrait pas en conclure que tous les feuilletons quil a laissés
présentent le même intérêt. En effet, un critique musical
ne peut borner son activité à rompre des lances en faveur des compositeurs
quil admire. Les yeux fixés sur lhorizon, Berlioz, pendant trente ans,
a dû traverser les marécages, les chemins bourbeux de la vie musicale
parisienne, avec la conscience aiguë de devoir écrire le plus souvent
»des riens sur des riens«. Le feuilletoniste, note-t-il encore dans
ses Mémoires, »na bien souvent aucune opinion au sujet des choses
sur lesquelles il est forcé décrire; ces choses-là nexcitent
ni sa colère, ni son admiration, elles ne sont pas. [...] Je suis demeuré
une fois trois jours entiers enfermé dans ma chambre pour écrire
un feuilleton sur lOpéra-Comique sans pouvoir le commencer«. Et il
conclut, suppliant quon lui fasse porter des pupitres, des contrebasses, des
harpes: »Mais sempiternellement feuilletoniser pour vivre! [...] oh! cest
le comble de lhumiliation!« (chap. LIII).
Quoi quil en soit, à cause de cette cohérence fondamentale de la
personnalité de Berlioz, le caractère alimentaire de son activité
de critique na jamais tué le style ni la pensée. Si rares quaient
été en définitive les occasions de défendre de grandes
causes, Berlioz, submergé par le déferlement des »opéras-comiques
très plats« dont il fallait bien rendre compte, retrouvera pour ses
enthousiasmes la même fraîcheur dexpression à cinquante ans
quà trente; parfois même, saisi par linspiration, il écarte
superbement lobjet du feuilleton en quelques formules polies ou dérisoires
et entraîne le lecteur vers des considérations plus vastes ou plus
pittoresques.
Mais dautres fois, pris au piège des mille et une concessions sournoises,
guidées par le respect ou lamitié, voire par lindifférence,
auxquelles le critique, lorsquil en est conscient, néchappe que par un
douloureux sursaut de volonté, Berlioz naura dautre ressource que celle
de confier le lendemain à un ami: »Ne croyez pas un mot des éloges
que contient sur cette musique mon feuilleton de ce matin, et croyez au contraire
que je me suis tenu à quatre pour en faire aussi tranquillement la critique«
Ce disant, il exagérait sans doute dans lautre sens. Ainsi aura-t-on beau
jeu daccuser Berlioz de duplicité ou de complaisance. Sans doute sen
prend-il plus volontiers aux petits faiseurs dopéras-comiques quaux célébrités
de son temps; il ironise à plaisir sur largument dun ballet ou le livret
dun opéra, et réserve ses éloges pour une musique qui nest
ni meilleure ni pire vraisemblablement.
On citera deux exceptions, cependant, qui valurent à Berlioz des haines
tenaces, lune à propos de Zampa, dHérold, dont il critiqua sévèrement
la partition alors que la mort encore récente du compositeur en avait rehaussé
le succès, lautre à propos de La Fille du régiment, de Donizetti,
quil accusait davoir colonisé tous les théâtres de Paris.
On verra aussi Berlioz chercher querelle à Cherubini, quil admire par
certains côtés mais auquel il voudrait succéder au Conservatoire
(ou à lInstitut), et rabaisser systématiquement le talent indéniable
dAuber, qui aura la place convoitée... Ses piques contre Rossini, comme
celles contre Palestrina, sont plutôt des »scies« car il aimait
sincèrement Le Barbier de Séville, Le Comte Ory, Guillaume Tell,
et il avait donné dans le prologue de Roméo et Juliette lun des
premiers exemples de néo-palestrinisme.
Beaucoup plus souvent on peut sétonner de lindulgence de Berlioz, au
point de remettre en cause lintégrité de son jugement. Berlioz
savait que la critique est impuissante devant le triomphe de la médiocrité
et quune sévérité mal comprise peut seulement susciter en
pure perte lincrédulité du lecteur, linimitié de lauteur,
des artistes et du directeur. Cela ne fera pas tomber louvrage et ne le rendra
pas meilleur. Berlioz, donc, est suspect. Suspect, comme tous les critiques, de
céder aux pressions de la mode ou des amitiés, mais il est surtout
suspect de navoir pas sacrifié sa carrière de compositeur sur lautel
de la franchise absolue.
