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La bande dessinée en France / Considérations sur un art populaire et méconnu
 

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De l'origine et de la diversification des genres

Diffusée sous une forme imprimée (mais peut-être le sera-t-elle davantage sur écran dans un avenir pas si lointain), la bande dessinée est un produit de librairie, tout comme la littérature. Pour cette raison, mais aussi parce qu'elle se voue principalement au récit de fiction, et de plus accueille en son sein des énoncés linguistiques, elle a souvent été décrite comme un genre paralittéraire (ceux qui veulent la discréditer disent infralittéraire). Ce malentendu demande à être dissipé. D'abord, parce que la bande dessinée est essentiellement, à l'instar du cinéma (ou du roman-photo), un art du récit par l'image. Ensuite, parce qu'on ne saurait lui appliquer le qualificatif de genre - au sens, précisément, où l'entend la théorie littéraire.

La science-fiction, le polar, le fantastique, le western, la farce, le récit sentimental sont des genres. Ils se définissent par un répertoire de thèmes, de situations, de procédés, et par une tradition indigène qui nous a légué des œuvres de référence (les « classiques » du genre). La bande dessinée n'est pas un genre, parce qu'elle les englobe ou les traverse tous. Il y a des bd de science-Þction, des bd sentimentales, des polars et des westerns en bd. Elle a peut-être même suscité un ou deux genres originaux, notamment, aux États-Unis, celui que constituent les histoires de superhéros, ces justiciers costumés dotés ou non de pouvoirs surhumains (Batman, Superman, Spider-man, etc.). Et le récit animalier, hérité de la fable et de la littérature enfantine, y a prospéré plus qu'ailleurs, inspirant même de mémorables espèces imaginaires (Marsupilami, Manu-Manu, Skblllz et autres Pilou-Pilou).

Désormais, plus aucun sujet n'est étranger ou interdit à la bande dessinée. Son histoire a été celle d'une diversification croissante des thématiques, d'une extension continue de son champ d'investigation narrative. Les spécialistes n'ont guère souligné jusqu'ici combien les scénarios des premières bandes exploitaient des thèmes en nombre limité, toujours les mêmes. Pour m'en tenir au domaine francophone, je ne discerne que trois grandes thématiques originelles : le Voyage, le Merveilleux, et la Bêtise. L'histoire de leur émergence, de leurs combinaisons et de leurs ramifications ultérieures mérite quelques commentaires.

Premiers voyageurs

L'un des albums de Rodolphe Töpffer, le père fondateur, s'intitule Voyages et aventures du Docteur Festus. Sa première édition date de 1840. Dans la plus récente, parue au Seuil en 1996, Festus est suivi par l'Histoire de M. Cryptogame, le volume portant en sous-titre la mention (générique) : « Deux odyssées ». On ne m'en voudra pas, j'espère, de reprendre ici le résumé que je proposais dans la préface dudit volume.

« Pour échapper aux assiduités d'une nommée Elvire, M. Cryptogame s'embarque pour le Nouveau Monde, saute à la mer, est avalé par une baleine, échoue sur une île polaire, est gelé, puis rôti, s'habille en Turc, échappe de peu à la bigamie, est réduit en esclavage en Alger, s'échappe, et s'installe finalement à Grasse où il se découvre huit enfants à charge.

« Le docteur Festus, quant à lui, entreprend un Ð grand voyage d'instruction ð à dos de mulet ; il ne s'éloignera guère de sa commune, mais empruntera les moyens de transport les plus variés, dont le commun dénominateur est de l'empêcher de rien voir. En effet, il voyage successivement sous sa monture (la selle ayant tourné), dans une malle, dans une meule de foin, au sein d'un arbre creux monté sur quatre roues, dans un sac de blé transporté à dos d'âne, enfin à l'intérieur d'un téléscope géant. Se réveillant chez lui après un évanouissement, il croit avoir rêvé toute cette folle équipée. »

On le voit, chacun de ces deux voyages contrariés consiste en une longue suite de mésaventures cocasses. Leur structure, feuilletonesque, se caractérise par le nombre et la variété des épisodes. Ce genre fera aussitôt fortune. Parmi la production quantitativement limitée de bandes dessinées au XIXe siècle, les voyages humoristiques se taillent la part du lion. Citons - de Gustave Doré : Des-agréments d'un voyage d'agrément (1851) et Voyage sur les bords du Rhin (1851 aussi, en feuilleton dans le Journal pour rire) ; - de Cham : Voyage autour du monde de M. Cham et de son parapluie (1852, dans Le Charivari) ; - de Gabriel Liquier : Voyage d'un âne dans la planète Mars (1867) ; - de Léonce Petit : Les Mésaventures de M. Bêton (1869), sans oublier un récit surréalisant dont l'exécution graphique (anonyme) est d'une étonnante modernité : Le Voyage de M. Blandureau autour du monde (1890-1891).

