La publication des lettres
Un bref historique de la publication des lettres simpose: il conduit à
une première typologie de la correspondance du musicien. Car le terme «lettres»
doit être entendu au sens large: du vivant même de Berlioz, un certain
nombre de ses lettres «ouvertes» paraîtront dans la presse contemporaine.
Ses premiers articles, dans lesquels il défend face aux dilettanti
ses héros Spontini et Gluck, prennent en effet la forme de lettres adressées
aux rédacteurs du journal Le Corsaire. Ses impressions sur lItalie,
recueillies pendant son séjour à la villa Médicis, paraissent
également dans la presse parisienne sous le titre «Lettres dun enthousiaste».
Son premier voyage en Allemagne (octobre 1842-mai 1843) est raconté dans
une série de dix lettres publiées dans le Journal des Débats
(août 1843-janvier 1844), série réimprimée dans son
Voyage en Allemagne et en Italie (1844) et, une fois encore, quelque peu
remaniée, dans ses Mémoires (1865). En 1847-1848, une autre
série de lettres dans le Journal des Débats, la Revue
et Gazette musicale relate un nouveau «Voyage musical» en Autriche,
en Russie, en Prusse, en Bohême et en France. Berlioz a recours à
la même forme épistolaire pour décrire ses séjours
à Londres en 1851, à Plombières, à Bade en 1856, et
ainsi de suite. Dans Les Soirées de lorchestre (1852), Les
Grotesques de la musique (1859) et À travers chants (1862),
les lettres servent parfois de mécanisme de narration, dintroduction,
de conclusion: pour quelques-unes même, il est difficile de savoir si elles
sont réelles ou fictives. Quoi quil en soit, pour avoir publié
tant de lettres de son vivant, Berlioz ne serait sans doute ni surpris ni contrarié
par la publication posthume de sa correspondance.
Le premier recueil de lettres posthume est la célèbre Correspondance
inédite, publiée par Calmann-Lévy en 1879 avec une notice
biographique de la plume de Daniel Bernard, critique au quotidien LUnion
et ami du compositeur. Michel et Calmann-Lévy ont été eux-mêmes
liés damitié avec Berlioz; Michel Lévy fait paraître
Les Soirées de lorchestre en 1852 et À travers chants
en 1862; il achète les droits des Mémoires en 1870. Cest
donc léditeur (et non pas un membre de la famille, comme ce fut le cas
pour la correspondance de Flaubert ou de Zola) qui passe plusieurs années
à rechercher les lettres pour cette Correspondance inédite,
ainsi quen témoigne le dossier Berlioz dans les archives de la maison
Calmann-Lévy. La Correspondance inédite fait paraître
cent cinquante-six lettres numérotées, auxquelles sajoute un appendice
qui en contient encore treize. Sur leur contenu, laissons la parole à Daniel
Bernard:
«La plupart des lettres que nous avons retrouvées sont des bulletins
écrits à lissue de la bataille et encore noircis de la fumée
du combat; impossible de nier ces documents triomphants, - et triomphants dans
un double sens, - impossible de les rejeter, car ils acquièrent la valeur
de pièces historiques. Ils nous donnent la vérité prise sur
le fait; un artiste, ivre de la joie du succès, les oreilles remplies du
bruit des applaudissements, les joues rougies par de fraternelles embrassades,
se hâte de faire part de son bonheur aux amis quil a laissés à
Paris; il leur mande que tels princes lont complimenté, que telles récompenses
lui ont été décernées, que les populations organisent
en son honneur des sérénades, des banquets, que la recette du concert
a été superbe... Comment récuser ces témoignages?
Si on les repousse, nous ne voyons plus aucune manière décrire
lhistoire avec certitude et nous ne comprenons pas ce quon pourra répondre
aux mauvais plaisants qui prétendent que Napoléon Ier na jamais
existé.»
