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Hector Berlioz / La correspondance d’Hector Berlioz
 

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Les lettres dans leur particularité

Du début jusqu’à la fin de sa vie, les lettres à sa famille ponctuent la correspondance de Berlioz. Sévèrement blâmé par ses parents pour avoir remplacé les études médicales par les études musicales, le jeune Berlioz reste néanmoins un fils dévoué et affectueux. Le 23 août 1830, le tout nouveau Prix de Rome écrit à sa mère:

«Ma chère maman,
J’ai enfin le plaisir de vous annoncer que j’ai obtenu ce fameux prix. Il est à moi. [...] Je suis trop heureux si ce succès peut vous causer quelque joie, à vous chère maman, à mon excellent père et mes bonnes sœurs. [...] Eh bien Adèle, es-tu contente? Nanci, me comprends-tu? mes chères sœurs embrassez bien nos parents pour moi.»

Le 18 janvier 1838, celui qui est maintenant l’auteur de deux symphonies, du Requiem et de l’opéra Benvenuto Cellini, écrit à madame Berlioz:

«Chère maman,
Je reçois à l’instant la lettre d’Adèle qui m’annonce la continuation de votre maladie; j’avais pensé d’après sa première lettre que vous n’éprouviez qu’un de ces malaises passagers auxquels malheureusement vous êtes fort sujette depuis quelques années, mais il paraît que c’est plus sérieux et qu’il s’agit même d’un rhumatisme dans le genre de celui qui vient d’éprouver Alphonse si rudement. Il ne semble pas cependant que le vôtre soit d’une aussi grande intensité, mais vous souffrez beaucoup, malgré cela, je n’en doute pas, et mon père n’est pas trop bien non plus, et Nanci est absente, et je suis ici. Tout vous attriste.»

Madame Berlioz ne lit jamais cette lettre affectueuse de son fils (qui révèle d’ailleurs un médecin manqué et témoigne d’une attitude attentive envers les malades); elle est morte ce jour même, le 18 janvier 1838.
À son père, le docteur Louis Berlioz (mort dix ans plus tard, le 28 juillet 1848), Berlioz relate fidèlement ses revers et ses succès, souvent avec un compte rendu de l’état de sa propre santé, toujours changeant. Le 26 novembre 1839:

«Cher père,
Je ne vous écris que six lignes pour vous annoncer un grand succès! Roméo et Juliette ont été accueillis avec des acclamations dont mon oncle Auguste pourra vous rendre bon compte, car il était au concert avec mes cousins. J’ai failli succomber à la fatigue des répétitions, mais le succès m’a remonté. Et, n’était un bain que j’ai pris mal à propos ce matin et qui m’a enrhumé, je n’aurais plus ni toux ni autre incommodité. Quel malheur que vous ne puissiez jamais vous trouver à Paris dans des occasions semblables!»

On aimerait penser que le docteur Berlioz fût fier d’Hector «dans des occasions semblables», mais ce modeste médecin de campagne, toujours soucieux de la fortune de son fils, a dû éprouver des sentiments mélangés: à part son métier de journaliste, le compositeur n’a pas de poste fixe et a fréquemment besoin des secours de la bourse paternelle. Le 9 juin 1841:

