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Hector Berlioz / Berlioz poète de ses livrets
 

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Où l’écrivain n’est pas de droit poète

Le plus esthéticien des musicologues du XXe siècle, Alfred Einstein, a tenté, avec La Musique romantique, une pertinente analyse du changement radical survenu dans la manière de composer. Son bilan, contradictoire et donc subtil, met en lumière une ambivalence - une parmi d’autres: «Un des traits qui marquent le mieux la différence entre les musiciens ‹artisans› de jadis et les musiciens ‹cultivés› d’à présent, c’est l’habileté de ces derniers à manier la plume»

On peut trouver bien des raisons à cette démangeaison chronique qui pousse les grands compositeurs du XIXe siècle à délaisser momentanément les notes pour se confier aux mots. Nombre d’entre eux sont en effet plus «lettrés» que leurs prédécesseurs, souvent parce que issus de milieux plus favorisés. La nécessité de défendre un nouveau statut du musicien dans la société joue son rôle, et, du même coup, la volonté de laisser une image de sa «vie de héros». Revient enfin, dans la rédaction de «programmes» ou d’arguments pour son œuvre, la préoccupation de circonvenir l’imaginaire de l’auditeur: Schumann, Liszt, Berlioz, chacun à sa manière, tombent d’accord pour éviter ainsi des erreurs d’interprétation.

Berlioz, fils d’un médecin de la bourgeoisie cultivée, a exercé brillamment son don littéraire dans tous ces différents domaines: par la critique, l’autobiographie et les préfaces ou arguments pour ses compositions. Mais il a encore franchi un pas, qui marque la distance entre le littérateur et le poète: écrire le texte de plusieurs de ses partitions chantées. Ce que ni Weber, ni Liszt, ni Verdi n’ont osé, mais que Schumann s’est résolu à tenter pour son opéra Genoveva, sans parler bien sûr de Wagner. Berlioz va donc rédiger lui-même ce qu’il nomme - et qu’on nomme d’ailleurs couramment en France à l’époque - les poèmes de ses ouvrages. Audace nouvelle dans l’empyrée de l’art français, où le poète jouit d’un rang jupitérien. Au point qu’à la divinité secondaire de la musique il a toujours été de tradition d’adjoindre en pareil cas un officiant spécialisé (du nom de librettiste), assez peu considéré pour se voir régulièrement vilipendé - surtout si la musique à laquelle il a prêté ses services ne plaît point - mais considéré, néanmoins, comme indispensable lieutenant à ces gens de musique, qui n’entendent pas assez les lettres pour qu’on les laisse s’en mêler.

Le batailleur Hector fait étrangement preuve, devant ces usages, d’une certaine timidité: d’abord ne se lance-t-il pas dans l’aventure dès Benvenuto Cellini, son premier opéra, alors qu’il a déjà aiguisé la plume alerte de ses feuilletons. Et quand il opère sa révolution, lui si prolixe quand il s’agit de publier ses motifs, il n’en parle quasiment pas. Aucune de ces déclarations (Wagner ne les ménage pas, lui) qui justifie l’annexion du mot par le musicien. Tant de réserve, chez lui, devrait intriguer.