Puis vient Christophe, auquel le thème du voyage inspirera deux célèbres séries, aux prémisses antithétiques : la Famille Fenouillard se met en devoir de visiter le monde entier 2, tandis que son infortuné cousin, le Savant Cosinus, ne parviendra jamais, malgré tous ses efforts, à sortir de Paris. (De même, M. Trictrac, héros d'une histoire inachevée de Töpffer, se proposait de partir à la recherche des sources du Nil, mais ne quittait jamais Genève.)

Il est donc pour le moins rapide d'affirmer, comme Guy Gauthier, que ce qui intéresse la bande dessinée à ses débuts, c'est seulement « le gag, l'histoire courte, la vie quotidienne, la fable », et qu'elle « ne se rallie vraiment à l'aventure exotique que [vers 1930], découvrant tardivement sa seconde vocation ». Cette contre-vérité ne s'explique que parce que l'auteur, suivant en cela un certain nombre d'« historiens » myopes, fait commencer l'histoire de la bande dessinée au tournant du siècle. L'article d'où j'extrais cette citation 3 intéresse pourtant directement mon propos, puisqu'il évoque la faveur des récits de voyage dans la seconde moitié du XIXe. La fondation, en 1821, de la Société de géographie, peut être retenue comme l'acte de naissance symbolique de cet engouement extra- ordinaire pour l'exploration de notre planète. Outre Jules Verne, qui se voulait l'« Alexandre Dumas de la géogra- phie », la plupart des romanciers populaires, des auteurs pour la jeunesse et des feuilletonistes s'illustreront dans ce genre nouveau qu'est le roman d'aventures exotiques, où le héros affronte « un environnement étranger et hostile ». Louis Boussenard, avec Le Tour du monde d'un gamin de Paris (1880), et Paul d'Ivoi, avec Les Cinq Sous de Lavarède (1903), préfigurent plus directement encore des héros tels que Zig et Puce ou Tintin, adolescents sans attaches.

Naturellement, le thème du récit de voyage revêt, sous le crayon des dessinateurs, d'autres accents que dans les romans de l'époque, souvent encombrés de digressions à finalité didactique. Dès le commencement, le voyage dessiné sera inséparable des deux autres thématiques que sont le merveilleux et la bêtise ; il sera, soit une divagation onirique, soit un récit satirique, et quelquefois la combinaison des deux.

La tradition du voyage fantaisiste était suffisamment établie par des chefs-d'œuvre tels que Don Quichotte, Gulliver ou le Baron de Münchausen, mais le prototype du voyageur pour rire doit sans doute être cherché dans le répertoire théâtral, du côté du Voyage de Monsieur Perrichon de Labiche (1860). On s'en souvient, ce parvenu quinquagénaire, qui entreprend son premier grand voyage pour montrer qu'il en a désormais les moyens, inscrit sur le livre d'or de l'hôtel cette profonde pensée : « Que l'homme est petit quand on le contemple du haut de la mère (sic) de Glace ! » Ce proche parent de Joseph Prudhomme est, à n'en pas douter, un ancêtre direct d'Agénor Fenouillard. Le voyage cocasse restera longtemps l'un des thèmes de prédilection de la bande dessinée francophone, et, jusqu'au Tour de Gaule d'Astérix, presque un genre en soi. Les Pieds Nickelés, Zig et Puce et Tintin sont des « globe-trotters » impénitents ; dans ses premières aventures, le dernier cité se rend successivement en Russie soviétique, en Afrique, en Amérique et en Orient ! Avant la Seconde Guerre mondiale, innombrables sont les titres d'albums qui s'inscrivent dans la déclinaison des Bécassine chez les Turcs (1919), Bibi Fricotin fait le tour du monde (1930) et autres Zozo explorateur (1934).

On doit même à Jean Bruller, alias Vercors, un savoureux album (injustement méconnu) d'inspiration töpfférienne paru en 1931, Le Mariage de Monsieur Lakonik, dont les deux protagonistes, César Lakonik et Melpomène Carpe, parcourent séparément le monde entier (adoptant au passage deux kangourous et guérissant de leurs infirmités respectives - lui était sourd, elle muette) avant de se retrouver pour convoler en justes noces.

2 Les Fenouillard (Agénor, Léocadie et leurs deux filles Arthémise et Cunégonde), provinciaux retirés de la bonneterie, vont d'abord à Paris, aux bains de mer et au Mont-Saint-Michel ; se retrouvent malgré eux sur un vapeur en partance pour l'Amérique ; puis, du détroit de Behring aux rives du Nil en passant par le Japon et la Papouasie, ils s'abandonnent à la frénésie du voyage.
3 Guy Gauthier, « Récit d'aventures, aventures du récit », in Les Cahiers de la bande dessinée nº 82, Glénat, Grenoble-Bruxelles, sept. 1988, p. 60-65.
4 Le Voyage de M. Blandureau autour du monde est une bande dessinée de 25 planches qui parut en feuilleton dans La Terre illustrée à partir du n°1, soit du 8 novembre 1890 au 25 avril 1891. La revue est sous-titrée « Voyages - romans - aventures - curiosités ».