Pour une pédagogie de la bande dessinée
Le temps où la bande dessinée était vilipendée par les bons esprits, confisquée par les enseignants et interdite dans les bibliothèques publiques est révolu. Les critiques qui lui étaient adressées naguère vont aujourd'hui à la télévision et aux consoles de jeux, tandis que la bande dessinée en vient à apparaître, aux yeux de certains pédagogues, comme le dernier rempart contre l'analphabétisme. Si elle est mieux acceptée, il n'est pas sûr, cependant, qu'elle soit mieux connue et comprise. Nombre d'adultes, parmi ceux qui n'ont pas passé leurs jeunes années le nez dans les « illustrés », se déclarent incapables de s'intéresser à une bande dessinée, faute d'en connaître le mode d'emploi (« faut-il commencer par le texte ou par les dessins ? », etc.). Quantité d'enseignants et de bibliothécaires, qui se croient désormais tenus, par obligation professionnelle, de s'intéresser au « neuvième art », cherchent désespérément à suivre des formations pour acquérir des connaissances même rudimentaires dans un domaine dont ils avouent tout ignorer. Quant à la presse écrite, lorsqu'elle condescend à parler de l'actualité de la bd, elle opte presque toujours, soit pour une interview de l'auteur, soit pour une notule résumant l'intrigue de l'album chroniqué, se dispensant dans l'un et l'autre cas de formuler des jugements critiques pour lesquels elle ne se sent pas armée (alors qu'elle ne s'en prive dans aucun autre domaine de la création).
Le cinéma est désormais enseigné à l'université française. Pas la bande dessinée. Malgré tous les discours convenus sur la civilisation de l'image dans laquelle nous serions déjà entrés, la culture française - du moins sa forme académique et institutionnelle - reste, fondamentalement, une culture de l'écrit. Il pourrait s'agir d'un simple retard, d'une lenteur à s'adapter ; mais la vérité est que la France entretient une méfiance tout à fait particulière vis-à-vis des images, qu'elle y résiste avec beaucoup plus de force que les pays voisins. L'histoire de la bande dessinée témoigne de cette spécificité française, pour qui se rappelle les difficultés avec lesquelles, chez nous, l'usage de la bulle a finalement remplacé le sacro-saint texte sous l'image, garant de la dimension littéraire du récit. À cet égard, les préjugés ont moins changé qu'on ne pourrait le croire, comme le montrera cette anecdote significative. Invité, voici quelques mois, à animer un stage pour des enseignants, et ayant annoncé que j'insisterais en priorité sur le discours de l'image, j'eus la surprise de constater qu'il avait été inscrit (sans que je sois consulté) dans le programme de l'inspection académique sous le titre : « Bande dessinée et production d'écrit ». C'était, m'expliqua-t-on, la seule manière de faire admettre par les autorités compétentes le principe d'une formation sur un tel sujet.
Quant au patrimoine graphique national, il est totalement négligé. Ainsi, nombre de nos caricaturistes et illustrateurs parmi les plus grands sont relégués dans un profond oubli. On connaît encore Daumier et Doré, mais c'est pour mieux enterrer Grandville, Cham, Monnier, Caran d'Ache, Robida, Gus Bofa et tant d'autres qui, en Allemagne ou en Angleterre, seraient au contraire réédités, étudiés, exposés, commémorés.
Lire les images, comprendre leur enchaînement, goûter les qualités propres d'un dessin, cela s'apprend, ou plutôt cela devrait s'apprendre. Mais l'ignorance en ce domaine est telle que certains ont, non sans à-propos, introduit le néologisme d'« aniconète » (sur le modèle d'analphabète) pour désigner celui-qui-ne-sait-pas-lire-les-icônes.
Lorsque nous plaidons pour une pédagogie de la bande dessinée, de quoi parlons-nous ? S'agit-il d'utiliser la bande dessinée pour enseigner l'histoire, ou le français ? Cela se fait déjà, avec plus ou moins de discernement. Mais il convient de dépasser ce niveau de l'instrumentalisation de la bande dessinée et de l'aborder, non comme prétexte, comme auxiliaire ou comme gadget, mais pour elle-même, et dans toutes ses dimensions. Au carrefour du récit et du tableau, du texte et de l'image, c'est un langage complexe, un échafaudage de significations et de résonances, qui sollicite la sensibilité, la mémoire, les sens de l'observation, de l'analyse et de la synthèse.
À mon avis, l'enseignement de la bande dessinée devrait être fondé sur le respect d'au moins quatre grands principes.
1°
Tout d'abord, il convient de se garder d'une assimilation trop rapide à un langage mieux décrit, celui du cinéma. Par-delà les similitudes de façade entre ces deux grandes formes du récit en image, seule une mise en évidence des spécificités de chacune peut conduire à une réelle compréhension de leur fonctionnement respectif, et de leur esthétique. On n'utili- sera donc pas les termes de « zoom », de « panoramique » de « montage » ou de « profondeur de champ » sans une grande prudence, leur validité par rapport à la bande dessinée étant pour le moins sujette à caution. On s'interrogera de même sur les différences entre l'image de bande dessinée (appelée case, ou vignette) et le plan cinématographique. Et l'on découvrira que nombre de procédures utilisées par la bande dessinée - celles, par exemple, qui traduisent le mouvement ou le son, ou encore l'opération, fondamentale, de la mise en page - n'ont pas d'équivalent à l'écran.
