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Hector Berlioz / Berlioz poète de ses livrets
 

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Où le bon vouloir du musicien justifie l’éclectisme

L’histoire de La Damnation de Faust montre au premier abord quelque chose du même ordre. Les Huit Scènes de Faust (1828-1829) empruntaient la traduction de Nerval. Lors de l’agencement définitif, en 1845-1846, le travail littéraire résulte d’un étrange patchwork: pour les huit numéros incorporés demeure la traduction de Goethe par Nerval. Quatre des nouveaux morceaux sont le fait d’un obscur Almire Gandonnière, dont on n’entendra plus parler. Tout le reste du texte - la moitié de l’ensemble - est du compositeur. Berlioz a donc attendu d’avoir passé quarante ans pour se risquer au poème destiné à la musique. Restent encore quelques réticences qui se lisent dans son Avant-propos:

«On sait qu’il est absolument impraticable de mettre en musique un poème de quelque étendue, qui ne fut pas écrit pour être chanté, sans lui faire subir une foule de modifications. Et de tous les poèmes dramatiques existants, Faust, sans aucun doute, est le plus impossible à chanter intégralement d’un bout à l’autre. [...]

Il s’ensuit qu’il devrait être interdit aux musiciens de choisir pour thèmes de leurs compositions des poèmes illustres. Nous serions ainsi privés de l’opéra de Don Juan de Mozart, pour le livret duquel Da Ponte a modifié le Don Juan de Molière; nous ne posséderions pas non plus son Mariage de Figaro, pour lequel le texte de la comédie de Beaumarchais n’a certes pas été respecté; ni celui du Barbier de Séville, de Rossini, par la même raison; ni l’Alceste de Gluck, qui n’est qu’une paraphrase informe de la tragédie d’Euripide; ni son Iphigénie en Aulide, pour laquelle on a inutilement (et ceci est vraiment coupable) gâté des vers de Racine, qui pouvaient parfaitement entrer avec leur pure beauté dans les récitatifs; on n’eût écrit aucun des nombreux opéras qui existent sur des drames de Shakespeare [...].»
On voit qu’il lui faut d’abord prendre des précautions et rappeler que, hormis le récitatif, la poésie des grands hommes ne se prête pas au drame en musique, ce que chacun est pourtant censé savoir. En chemin de trahison du chef-d’œuvre, on justifiera la présence de la «Marche hongroise» avec beaucoup plus de désinvolture: «Parce qu’il [l’auteur] avait envie de faire entendre un morceau de musique instrumentale dont le thème est hongrois. Il l’avoue sincèrement.» Dans le même geste on invente aussi la «Course à l’abîme» et le «Pandaemonium», de cette damnation jamais voulue explicitement par Goethe. Et on se livre ici de nouveau à la création d’un sabir sublime: «Irimiru Karabrao! Has! Has! Tradioun Marexil firtrudinxé burudixé...» Mais ces jeux et caprices ne devraient pas masquer l’essentiel:

«Nature immense, impénétrable et fière,
Toi seule donnes trêve à mon ennui sans fin.
Sur ton sein tout-puissant je sens moins ma misère,
Je retrouve ma force, et je crois vivre enfin.
Oui, soufflez, ouragans, criez, forêts profondes,
Croulez, rochers, torrents! Précipitez vos ondes!
À vos bruits souverains ma voix aime à s’unir.
Forêts, rochers, torrents, je vous adore! Mondes
Qui scintillez, vers vous s’élance le désir
D’un cœur trop vaste et d’une âme altérée
D’un bonheur qui la fuit.»

Dans cette «Invocation à la nature», Berlioz se montre digne de Lamartine ou de Hugo et, d’un coup d’aile, laisse loin derrière lui les faiseurs de livrets, Deschamps, Wailly et autres Scribe. Pour le genre sardonique, il est aussi peu timide, lorsque Méphistophélès invoque les follets:
«Au nom du diable, en danse!
Et vous, marquez bien la cadence,
Ménétriers d’enfer, ou je vous éteins tous!»
Le voilà donc se plaçant à côté de Nerval sans nul déshonneur et sans vergogne non plus: puisqu’il s’agit d’inventer par-delà Goethe, plus on sera de fous et mieux s’en portera La Damnation.