1848 est une date dans lhistoire de lautobiographie comme dans lhistoire de
lEurope. «Le temps me presse. La République passe en ce moment son
rouleau de bronze sur toute lEurope», écrit Berlioz en mars 1848.
Quelles que soient les attitudes politiques divergentes des écrivains,
la révolution les convainc de lurgence décrire. Si George Sand
interrompt momentanément la rédaction de lHistoire de ma vie
pour une action plus directe, cest pour sy remettre ensuite avec dautant plus
dardeur. Les révolutions stimulent lécriture du moi, parce quelles
accroissent le sentiment de lHistoire, du temps irrémédiablement
aboli, et dont la seule résurrection possible se fait par lécriture.
Certes Berlioz avait pensé bien avant 1848 à écrire ses mémoires,
et Sand a même déjà rédigé une partie des siens
à la date du 1er février. Il nempêche: 1848 a été
un incontestable stimulant.
Un autre élément a pu susciter cet élan autobiographique
du milieu du siècle: les Mémoires doutre-tombe, qui vont
paraître dans La Presse à partir doctobre 1848. Modèle
ou contre-modèle? En tout cas, la présence de cette grande ombre,
de cette voix de lau-delà, est une incitation à écrire des
autobiographies où dialoguent le moi et lHistoire, et où, par conséquent,
la question nest plus de «confesser» ses petits péchés
personnels. Bien caractéristique est la façon dont Chateaubriand,
George Sand et Berlioz se refusent à écrire leurs confessions. «Je
nai pas la moindre velléité [...] de me présenter devant
Dieu mon livre à la main en me déclarant le meilleur des
hommes, ni décrire des confessions. Je ne dirai que ce quil me plaira
de dire», écrit Berlioz. Affirmation reprise plusieurs fois: «Je
lai déjà dit, je nécris pas des confessions» (chap.
XXVIII). Le grand modèle de Rousseau est remis en cause: on ne conçoit
plus lautobiographie sous langle de laveu, mais comme des mémoires historiques.
Ajoutons enfin une autre incitation à écrire une autobiographie:
la présence de biographies. La biographie dartiste est un genre qui se
développe considérablement à lépoque romantique.
Stendhal a écrit des Vies de Haydn, Mozart et Métastase
(1815), une Vie de Rossini (1823). Mais les biographes ont une propension
à développer des mythes qui irritent les artistes lorsque ces derniers
sont encore vivants. George Sand se plaint des récits mensongers qui foisonnent
autour de sa personne. Le romantisme sintéresse aussi aux autobiographies
dartistes, découvre celle de Benvenuto Cellini, chère à
Berlioz et à Stendhal; cest lépoque où peintres et musiciens
nhésitent pas à prendre eux-mêmes la plume, dautant que
le développement du journalisme leur offre un bon champ dexercice. «Jaurai
une véritable biographie, celle que jai faite moi-même», affirme
Berlioz dans le «Voyage en Dauphiné» qui termine les Mémoires.
Et le Post-scriptum est sous-titré: «Lettre adressée avec le
manuscrit de mes mémoires à M... qui me demandait des notes pour
écrire ma biographie», sous-titre dailleurs accompagné dune
note vengeresse («Il sest bien gardé den profiter; son livre est
rempli de contes absurdes et dextravagantes appréciations»).
Si lidée décrire des mémoires est née à Londres,
en mars 1848, leur rédaction se poursuivra par périodes, entrecoupées
de longues interruptions, et il faudra à Berlioz près de vingt ans
pour mettre le point final. Nouvelle période de rédaction à
la fin de lannée 1848, lors de la mort du père: écrire peut
être ressenti comme un devoir, après la disparition des êtres
qui ont constitué notre identité. «Les morts cest nous, cest
bien certain, il y a un lien mystérieux qui fait que notre vie salimente
à la leur», écrit George Sand dans cette lettre à Hetzel
du 1er février 1848 où elle lui parle de lavancement de lHistoire
de ma vie. De même, Berlioz se remettra à ses Mémoires
après la mort dHarriet.