«Monseigneur,
Un artiste que des difficultés sans nombre retardent dans sa carrière et tourmentent sans le rebuter, serait-il mal venu de rechercher l’appui d’un auguste patronage? Votre Altesse royale a montré trop souvent ce que les jeunes gens pouvaient espérer de sa bienveillante sympathie, pour ne pas m’enhardir dans la démarche que je viens tenter auprès d’elle. Il est peu probable, Monseigneur, que mon nom soit parvenu jusqu’à votre altesse sans être accompagné des épithètes de fou et d’extravagant. J’ai beau m’entendre répéter par la voix de mes amis et par celle de l’infiniment petite portion du public qu’on appelle mes fanatiques, que ces reproches d’extravagance et de folie ont été addressés [sic] de tout temps aux artistes qui s’écartent tant soit peu de la grande route battue par la foule, il n’est pas moins certain qu’une opposition constante et infatigable me ferme à peu près toutes les avenues.
Je viens donc, Monseigneur, prier votre altesse R[oya]le de vouloir bien assister au concert que je vais donner au Conservatoire et dont je joins ici le programme. Peut-être, après avoir entendu exécuter ma musique par cent trente jeunes gens qui tiennent tous plus ou moins des défauts qu’on me reproche, votre altesse jugera-t-elle comme mes amis qu’une place à Charenton n’est pas ce qu’il y a de plus urgent pour moi. Opiniâtre comme je suis et déterminé à travailler pour arriver à mon but avec la plus inébranlable persévérance, dussé-je me frayer un passage avec les ongles et les dents au travers de la porte qui ne veut pas s’ouvrir, je crois bien que j’y parviendrai un jour; malheureusement, il se pourrait que ce jour n’arrive que lorsque je n’aurai plus ni ongles ni dents, et c’est une pensée affreuse pour un artiste qui se sent dans toute sa force et craint de ne pouvoir plus aller qu’en déclinant.
Serai-je assez heureux, Monseigneur, pour que votre altesse veuille bien m’accorder un instant de loisir et venir juger par elle-même si je suis ou non digne de sa haute protection...
Je suis avec un profond respect, Monseigneur, de votre altesse Royale le très humble et très obéissant serviteur»

Le duc d’Orléans - fut-il frappé, comme nous, par ce style à la fois inventif, amusant, ironique? - offre au compositeur un encouragement de trois cents francs pour ses efforts. Dans les années suivantes, Berlioz devient en quelque sorte le musicien «officiel» des ministres de la famille d’Orléans, comme en témoignent en particulier la commission du Requiem en 1837 et celle de la Symphonie funèbre et triomphale en 1840; il méprise les républicains, qui font tomber Louis-Philippe, et, pendant le second Empire, il éprouve de la nostalgie pour la monarchie de Juillet.
Si la famille Berlioz et ses héritiers‚ n’aimaient pas trop l’avouer, les soucis financiers sont toutefois le sujet de nombre de lettres du compositeur; l’une d’entre elles est restée particulièrement célèbre parce qu’il en est question au chapitre VII des Mémoires: le musicien y demande à Chateaubriand un prêt de douze cents francs. Chateaubriand ne peut répondre à cette demande, mais Berlioz bénéficie de plusieurs dons de ce genre pendant sa carrière de la part d’amis plus aisés que lui, dont Augustin de Pons (musicien de famille aristocrate), qui lui offre de l’aide au moment de la première représentation de la Messe solennelle, et Ernest Legouvé, écrivain célèbre, qui lui donne de l’argent pendant la composition de Benvenuto Cellini, pour ne pas mentionner Nicolò Paganini, qui lui fait cadeau de vingt mille francs après l’audition d’Harold en Italie le 16 décembre 1838.
Il bénéficie aussi - plus souvent même qu’on ne le pense - d’encouragements de la part de l’administration et de la famille royale. Or c’est un aspect de la vie de Berlioz minimisé par le compositeur lui-même et qu’on a tendance à ignorer: Berlioz, régulièrement à court d’argent, obtient souvent la faveur du pouvoir. La requête qu’il envoie au duc d’Orléans le 17 novembre 1834, avant la première représentation d’Harold en Italie, témoigne, nous semble-t-il, d’une sincérité et même d’une intimité plutôt rares pour un artiste qui tire le diable par la queue:

«Je vous remercie, cher père, de ce que vous venez de faire pour moi. [...] Quand pourrai-je donc cesser de vous être à charge; cette idée me tourmente nuit et jour. Et chacun me croit riche! et des emprunteurs m’écrivent pour me demander quatre mille francs!»

Des lettres familiales, des lettres officielles, il y en a énormément dans la correspondance du musicien. Nombre d’entre elles abordent également des questions d’ordre pratique. Ce que dit Roger Pierrot des lettres de Balzac - «c’est la correspondance d’un homme dont le souci principal est la création de son œuvre» peut s’appliquer à celles de Berlioz. Mais l’auteur de La Comédie humaine aurait-il demandé un très humble instrument de musique d’une façon aussi spirituelle que celle-ci?