Sur ce dernier point il a droit à quelques circonstances atténuantes.
Sil eut été compositeur obscur, comment aurait-il pu obtenir les
moyens exceptionnels que réclamait son inspiration? Sa notoriété
de critique, dont la compétence était reconnue, sajoutant au titre
de lauréat de lInstitut, faisait de lui un homme public avec lequel il
fallait compter, à qui lon prêtait des choristes ou une salle, quon
exemptait dune partie du droit des pauvres (exorbitant pour les concerts), qui
obtenait le concours des musiciens du Conservatoire et des chanteurs de lOpéra.
Que pèsent quelques éloges habiles, quelques silences diplomatiques,
en regard des conséquences injustes que naurait pas manqué dentraîner
une sévérité sans failles et peut-être, le connaissant,
excessive? »Ma position au Journal des Débats sagrandit et se consolide
écrit-il à son père en mars 1837, je suis assiégé
par une foule dautres journaux qui me demandent ma collaboration. Je crois que
jaccepterai celle de la Chronique de Paris et de LEncyclopédie du XIXe
siècle, à cause de la puissance que ces feuilles me donneront pour
aider encore à linfluence si énergique des Débats. Cependant,
tout cela me prend un temps énorme et si je composais une bonne symphonie
elle me rapporterait, positivement parlant, dix fois plus que tous mes articles
dun an réunis. Mais il faut arriver à lOpéra, cest là
ma machine de guerre pour battre la porte de cet immense théâtre.«
Dix ans plus tard, Berlioz était bien obligé den convenir: »Les
gens mêmes que jai tant de fois obligés et soutenus par mes feuilletons
en ont-ils jamais montré la moindre reconnaissance réelle? Et croyez-vous
que je sois la dupe dune foule de gens au sourire empressé et qui cachent
leurs ongles et leurs dents parce quils savent que jai des griffes et des défenses?«
(à Auguste Morel, le 14 janvier 1848).
En 1856 Berlioz confiait à Adolphe Samuel: »Je ne vois pas sans inquiétude
tous les chagrins que vous préparez par le sérieux de votre critique.
Voyez tout ce qui est résulté pour moi de mes rares boutades de
franchise; javais la main pleine de vérités, je nai levé
quun doigt qui en a laissé échapper quelques-unes, et vous voulez
ouvrir la main tout entière... Je ne sais si les faux prophètes
de lart valent la peine que nous prenons à les combattre. Et, dailleurs,
toutes les fois que lart est lié au commerce (comme cest le cas dans
les productions destinées au théâtre), il a toujours cinquante
mille raisons de ses méfaits à nous jeter à la tête,
et son succès commercial donne tort à ses accusateurs. Pourtant,
à la longue, il finit par résulter quelque bien de nos protestations;
le gros bon sens sen empare et en fait son profit. Mais que de temps il faut!...«
Enfin, en 1861, Berlioz, malade, avouait à son fils: »La plume à
tout instant me tombe de la main, et il faut pourtant mobstiner pour gagner mes
misérables cent francs [le prix dun article au Journal des Débats],
et garder ma position armée contre tant de drôles qui manéantiraient
sils navaient pas tant de peur. Et jai la tête pleine de projets, de
travaux que je ne puis exécuter à cause de cet esclavage!«
On peut, après cet aveu, se demander ce quauraient pu être luvre
et la carrière de Berlioz sil avait eu le loisir de consacrer à
sa musique tout le temps quil passait à écrire sur celle des autres
(ou sil sétait borné, comme Schumann ou Wagner, à parler
seulement de ce qui lui tenait à cur). Pourtant, à considérer
dans leur ensemble ses quatre symphonies et ses ouvertures, sa musique lyrique
(opéras et oratorios), ses mélodies, ses cantates et ses grandes
compositions religieuses, on a limpression que cela forme un tout auquel il ny
a rien à ajouter Chaque partition est à la fois originale et complémentaire.
Le seul projet abandonné - une symphonie en la mineur, à laquelle
il fait allusion au chapitre LIX de ses Mémoires - laurait été
à cause des dépenses nouvelles quil aurait immanquablement entraînées
et non par manque de temps. Lorsquon écoute les fragments retrouvés
de La Nonne sanglante, on peut regretter, par curiosité, que Berlioz nait
pas achevé cet opéra, mais le livret de Scribe, confié par
la suite à Gounod, en est si invraisemblable quil nen serait pas sorti
à son avantage.