Si les morts ressuscitent volontiers dans les autobiographies, comme des anges
tutélaires, les vivants, au contraire, sont souvent gênants. Et lécriture
autobiographique doit alors saccomplir en secret: dans le cas de Berlioz, tout
particulièrement. Il doit se cacher de Marie Recio, jalouse de la pire
des jalousies, la jalousie rétrospective et par conséquent sans
issue. Il garde son manuscrit dans son bureau de la bibliothèque du Conservatoire.
Il charge Liszt de le faire publier de façon posthume par léditeur
Michel Lévy; mais le projet naura pas de suite. Lautobiographie est un
testament, doù limportance que prend lexécuteur testamentaire.
Se pose aussi la question du caractère posthume du texte. Berlioz, à
linstar de Chateaubriand, avait conçu ce type décriture comme
issu doutre-tombe: peut-être est-ce le meilleur moyen décrire en
toute liberté. Il sécarta de ce dessein, et doublement: dabord
parce que lautobiographie est un grand laboratoire de réutilisation de
textes antérieurs déjà publiés; ensuite parce que,
même pour les passages inédits, Berlioz accepta finalement den donner,
en février et en novembre 1858, des fragments dans Le Monde illustré,
acceptant, mieux peut-être que Chateaubriand, de voir paraître son
texte morcelé dans un périodique. Il écrit encore le Post-scriptum,
quil date du 25 mai 1858, et une Postface en 1864. Il revoit Estelle, quil avait
tant aimée quand il avait douze ans et navait jamais oubliée, et
ajoute encore à son manuscrit leur correspondance toute récente.
On na jamais fini décrire sa vie; lautobiographie ne saurait être
achevée quavec la mort, impossible à écrire.
Au début de 1865, Berlioz, par peur dêtre trahi, décide cependant
de faire imprimer le texte de son vivant. Bien caractéristique est cette
double exigence contradictoire de lautobiographe: être publié de
façon posthume, mais veiller soi-même à lexactitude du texte.
Revenir, «fantôme poudreux», corriger les épreuves? La
solution adoptée par Berlioz est plus sûre: il fait tirer le volume,
épreuves corrigées, de son vivant, mais le livre ne sera mis en
vente quaprès sa mort. Un exemplaire est envoyé sans attendre à
Estelle.
Dire lHistoire? lhistoire musicale de son temps? Si lon compare les Mémoires
de Berlioz à dautres autobiographies, on est frappé de voir que
lenfance y tient en peu de pages. Rien sur la toute petite enfance. Les souvenirs
commencent avec la première communion, parce quil sagit là dun
souvenir musical. «La Côte-Saint-André. Ma première communion.
Première impression musicale»: ainsi sintitule le premier chapitre.
Le chapitre II est déjà consacré à la formation littéraire,
le chapitre IV à la formation musicale, avec ce bref intermède que
représente le chapitre III («Meylan. [...] Lhamadryade du Saint-Eynard»).
À la fin du chapitre IV - et tous ces chapitres sont fort brefs - voilà
le jeune Berlioz déjà parti pour Paris. La concision des évocations
de lenfance contraste avec le foisonnement danecdotes dès larrivée
dans la capitale. Est-ce le souci dune dimension historique qui amène
Berlioz à passer si vite? Peut-être aussi le récit denfance
ne donne-t-il pas lieu à lanecdote, du moins pas au type danecdote qui
fait la richesse du récit de la vie adulte; lenfance est une durée
où se constitue lentement lêtre, dans la répétition
des jours. Les éléments fondateurs de lidentité nen apparaissent
peut-être que mieux à être ainsi ramassés en si peu
de pages; Virgile lu avec le père, la musique, Estelle: cest déjà
la partition des Troyens qui sécrit.