Après avoir lu cette Correspondance inédite, le neveu dun
ami de Berlioz prend contact avec Calmann Lévy, et léditeur achète
cent quarante-sept lettres que Berlioz avait adressées tout au long de
sa vie à Jean-Jacques-Humbert Ferrand:
«Reçu de M. Calmann Lévy, Éditeur
La somme de Cinq Cent cinquante francs
Pour la propriété pleine et entière des cent quarante-sept
lettres de Berlioz qui ont été adressées à mon oncle,
M. Humbert Ferrand de Belley (Ain).
Paris, le 7 octobre 1879»
F. Ferrand
Cet achat débouche peu après sur la publication des Lettres
intimes, parues chez Calmann-Lévy en 1882, avec une préface
de Charles Gounod (ami de longue date de Michel Lévy). Ferrand - poète,
écrivain, avocat, magistrat, antirépublicain - reste le meilleur
ami du compositeur, depuis lépoque de leur première rencontre,
vraisemblablement en 1823, jusquà sa mort, en 1868. Cest à Ferrand,
par exemple, que Berlioz dédie dans les Mémoires le «Deuxième
voyage en Allemagne»:
«Vous mavez tant de fois soutenu dans lardeur de la lutte, raffermi aux
heures de découragement, rassuré sur lavenir en lui comparant le
passé; vous avez un si vif et si noble sentiment du beau, un respect si
religieux pour le vrai, une telle conviction de la grandeur et de la puissance
de lart, que le récit de mes explorations, de mes découvertes et
de mes expériences en Europe, vous intéressera, je lespère,
et ne saurait être placé sous un patronage plus sympathique que le
vôtre, ni plus intelligent.»
Charles Gounod, qui avait rencontré Berlioz au Conservatoire, à
lâge de dix-neuf ans (il na en revanche jamais fait la connaissance de
Ferrand), lit ces lettres intimes, ces «conversations entre absents»,
avec acuité et admiration:
«Les lettres quon va lire ont un double attrait: elles sont toutes inédites
et toutes écrites sous lempire de cette absolue sincérité
qui est léternel besoin de lamitié. On regrettera, sans doute,
dy rencontrer certains manques de déférence envers des hommes que
leur talent semblait devoir mettre à labri de qualifications irrévérencieuses
et injustes; on trouvera, non sans raison, que Berlioz eût mieux fait de
ne pas appeler Bellini un »petit polisson«, et que la désignation
d»illustre vieillard«, appliquée à Cherubini dans une
intention évidemment malveillante, convenait mal au musicien hors ligne
que Beethoven considérait comme le premier compositeur de son temps. [...]
Quoi quil en soit, et malgré les taches dont lhumeur acariâtre
est seule responsable, ces lettres sont du plus vif intérêt. Berlioz
sy montre pour ainsi dire à nu; il se laisse aller à tout ce quil
éprouve; il entre dans les détails les plus confidentiels de son
existence dhomme et dartiste; en un mot, il ouvre à son ami son âme
tout entière, et cela dans des termes dune effusion, dune tendresse,
dune chaleur qui montrent combien ces deux amis étaient dignes lun de
lautre et faits pour se comprendre.»
Après la publication des Lettres intimes, les originaux autographes
disparaissent; ils ne referont surface quau cours des années 1990, en
Suisse, parmi les papiers de la famille Lévy; ils étaient la preuve
des nombreuses coupures et inexactitudes des versions imprimées en 1882.
Mais, ayant été vendus immédiatement aux divers collectionneurs,
ils ont aujourdhui de nouveau «disparu».
La publication des lettres se poursuit: elle prend la forme de recueils de correspondance
générale, dont les plus importants sont les trois volumes publiés
par Julien Tiersot - Les Années romantiques (1904), Le Musicien
errant (1919), Au milieu du chemin (1930); ou celle de recueils de
lettres adressées à un seul correspondant, dont Franz Liszt, sa
compagne la princesse Caroline de Sayn-Wittgenstein, et Estelle Fornier, qui sera
lobjet du premier et du dernier amour romantique du compositeur.
La bibliographie complète de la correspondance de Berlioz figure au début
du premier volume de la grande édition moderne inspirée par le centenaire
de la mort du compositeur, en 1969, et dont lachèvement est programmé
au moment du bicentenaire de sa naissance, en 2003: la Correspondance générale
dHector Berlioz, éditée sous la direction de Pierre Citron
et publiée à Paris, par Flammarion, dans la collection «Nouvelle
bibliothèque romantique»·. Il sagit bien dune véritable
symphonie fantastique de rêveries et de passions littéraires et musicales.