En revanche, et peut-être faut-il le souligner, pour humiliant quil ait
pu lui paraître souvent, son métier de critique a évité
à Berlioz de devoir composer pour vivre. Nayant pas la facilité
dun Auber ou dun Adam ni la fortune dun Meyerbeer, il en aurait dailleurs
été incapable: malgré ses illusions romantiques sur une éventuelle
consécration populaire, il sétait rendu compte assez tôt
que loriginalité de sa musique la réservait à une élite
restreinte de connaisseurs ou desprits sensibles. Sil le regrettait sincèrement,
il était assez clairvoyant pour se faire une raison.
On estime généralement à neuf cents le nombre des articles
rédigés par Berlioz entre 1829 et 1863. Lui-même, après
un premier essai (Voyage musical en Italie et en Allemagne, édité
en 1844 et rapidement épuisé), en a repris une bonne partie dans
trois recueils quil publia de son vivant. Les Soirées de lorchestre (1852)
mêlent des nouvelles de pure fantaisie - Le Premier Opéra, Le Harpiste
ambulant, Le Suicide par enthousiasme, Euphonia, LInstitution du Tack, Le Piano
enragé -, des souvenirs fantaisistes - Un début dans le Freischütz,
Marescot (étude déquarrissage) - ou sérieux, rapportés
de ses séjours en Russie et en Angleterre, des esquisses biographiques
sur Spontini, Paganini et Méhul, des études sur la musique religieuse,
Napoléon et la musique, Beethoven et ses trois styles, la claque et les
murs de lOpéra de Paris, les chanteurs (Duprez, Jenny Lind). Les
Grotesques de la musique (1859) rassemblent des textes moins développés,
humoristiques ou polémiques, tandis quon trouvera dans À travers
chants (1862) lessentiel de ce que Berlioz écrivit sur Beethoven, Gluck,
Wagner et Weber, une dissertation sérieuse sur »Létat actuel
du chant et Le diapason«, les corrections apportées aux partitions
des anciens maîtres. À cela sajoutent les Mémoires, qui empruntent
largement aux feuilletons (Lettres dItalie, dAllemagne et de Russie), consacrant
leur dimension autobiographique.
Berlioz envisageait, semble-t-il, de puiser encore une fois dans ses feuilletons
pour un nouveau volume qui devait sintituler Les Musiciens et la Musique. Cest
du moins sous ce titre, et en alléguant ces raisons, quAndré Hallays
a réuni, en 1903, un certain nombre de feuilletons parus dans les Débats
et ayant trait principalement aux créations lyriques (des Diamants de la
couronne dAuber au Prophète de Meyerbeer, du Désert de David à
La Statue de Reyer). J.G. Prodhomme a réalisé sous le titre Beethoven
une heureuse compilation de tout ce que Berlioz a écrit sur le maître
de Bonn. Jai fait, pour ma part, une tentative différente en recueillant,
dans Cauchemars et Passions, des articles que Berlioz avait laissés de
côté sans doute à cause de leur caractère parfois plus
technique, sur le rythme, limitation en musique, les anciens maîtres de
lopéra-comique (Grétry, Monsigny, Dalayrac), Iphigénie en
Tauride, Le Porteur deau, Euryanthe, Le Comte Ory, Faust, Sapho, Le Médecin
malgré lui (les études analytiques très développées
sur Guillaume Tell et La Vestale ont été écartées
faute de place); jy ai joint les articles nécrologiques sur Bellini, Cherubini,
Chopin, Choron et Lesueur, la biographie de Marcello et quelques fantaisies comme
Rubini à Calais, LAvenir, Le Bestiaire de lOpéra...
À présent que la publication intégrale des feuilletons est
engagée, on constatera que, à côté des pièces
maîtresses que nous connaissons, des pages plus modestes conservent un intérêt;
car, même dans lurgence, entre les répétitions ou la création
de ses propres ouvrages, quand il aurait eu bien des raisons dêtre à
cent lieues de son sujet, Berlioz na jamais bâclé ses feuilletons.
Cest pour nous un sujet supplémentaire détonnement et dadmiration.