Le récit de ses amours est un autre domaine où Berlioz a été
contraint à la sobriété. Là encore on songe à
George Sand, dont lHistoire de ma vie a déçu les lecteurs:
ils attendaient des récits de ses diverses et célèbres liaisons
mais ils restèrent sur leur faim. Dans le cas de Berlioz ont joué
une certaine pudeur (peut-être dauphinoise? on observe la même réserve
chez Stendhal), mais aussi les censures successives exercées par ses épouses,
que Pierre Citron résume de façon plaisante: «Suppression de
toute allusion à sa liaison de 1830 avec Camille Moke pour ne pas déplaire
à Harriet, devenue sa femme en 1833, puis estompage des passages dédiés
à Harriet pour éviter dirriter la redoutable Marie Recio, cantatrice
plus que médiocre, devenue sa maîtresse depuis 1841 au moins.»
Mais quand il achève ses Mémoires, les dames du temps jadis
sont loin, même si les censures subies par le texte demeurent en grande
partie: mortes, Harriet et Marie Recio quil a réunies - leurs mânes
durent en frémir - dans la même tombe, où il devait les rejoindre.
Il reste «lhamadryade du Saint-Eynard», létoile de ladolescence,
Stella, devenue une vieille dame, mais à qui il écrit des lettres
passionnées, reproduites en conclusion des Mémoires: ainsi
se rejoignent symboliquement le début et la fin du texte, le début
et la fin dune vie. «Aimez qui vous aima du berceau à la bière»...
Ce rêve nervalien, Berlioz ne la-t-il pas connu aussi?
La première enfance évoquée rapidement, les amours devenues
allusives - ce qui rend les Mémoires parfois énigmatiques
pour ceux qui nen retiendraient que certains moments de désespoir, de
quasi-folie (ainsi le brusque départ de la villa Médicis, les tentations
de suicide) -, louvrage de Berlioz semblerait donc appartenir davantage au registre
des «mémoires historiques» quà celui des «confessions».
On peut y lire un tableau saisissant de la situation de la musique en Europe de
1830 à 1864. Paris dabord, et les difficultés dun jeune étudiant
en musique lorsquil veut innover. Les institutions musicales de lépoque
y sont décrites avec sévérité. À «légoïsme
plat et lâche des maîtres qui ont peur des commençants et les
repoussent» sajoute «labsurdité tyrannique des institutions
qui les étranglent» (chap. XIV). Le Conservatoire: Cherubini, son
directeur, déteste cet étudiant qui prétend aller à
la bibliothèque par le chemin qui lui plaît et écrit une musique
si peu conformiste. Reicha et Lesueur cependant lui donnent une solide formation,
très classique certes. LInstitut, qui est long à le couronner,
mais sy résigne à la fin: la bizarrerie du concours, le caractère
solennellement ridicule de la remise des prix, tout est raconté avec lallant
de la jeunesse retrouvée par lécriture. Berlioz est un pensionnaire
quelque peu indiscipliné de la villa Médicis, mais le peintre Horace
Vernet, qui en est alors le directeur, se montre compréhensif envers ce
jeune fou.
Cependant, passé les souvenirs de la jeunesse, qui avaient ressuscité
avec une allégresse sensible, le tableau devient plus sombre, les critiques
plus acerbes, le ton plus âpre, pour dénoncer limmobilisme musical,
les préjugés des musiciens, leurs rivalités mesquines, la
paresse des orchestres et du public, la pesanteur des institutions, la bêtise
des critiques. Il existe pourtant de vrais musiciens, qui échappent à
cette pesanteur, et dont Berlioz nous laisse les portraits étonnamment
vivants: ainsi, Mendelssohn, rencontré à Rome (chap. XXXIII), Paganini,
dont la générosité le surprend (chap. XLIX), Liszt, qui vint
le voir dès la première exécution de la Symphonie fantastique
et qui fit beaucoup pour la découverte de son auteur par lEurope (chap.
XXXI).
Ces Mémoires nous renseignent aussi sur létat de la musique
en Europe. Nul nest prophète en son pays: Berlioz, on le sait, a été
mieux accueilli hors de France. Le séjour à la villa Médicis
lui permet de connaître lItalie: il ne se cantonne pas à Rome, où
il nous montre quelle pouvait y être la vie dun musicien (chap. XXXIX);
il nous apprend comment fonctionnent les théâtres de Gênes
et de Florence (chap. XXXV); il va aussi à Naples, fréquente le
célèbre théâtre San Carlo (chap. XLI). Plus tard, il
gagne la Belgique, effectue deux voyages en Allemagne, pousse son exploration
jusquà la Russie, puis revient par la Prusse et dîne à Sans-Souci.