2°
De la même manière, il faut s'affranchir des lieux communs sur les relations entre le texte et l'image. La théorie, sur cette question, est restée des plus pauvres. Aussi se contente-t-on le plus souvent de ressasser quelques propositions déjà anciennes, qui paraissent avoir été érigées en dogmes. Je pense en particulier au fameux article de Roland Barthes analysant une publicité pour les pâtes Panzani 9, article
dans lequel il reconnaissait deux fonctions au texte, par rapport à l'image : la fonction d'ancrage et la fonction de relais. Pour le dire simplement, le texte compléterait l'image (prenant le relais à l'endroit où s'arrête sa capacité à signifier) et l'ancrerait dans un sens précis en réduisant sa polysémie constitutive. Ces deux fonctions sont bel et bien agissantes dans la bande dessinée, sans toutefois qu'elles épuisent les différents apports possibles de la composante verbale. Mais on aurait tort d'en conclure que les images d'une bande dessinée ont nécessairement besoin du texte pour accéder à l'intelligibilité ; c'est d'abord leur inscription dans une séquence iconique qui ancre la signification de chacune d'entre elles. C'est dans les articulations internes à la chaîne des images que s'arrime le sens, le texte ne jouant souvent à cet égard qu'un rôle complémentaire. Barthes analysait une image unique ; or, ce qui fonde la langage de la bande dessinée est précisément la multiplicité d'images en situation de coprésence au sein d'un « multicadre », leur étalement panoptique.
3°
Il faut prendre en considération l'histoire intrinsèque de la bande dessinée en tant que discipline artistique. De la même manière que l'histoire de l'art permet de comprendre de quelles ruptures procèdent les démarches contemporaines des plasticiens, et qu'une connaissance de l'évolution des formes musicales est nécessaire à l'appréciation de la musique d'aujourd'hui, la bande dessinée actuelle ne se comprend souvent qu'à la lumière de celle d'hier. Seule une inscription des uvres dans leur contexte historique propre permet de saisir les évolutions auxquelles elles prennent part et les déplacements qu'elles opèrent. Or, l'histoire de la bande dessinée (qui est indissociablement celle des genres, c'est-à-dire des contenus - esquissée ci-avant -, des supports, des conditions de création, des formes graphiques et de la réception des uvres) reste très méconnue. C'est d'autant plus regrettable que les succès de librairie les plus récents sont souvent encore le fait de séries qui ont trente ou quarante ans d'âge (telles qu'Astérix, Lucky Luke, Alix, Boule et Bill ou Blake et Mortimer) et ne représentent en rien l'état présent de la création. Cette méconnaissance historique a éclaté au grand jour en 1996, quand d'aucuns se sont mis en devoir de célébrer le soi-disant centenaire de la bande dessinée, tirant un trait sur toute la production du XIXe siècle.
4°
Il serait nécessaire, enfin, de dépasser le stade de l'éducation à la lecture de l'image et de s'atteler à une tâche jusqu'ici complètement négligée : former le goût du public, s'agissant de l'appréciation du dessin. Qu'un dessin soit simple, immédiatement compréhensible, et en couleurs : telles semblent les seules demandes du grand public, et, partant, ses uniques critères d'appréciation. Et les publicitaires d'abonder dans leur sens en diffusant jusqu'à satiété une esthétique de la « ligne claire », tellement galvaudée qu'elle ne produit plus guère que des images impersonnelles et désincarnées. Les critiques eux-mêmes observent souvent un quasi-mutisme sur la question du dessin, pour ne s'attacher qu'à l'histoire (si facile à paraphraser), comme s'il était indifférent que tel album soit de la main de Giraud ou de Tardi, de Reiser ou de Franquin - alors que précisément tout en dépend, depuis le cadrage et la composition des images jusqu'aux codes gestuels et physionomiques, en passant par les qualités expressives et dynamiques du trait.
On aura accompli un progrès décisif dans la réception de la bande dessinée quand le public saura que tout dessin est signé parce qu'il procède d'une écriture singulière, qu'en tant que tel il est nécessairement l'expression d'une sensibilité et le résultat d'un savoir-faire, et que chacune de ces écritures ne peut s'apprécier que dans sa différence. Mais rien aujourd'hui ne le prépare à sentir et à admettre tout cela, qui, dans la culture de l'Asie, relève de l'évidence depuis des siècles. De sorte que des dessinateurs que leurs pairs tiennent pour les meilleurs d'entre eux (citons seulement José Muñoz ou Daniel Goossens) ne rencontrent qu'une assez faible audience parce que leur style apparaît difficile ; tandis qu'inversement, nombre de professeurs d'histoire utilisent dans leurs classes des albums d'une grande indigence graphique (ici, on ne citera pas de noms), qui ont pour seul « mérite » de représenter une époque figurant au programme.
La bande dessinée franco-belge a suscité des uvres d'une qualité exceptionnelle. Que peut-on lui souhaiter, sinon de trouver un lectorat dont l'accueil fasse preuve de goût et de discernement ? Les médiateurs culturels auront, à cet égard, une responsabilité essentielle.
9 « Rhétorique de l'image », 1964 ; repris dans L'Obvie et l'Obtus, Seuil, 1982.