
Où lauteur tient table ouverte En vérité Goethe nétait pas une figure dominante dans les
admirations littéraires de Berlioz. Le compositeur avait pris soin de noter,
dans son Avant-propos de La Damnation de Faust: «La légende
du Docteur Faust peut être traitée de toutes manières: elle
est du domaine public; elle avait été dramatisée avant Goethe;
elle circulait depuis longtemps sous diverses formes dans le monde littéraire
du nord de lEurope, quand il sen empara.» Les dieux du musicien sont et
resteront Virgile et Shakespeare. Sa vénération, on dirait presque
son obsession, les fait revenir sans cesse dans les émotions de sa vie,
dans ses lettres et dans ses écrits. Mais aussi dans son idée de
dramatisation de la musique. Ainsi, lorsquil tentait pour la troisième
fois le concours de Rome, en se soumettant au texte de Vieillard pour Cléopâtre:
«Il y avait là une idée grandiose à exprimer. Javais
maintes fois paraphrasé musicalement dans ma pensée le monologue
immortel de la Juliette de Shakespeare [...] dont le sentiment se rapproche, par
la terreur au moins, de celui de lapostrophe mise par notre rimeur français
dans la bouche de Cléopâtre»
On pourrait même observer lalchimie dune scène virgilienne «shakespearianisée»: dans le cinquième livre de LÉnéide, qui se passe en Sicile, après le départ de Carthage, les femmes troyennes se plaignent dun voyage interminable. «Hélas! fatiguées comme nous sommes, il nous reste encore à traverser tant décueils et tant deau!» Après lachèvement du livret, Berlioz annonce à sa sur quil a ajouté une scène au cinquième acte, «qui sera je crois dun effet curieux»·. Ce sont deux sentinelles troyennes qui rechignent à quitter les délices de Carthage:
Le burlesque shakespearien transforme ainsi une simple notation de Virgile. Or il y a encore trace de nombreux autres emprunts, de toutes sortes, qui concourent à lélaboration dun livret si original. «Je vais travailler au ballet. [...] Notre confrère Casimirski des Débats, va me donner une strophe de Hafis le poète Persan, que je ferai chanter en persan, par les Almées chantantes, comme faisaient les Indiennes. Il ny a pas danachronisme, jai étudié la question; Didon pouvait parfaitement avoir à sa cour des Danseuses dÉgypte venues antérieurement des Indes.» On ne sait trop ce quil est advenu de Hafiz pour finir, car resurgit pour ce «Pas desclaves nubiennes» la fameuse langue inventée:
Le quintette de lacte IV prend bien sa source dans LÉnéide. Vénus y escamote Ascagne et substitue Cupidon au fils dÉnée. Le dieu, profitant de la fête et sous les traits de lenfant, savance vers Didon: «Elle attache sur lui ses yeux et toute son âme, quelquefois le presse sur son sein, et ne sait pas, la malheureuse! quel dieu puissant est assis sur ses genoux. Mais lui, se souvenant de sa mère [...], efface par degrés le souvenir de Sychée et cherche à glisser un vivant amour dans cet être depuis longtemps paisible et ce cur tout déshabitué» Berlioz a supprimé cette manipulation divine, propre à lépopée antique, et conservé le vrai Ascagne. Il avoue même ici une autre source dinspiration, plus moderne, une toile de Guérin de 1815 où lenfant retire doucement de la main de Didon son anneau nuptial, sans quelle sen avise. Perdue dans son rêve, elle peut alors chanter ces mots qui ne se trouvent pas dans LÉnéide:
Autre addition à Virgile dans le dernier acte: «Jy ai fait une large coupure et jy ai ajouté un morceau de caractère, destiné à contraster avec le style épique et passionné du reste. Cest une chanson de matelot; je pensais à toi, cher Louis, en lécrivant et je ten envoie les paroles. Il fait nuit, on voit les vaisseaux troyens dans le port: Hylas, jeune matelot phrygien, chante, en se balançant au haut du mat dun navire.»
Cest donc, cette fois, la tendresse paternelle pour le marin qui inspire cette «Chanson» et vient trouver place dans lopéra. On pourrait continuer longtemps pareille revue des origines livresques ou intimes qui nourrissent texte et musique des Troyens, celles qui faisaient dire à la princesse Wittgenstein: «De votre passion pour Shakespeare unie à cet amour de lantique, il doit résulter quelque chose de grandiose et de nouveau.» | |||||||||
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