Bref retour en France et le voilà qui repart pour Londres. La «cabale
de Covent-Garden» na dégal que la «coterie du Conservatoire
de Paris» (chap. LIX). Dernier voyage en Saxe (chap. LIX), où il reçoit
un accueil charmant. Les Mémoires de Berlioz constituent un document
de premier ordre pour connaître lhistoire musicale de son temps.
Pas seulement lhistoire musicale dailleurs puisque, à cette époque
de grande «interdisciplinarité», comme nous disons de nos jours,
la bataille du romantisme ne sépare pas le théâtre et la musique.
Si les Mémoires nous décrivent les tristes résistances
que rencontre en France la réception de Mozart ou de Beethoven, ils nous
renseignent tout autant sur les résistances que les classiques opposent
encore à Shakespeare. Shakespeare et Mozart sont défendus par lavant-garde:
Stendhal écrit une Vie de Mozart ainsi quun Racine et Shakespeare,
qui lancent la bataille romantique, bien avant 1830. Berlioz, chez qui la passion
pour Harriet et la passion pour lauteur de Roméo et Juliette se
confondent, sindigne à juste titre des déplorables «adaptations»
de Mozart que lon présente au public français et des «réserves
haineuses des maîtres français» devant la musique de Beethoven.
La musique étrangère pénètre difficilement en France:
Mozart est défiguré, et lon ose jouer Les Mystères dIsis
au lieu de La Flûte enchantée; Beethoven surprend
Lesueur, qui, après un moment dadmiration devant une de ses symphonies,
conclut néanmoins: «Cest égal, il ne faut pas faire de la
musique comme celle-là.» Et Berlioz de lui répondre: «Soyez
tranquille, cher maître, on nen fera pas beaucoup» (chap. XX).
Lhistoire de la musique ne saurait être dissociée de létat
social et politique. Et là encore, les Mémoires sont riches
de notations variées: réflexions sur lesprit de la province et
son incompréhension de lart et des artistes (chap. X), vie quotidienne
des étudiants à Paris, conditions matérielles des voyages,
rencontres des lazzaroni napolitains, traîneaux russes, etc. La
situation politique de lEurope est également abordée; Berlioz est
invité dans diverses cours dune Allemagne qui nest pas encore unifiée,
cependant que partout sannonce le «rouleau de bronze» de la république.
Les deux révolutions quil a connues en France (1830 et 1848), fortes scansions
de notre histoire au XIXe siècle, sont évoquées. À
propos des Trois Glorieuses: «Je noublierai jamais la physionomie de Paris,
pendant ces journées célèbres; la bravoure forcenée
des gamins, lenthousiasme des hommes, [...]. Et la musique, et les chants, et
les voix rauques dont retentissaient les rues, il faut les avoir entendus pour
sen faire une idée!» Le jeune Berlioz «[arrange] La Marseillaise
pour deux churs et une masse instrumentale». Il envoie son travail
à Rouget de Lisle, qui lui répond: «Votre tête paraît
être un volcan toujours en éruption» (chap. XXIX). Pas plus
que dans les Mémoires doutre-tombe, la dimension historique des
Mémoires de Berlioz naboutit à un effacement du moi: bien
au contraire! Le moi sest construit et sécrit dans et par lHistoire.
En la racontant, en se racontant aux prises avec elle, Berlioz nous donne une
météorologie de son moi. Moi volcanique, moi toujours en éruption.
À quel point Rouget de Lisle avait vu juste! Les métaphores sont
bien révélatrices. Les mots «tempête» et «orage»
prédominent: «Après avoir quelque temps écouté
rugir ma tempête intérieure...» (chap. XXXVI). Le chapitre li
sintitule entre autres: «Quelques mots sur les orages de mon intérieur».