«Mon cher Pohl,
Liszt m’a dit que vous désiriez un triangle; en voilà un de Sax qui vient de servir ici pour la première fois dans l’introduction d’Harold. Il est fait à l’image de Dieu comme tous les triangles, mais, de plus que les autres triangles, de plus que Dieu surtout, il est juste.»

(Berlioz se proclame athée à la première page de ses Mémoires et n’hésite jamais à badiner avec la religion - tendance, comme d’autres d’ailleurs, qui l’éloignera quelque peu d’une certaine bonne société.)
Dans ce rapide tour d’horizon, où sont les lettres de ce musicien affligé de ce que Chateaubriand a baptisé «vague des passions»? Où sont les lettres d’amour? Le jeune Hector tombe amoureux d’Estelle Dubœuf mais il n’a que douze ans: aucune lettre ne fut sans doute envoyée. Il tombe amoureux d’Harriet Smithson, mais elle comprend mal le français et ne veut pas le voir: là encore vraisemblablement, nulle lettre ne fut écrite. Il tombe amoureux de Marie Moke («Camille»), mais la mère de la jeune pianiste ne veut pas le voir: aucune lettre à ce sujet n’est conservée. Il tombe amoureux de Marie Recio, mais il est toujours marié: nulle trace de billets amers ou doux. Il tombe amoureux d’autres aussi, mais on n’en a jamais trouvé la trace épistolaire directe. Berlioz transforme-t-il toujours ses sentiments amoureux en musique?
Enfin, en 1864, désireux de revoir les lieux de son enfance, Berlioz visite Meylan, à côté de Grenoble, où habite la «stella montis» de sa jeunesse, Estelle Dubœuf, devenue madame Fornier, veuve depuis 1845. Il la voit; il éprouve les émotions d’antan; il est de nouveau déchiré d’amour:

«Depuis que je vous ai quittée je souffre cruellement néanmoins. J’ai beau me répéter que vous ne pouviez pas me recevoir mieux, que tout autre accueil eût été ou peu convenable ou inhumain, mon malheureux cœur saigne comme s’il eût été blessé. Je me demande pourquoi, et voici les raisons que je trouve: C’est l’absence, c’est que je vous ai vue trop peu, que je ne vous ai pas dit le quart de ce que j’avais à vous dire et que je suis parti presque comme s’il se fût agi d’une éternelle séparation. Et pourtant vous m’avez donné votre main, je l’ai pressée sur mon front, sur mes lèvres, et j’ai contenu mes larmes, je vous l’avais promis. Mais j’ai un besoin impérieux, inexorable, de quelques mots encore, que vous ne me refuserez pas, je l’espère. Songez que je vous aime depuis quarante-neuf ans, que je vous ai toujours aimée depuis mon enfance, malgré les orages qui ont ravagé ma vie.»

Plusieurs lettres à Estelle constituent le «Voyage en Dauphiné» qui clôt les Mémoires. Lorsque toute la correspondance de Berlioz sera publiée, un petit appendice risque d’obscurcir cette tendre histoire d’amour, car un fils d’Estelle témoigna d’un comportement indélicat et intéressé envers Berlioz. Mais dans ses Mémoires, Berlioz reste insouciant: «Stella! Stella! je pourrai mourir maintenant sans amertume et sans colère.»
Les biographies sont souvent des «best sellers»; nous sommes naturellement fascinés, paraît-il, par la vie des étrangers, surtout quand ceux-ci sont célèbres. Lire une biographie, c’est participer indirectement au drame de l’existence de l’autre. Lire ses lettres, c’est pénétrer dans sa vie de façon beaucoup plus intime. Grand spécialiste de Proust, Philip Kolb, soucieux que leur publication n’accorde pas trop d’importance à la personne de l’écrivain, dit que les lettres de l’auteur d’À la recherche du temps perdu, avec leurs fils, leurs couleurs et leur manque de netteté, montrent le «revers de la tapisserie» qu’est son roman. Jolie image, mais inadéquate pour les lettres d’un musicien dont les ouvrages sont tissés non pas de mots mais de sons. Amateurs de l’époque de Berlioz et admirateurs de son œuvre, nous ne saurions renoncer à ce qui est peut-être une intrusion, mais singulièrement éclairante et riche en enseignements, la lecture de sa correspondance.