Publications et écrit

 Retour à la liste
des auteurs

Georges Bataille / le temps des polémiques et des combats
 

 précédent | suivant 

« Ci-gît le boeuf Breton, le vieil esthète, faux révolutionnaire à tête de Christ. »
(Un Cadavre.)

La polémique avec Breton

En 1924, l'attrait qu'exerce le surréalisme naissant sur la jeunesse est considérable. Nombreux sont les jeunes artistes et intellectuels à le rallier, parmi lesquels Michel Leiris et André Masson que Bataille vient de rencontrer et auxquels il restera durablement lié. A la différence de ces derniers, Bataille ne sera cependant jamais surréaliste. Foncièrement idéaliste et limité à la poésie, le mouvement créé par Breton ne saurait être, pour Bataille, un mouvement révolutionnaire. A ce qu'il appelle « la tentation icarienne » du surréalisme, Bataille oppose un matérialisme radical, tourné vers les éléments les plus bas. Cette opposition de principe est à l'origine d'une polémique qui s'engage au sujet de Sade, que Bataille considère comme l'auteur révolutionnaire par excellence. Plus qu'une annexion, l'usage que les surréalistes font de son oeuvre lui semble être la négation de ce qu'elle signifie. Fondant la revue Documents (1929-1931), Bataille fait alors de celle-ci le moyen à la fois d'explorer les voies du « bas matérialisme » et de mener une propagande anti-surréaliste efficace.

La polémique atteint un sommet de violence verbale avec le tract collectif « Un cadavre » (1930) lancé à l'initiative de Bataille contre Breton. Réunissant les signatures de plusieurs grands surréalistes « historiques » (Desnos, Leiris, Prévert, Queneau...), qui quittent le camp de Breton pour celui de Bataille, ce tract retourne contre le pape du surréalisme la forme et le titre d'un ancien pamphlet contre Anatole France auquel il avait collaboré.

A la même époque, mais dans la plus grande discrétion, paraît, sous le pseudonyme de Lord Auch, le premier récit érotique de Georges Bataille : Histoire de l'oeil, né de la rencontre entre la lecture de Sade, certains souvenirs d'enfance et d'Espagne, la hantise d'un père aveugle et le désordre d'une existence dissolue.

Le combat contre le fascisme

« Nous constatons que la réaction nationaliste a su mettre à profit dans d'autres pays les armes politiques créées par le monde ouvrier : nous entendons à notre tour nous servir des armes créées par le fascisme, qui a su utiliser l'aspiration fondamentale des hommes à l'exaltation affective et au fanatisme. Mais nous affirmons que l'exaltation qui doit être mise au service de l'intérêt universel des hommes doit être infiniment plus grave et plus brisante, d'une grandeur tout autre que celle des nationalistes asservis à la conservation sociale et aux intérêts égoïstes des patries. » (Contre-Attaque, « Position de l'Union sur des points essentiels ».)

Les années trente sont celles du plus grand engagement politique de Bataille. Alors que l'époque ne trouve à opposer à la montée des périls fasciste et nationaliste que des protestations morales, Bataille entreprend de penser pour mieux les combattre ces formations politiques qui terrorisent les démocraties. Dans une revue d'inspiration marxiste, La Critique sociale, il publie tout d'abord un texte majeur pour l'interprétation des phénomènes totalitaires, « La structure psychologique du fascisme ». Il y montre notamment comment les fascismes parviennent à subjuguer des éléments épars et hétérogènes quand les démocraties, anesthésiées par la fable de leur développement serein, croient pouvoir les négliger. Puis il donne à ce texte les développements qu'il appelle au plan de l'action en formant, avec des intellectuels marxistes, un groupe à vocation révolutionnaire, à la fois anti-fasciste et anti-démocratique : Contre-Attaque, que rejoignent Breton et les surréalistes. Chargé des dissensions anciennes et grevé des réticences de Bataille à l'égard de l'orthodoxie marxiste, ce groupe ne connaîtra qu'une existence éphémère.

A sa réflexion sur le fascisme, Bataille donnera un autre développement, plus inattendu, plus intime aussi : sous la forme d'un récit qui, écrit en 1936, ne sera publié qu'une vingtaine d'années plus tard : Le Bleu du ciel. Ayant pour cadre l'Europe des années trente, ce récit met en scène un homme en proie à une indifférence essentielle et maladive qui, passant sans cesse de l'ivresse à la lucidité, observe crûment les noirs présages qui s'amoncellent.

 

L'expérience de la communauté élective

Contre-Attaque dissous, Bataille s'éloigne des formes conventionnelles de l'action politique. Il ne cesse pas pour autant d'intervenir dans l'ordre du collectif : il crée aussitôt une nouvelle revue, Acéphale, et une société secrète du même nom. Placées sous le signe de Nietzsche, regroupant un petit nombre d'individus, revue et société secrète se fondent sur une expérience commune de ce que Bataille appellera bientôt la souveraineté, soit l'affranchissement de toute servitude, aussi bien morale que politique. S'affranchissant de toute servitude, les membres d'Acéphale entendaient a fortiori s'affranchir de la plus lourde et de la plus funeste qui fût : celle du national-socialisme. A cet égard, l'un des enjeux essentiels de la revue sera de dénoncer, en la détaillant, l'interprétation déformante que les fascismes donnèrent de Nietzsche pour en faire l'une de leurs figures tutélaires. Auteur « souverain » par excellence, Nietzsche sera rendu par Acéphale à l'exigence de sa lettre et à la souveraineté de son esprit.

Après avoir donné naissance à un groupe de recherche, le Collège de sociologie (1937-1939), que Bataille fonde avec Leiris et Roger Caillois en vue d'étudier les formes du sacré dans les sociétés, l'aventure d'Acéphale s'interrompt à la veille de la guerre, laissant son inspirateur dans une solitude profonde.

 

Le séminaire de Kojève sur Hegel

Les années trente sont enfin celles de la deuxième grande rencontre philosophique de Bataille : celle de l'oeuvre de Hegel, qu'il découvre par la médiation d'un autre philosophe russe exilé en France (le premier était Léon Chestov) : Alexandre Kojève. De 1933 à 1939, dans une petite salle de l'institution prestigieuse et marginale de l'École des hautes études, ce dernier va diriger un séminaire au cours duquel il va lire, traduire et commenter pour la première fois en France La Phénoménologie de l'esprit de Hegel. La composition de l'assistance donne une première mesure de l'événement : aux côtés de Bataille, on y rencontre notamment Breton, le futur psychanalyste Jacques Lacan, les philosophes Raymond Aron et Maurice Merleau-Ponty, l'écrivain Raymond Queneau. L'effet produit sur Bataille en donne une seconde mesure : « explication géniale, à la mesure du livre : combien de fois Queneau et moi sortîmes suffoqués de la petite salle - suffoqués, cloués... Le cours de Kojève m'a rompu, broyé, tué dix fois. » Mettant l'accent sur les moments les plus excessifs et les plus violents de la pensée de Hegel, situant l'exercice de la pensée philosophique au bord de l'expérience de la folie, Kojève ne pouvait trouver en Bataille qu'un auditeur passionné. Le Hegel de Bataille, celui dont il dira bientôt que « sur un portrait de lui âgé, j'imagine lire l'épuisement, l'horreur d'être au fond des choses - d'être Dieu » (L'Expérience intérieure), ce Hegel littéralement affolé est pour une bonne part celui de Kojève.