Les rapports conjugaux sont aussi sous le signe de la tempête. À
côté des métaphores météorologiques, celles
de livresse: «Ainsi, sous les influences combinées des souvenirs,
de la poésie et de la musique, jatteignais le plus incroyable degré
dexaltation. Cette triple ivresse se résolvait toujours en torrents de
larmes versés avec des sanglots convulsifs. Et ce quil y a de plus singulier,
cest que je commentais mes larmes» (chap. XXXVII). Berlioz récitait
alors en guise de commentaire des vers de Shakespeare, de Dante et de Virgile.
Mais en écrivant ses Mémoires, ne continue-t-il pas à
commenter ses larmes?
Alors même quil ne fait que relater des événements, il impose
fortement au lecteur son regard, sa voix. Quant à lenfance et aux amours,
si nous avons dû constater un relatif effacement, elles transparaissent
cependant, irrésistibles, inévitables fondements de lindividu.
Virgile, que son père lui a fait découvrir, constitue un véritable
leitmotiv des Mémoires. Et Shakespeare, quil a aimé à
travers Harriet, fournit une autre constante, jusquà la citation qui ouvre
et termine les Mémoires: «Lifes but a walking shadow»
(«La vie nest quune ombre qui passe»).
Laffirmation de lidentité, si fondamentale - et souvent si difficile
- dans lautobiographie, prend un double aspect lorsquil sagit dune vie dartiste:
affirmer son identité dhomme, affirmer son identité de créateur,
les deux affirmations étant indissociables. Stendhal, lorsquil raconte
son enfance et sa passion pour sa mère, constate quil était bien
alors le même que celui qui écrit la Vie de Henri Brulard,
puisquil a aimé des femmes avec une même passion. Notre musicien
affirme quil est toujours le même, parce quil y a une concordance entre
la sensibilité de Berlioz écrivant et celle de Berlioz acteur de
ce récit de vie. Il tient aussi à souligner quil ny a pas eu chez
lui de reniement. Ainsi à propos de LEnfance du Christ: «Plusieurs
personnes ont cru voir dans cette partition un changement complet de mon style
et de ma manière. Rien nest moins fondé que cette opinion. Le sujet
a amené naturellement une musique naïve et douce, et par cela même
plus en rapport avec leur goût et leur intelligence, qui, avec le temps,
avaient dû en outre se développer. Jeusse écrit LEnfance
du Christ de la même façon il y a vingt ans» (Post-scriptum).
Les Mémoires sont avant tout, en effet, une passionnante histoire
des uvres de Berlioz, des conditions de leur création, des difficultés
rencontrées pour les faire exécuter, depuis les premières
compositions lors du Conservatoire jusquà LEnfance du Christ,
évoquée dans les dernières pages, en passant par la Symphonie
fantastique (chap. XXVI), Harold en Italie (chap. XLV), le Requiem
(chap. XLVI), Benvenuto Cellini, Le Carnaval romain (chap.
XLVIII), Roméo et Juliette (chap. XLIX), La Damnation de
Faust (chap. LIV), Les Troyens, Béatrice et Bénédict
(Postface).
Sy révèle enfin un grand écrivain. Nos désastreuses
habitudes scolaires nous amènent à des classifications rigides:
Berlioz appartient à lhistoire de la musique, non à celle de la
littérature. Pourquoi lexclure de lhistoire de la littérature?
parce quil a écrit de la musique. Résumé ainsi, on voit
labsurdité de ce classement. Pourquoi serait-il impossible dêtre
à la fois musicien et écrivain, ou, tel Delacroix à la même
époque, peintre et écrivain? Berlioz possède un incontestable
art du récit. Il a tendance à privilégier lanecdote, parfois
aux dépens de ce tissu interstitiel qui constitue aussi la tentative de
recréer lépaisseur des jours passés; mais qui sen plaindrait?
Ses anecdotes sont si pittoresques, si révélatrices! Cest peut-être
là une trace de lart du journaliste. On reconnaît lauteur des Soirées
de lorchestre.
Berlioz, librettiste, possède un don incontestable pour construire une
scène de théâtre et pour faire parler les personnages. De
même, dans les Mémoires, les dialogues sont restitués
avec une précision que le souvenir, à lui seul, ne peut reconstituer:
la création littéraire intervient, vivace, féconde. Les conversations
avec Cherubini sont particulièrement cocasses. Ainsi, lorsque le jeune
Berlioz veut donner un concert (chap. XVIII). Avec beaucoup de sens du comique,
il introduit la prononciation même de Cherubini: «Zé ne veux
pas, zé ne veux pas!» En homme de théâtre, il sait varier
les tons; chaque dialogue permet de camper un personnage. À côté
du directeur du Conservatoire, par exemple, le vieux concierge de lInstitut,
qui avait été mousse à bord dune frégate, raconte
volontiers ses voyages, et lui révèle aussi comment se décident
les prix dans le secret des délibérations (chap. XXIII).
Lécriture des Mémoires est extrêmement variée,
et donc jamais lassante. Laspect composite du recueil est finalement un avantage.
Sintègrent articles de critique musicale - «Fatalité. Je deviens
critique» (chap. XXI) - et longs récits de voyage, qui prennent une
forme épistolaire: «Premier voyage en Allemagne (1841-1842)»,
«Deuxième voyage en Allemagne». La lettre a en effet longtemps
été la forme favorite du récit de voyage: les lettres sur
lItalie du président de Brosses, la «Lettre à Monsieur de
Fontanes sur la campagne romaine» de Chateaubriand, les Lettres dun
voyageur de George Sand... La présence dun destinataire, figure du
futur lecteur, donne une adresse au texte et du coup restitue au langage la vertu
de la parole. Musiciens (Liszt, Heller, Habeneck), écrivains (Heine), amis
divers, tels sont les destinataires des lettres dAllemagne, qui sont en fait
des récits de voyages.
Le récit de voyage est un genre difficile. Berlioz évite de longues
descriptions. Il leur préfère une anecdote. Ainsi à propos
dun autre voyage, celui de Naples, où il vient après bien dautres
auteurs. Il y a des topoi du récit de voyage en Italie: les voyageurs décrivent
volontiers les monuments de Rome, mais, pour le Sud, ils aiment chanter la beauté
de la nature, évoquer les dangers que représentent les lazzaroni
et les incidents du parcours effectué avec un vetturino. Berlioz,
qui na garde de reprendre les descriptions de ses trop illustres devanciers,
préfère un récit qui adopte lallure dune petite nouvelle
insérée dans le chapitre XLI: «Je me garderai donc daller
sur les brisées de tant de descripteurs; mais je ne puis résister
au plaisir de raconter ici une anecdote qui peint on ne peut mieux le caractère
des pêcheurs napolitains».
Plaisir du texte? oui, Berlioz éprouve à écrire un plaisir
quil communique à son lecteur. Sopère alors pleinement la magie
de la mémoire qui, dans lautobiographie, est déclenchée
par lécriture, plus quelle ne la déclenche. Ce plaisir ne va pas
cependant sans souffrance: «Cruelle mémoire des jours de liberté
qui ne sont plus! Liberté de cur, desprit, dâme, de tout;
liberté de ne pas agir, de ne pas penser même, liberté doublier
le temps.» Hymne à la liberté et hymne à lItalie se
confondent alors: «Ô grande et forte Italie!» (chap. XXXVII);
la douleur même du regret est créatrice de cet élan vers la
liberté et créatrice du texte qui le consigne. La mémoire
chez Berlioz est douloureuse: «Cette inexorable action de la mémoire
est si puissante chez moi, que je ne puis aujourdhui voir sans peine le portrait
de mon fils à lâge de dix ans. Son aspect me fait souffrir comme
si, ayant eu deux fils, il me restait seulement le grand jeune homme, la mort
mayant enlevé le gracieux enfant» (chap. LVIII). Lécriture
serait donc un moyen de triompher de cette angoisse.
À lintérieur même du texte, prend place la relation dexpéditions
mémoratives. Ainsi, lorsque, après la mort de son père, Berlioz
retourne à Meylan et sent ses «palpitations redoubler» à
revoir les lieux où il a connu Stella. Comme en abyme, ces épisodes
contiennent le récit de cette exploration du passé quest lautobiographie
elle-même. La fin des Mémoires raconte comment Berlioz a
retrouvé Stella, et il entonne cet hymne à la joie: «Le passé
nest pas entièrement passé. Mon ciel nest plus vide» («Voyage
en Dauphiné»). Là aussi jy verrais une figuration en abyme
de lacte décriture. Car si Stella est devenue une vieille femme que la
passion de Berlioz étonne et effraie, elle demeure dans le texte sans atteinte
de la vieillesse, sans obstacle familial.
Amour et musique sont donc là les deux axes, qui nen font quun finalement,
de cette autobiographie. Cependant: «Lamour ne peut pas donner une idée
de la musique, la musique peut en donner une de lamour» («Voyage en
Dauphiné»). La littérature peut certes donner lidée
de lamour - elle la fait amplement - mais peut-elle donner une idée de
la musique? Cest un problème auquel se sont heurtés tous les écrivains
qui ont essayé dintroduire la musique dans leurs romans ou dans leurs
nouvelles, quil sagisse de Balzac dans Gambara ou dans Massimila
Doni, de George Sand dans Consuelo, ou, plus proches de nous, de Thomas
Mann dans Docteur Faustus et de Pascal Quignard dans Tous les matins
du monde. Le musicien «professionnel» peut-il mieux y parvenir?
À vrai dire, la difficulté est la même; dans tous les cas,
il sagit dexprimer par un langage un autre langage qui fonctionne selon un système
sémiotique tout à fait différent. Berlioz quelquefois, mais
très rarement, introduit une portée et des notes précisément
pour évoquer la musique des autres et non la sienne (chap. XXXVIII, chant
de Crispino; chap. XXXIX Improperia, de Palestrina; chap. XLI, cantate
dun improvisateur). Pour ce qui est de sa propre musique, on naura quà
se reporter à ses partitions. Cependant Berlioz ne renonce pas totalement
à livrer de nombreuses réflexions sur lart de diriger un orchestre,
sur linstrumentation, et même à donner une idée de limmensité
des masses orchestrales, de la violence de certaines de ses uvres; alors,
son style devient gigantesque, hugolien, comme entraîné par la musique.
Je voudrais terminer par un dernier aspect des Mémoires de Berlioz:
lhumour, cette distanciation qui nenlève rien à la passion. Distanciation
à légard des autres et de soi-même. Dans lexcès même
du style se glissent subtilement des pastiches de la littérature romantique,
de Chateaubriand, des «orages désirés». Après 1848,
un écart sest établi par rapport au romantisme des années
1830, qui correspond assez bien à la distance existant entre lhomme mûr
et le jeune homme dont lautobiographe raconte lhistoire, parfois avec une sympathie
quasi paternelle. Cette ironie se marque avec un certain courage, on en conviendra,
dans le récit des échecs: mais cest elle aussi qui permet de les
surmonter. Ainsi Berlioz fait exécuter à lOpéra une Fantaisie
sur la Tempête de Shakespeare. Mais, peu avant le concert, un terrible
orage éclate, et «une véritable trombe deau transforme chaque
rue en torrent ou en lac, le moindre trajet, à pied comme en voiture, devient
à peu près impossible, et la salle de lOpéra reste déserte
pendant toute la première moitié de la soirée, précisément
à lheure où ma fantaisie sur la Tempête... (damnée
tempête!) devait être exécutée». Et de terminer
sur ce qui est presque un calembour: «Je donnai ainsi un véritable
coup dépée dans leau» (chap. XXVII). Quimporte le
jeu de mots, du moment quil montre que lécrivain Berlioz est capable
de considérer ses échecs avec suffisamment de recul, et de rire,
même des plus pénibles. Cest peut-être aussi par lhumour
que Berlioz sattire ladhésion du lecteur moderne.