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Georges Bataille / l'œuvre théorique : le système de la pensée et le jeu de l'excès
 

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Une entreprise paradoxale

 

our aborder une oeuvre, encore faudrait-il qu'elle ait des bords. Celle de Bataille ne semble pas en avoir, tant elle paraît accordée, c'est-à-dire à la fois ordonnée et désordonnée, à la notion ou la question de l'excès. A cette oeuvre complexe et composite, l'excès donne aussi bien une solide unité qu'un aspect littéralement débordant.

 

Penser « ce qui excède la possibilité de penser »

Cette tension entre la cohésion et la dispersion tient essentiellement à la tâche éprouvante et paradoxale que Bataille assigne à la pensée. Celle-ci n'a pour lui de sens et de valeur qu'à la condition de s'exercer à l'endroit de ce qui menace l'intégrité du sujet, soit à la condition de faire l'épreuve de ce qui, se prêtant davantage au silence, aux larmes ou au rire, lui résiste et l'excède. Le sujet de la pensée est alors conduit à adopter une position et une posture philosophiques singulières, plus nietzschéennes que cartésiennes : loin de s'exercer de façon purement intellectuelle depuis le lieu séparé d'une retraite, abstraction faite du corps et avec l'assurance d'un point d'appui, la pensée de Bataille engage une épreuve concrète du monde et du corps dans laquelle se dérobent tous les points d'appui que l'esprit, sous les noms de la raison ou de Dieu, se donne d'ordinaire. Et ce qui se joue là n'est rien moins que la connaissance de l'être :

« L'être nous est donné dans un dépassement intolérable de l'être, non moins intolérable que la mort. Et puisque, dans la mort, en même temps qu'il nous est donné, il nous est retiré, nous devons le chercher dans le sentiment de la mort, dans ces moments intolérables où il nous semble que nous mourons, parce que l'être en nous n'est plus là que par excès, quand la plénitude de l'horreur et celle de la joie coïncident. Même la pensée (la réflexion) ne s'achève en nous que dans l'excès. Que signifie la vérité, en dehors de la représentation de l'excès, si nous ne voyons ce qui excède la possibilité de voir, ce qu'il est intolérable de voir, comme, dans l'extase, il est intolérable de jouir ? si nous ne pensons ce qui excède la possibilité de penser... ? » (Préface à Madame Edwarda.)

Adressée à la pensée au nom de la connaissance de l'être, soit au nom de la vérité, l'exigence d'excès, qui est aussi exigence d'épreuve, sous-tend toute l'oeuvre théorique de Bataille.

« Il est en nous des moments d'excès : ces moments mettent en jeu le fondement sur lequel notre vie repose ; il est inévitable pour nous de parvenir à l'excès dans lequel nous avons la force de mettre en jeu ce qui nous fonde. C'est bien au contraire en niant de tels moments que nous méconnaîtrions ce que nous sommes. » (L'Erotisme.)

 

Insaisissable excès

« Il y a dans la nature et il subsiste dans l'homme un mouvement qui toujours excède les limites, et qui jamais ne peut être réduit que partiellement. De ce mouvement nous ne pouvons généralement rendre compte. Il est même par définition ce dont jamais rien ne rendra compte. » (L'Erotisme.)

Tout le paradoxe et la difficulté de l'entreprise théorique de Bataille sont contenus dans cette dernière proposition. N'ayant ni essence ni substance, désignant cet irréductible mouvement de débordement par lequel l'être tend à sortir de soi, à être toujours plus et hors, l'excès en tant que tel ne saurait se laisser saisir ou englober. C'est pourquoi, avant de traiter de cet excès, l'oeuvre théorique de Bataille traitera toujours avec celui-ci. Écrite de telle sorte qu'elle puisse accueillir et accompagner l'excès sans le supprimer comme tel, celle-ci se donne alors les moyens de proposer non seulement une réflexion sur ce qui excède la connaissance mais aussi une manière de connaissance de l'excès.

 

L'accueil fait à l'excès : composition, thèmes, notions

 

Composition

Multipliant les digressions, les ébauches et les variations, ayant fréquemment recours au fragment et aux points de suspension, l'oeuvre de Bataille rompt avec les formes traditionnelles d'exposition d'un raisonnement. Loin d'obéir à une organisation rigoureuse, généalogique, linéaire ou dialectique, loin aussi de se présenter comme un tout achevé, celle-ci témoigne dans sa facture et son inachèvement essentiel de l'excès dont son auteur fait l'épreuve.

« Il me semble que l'on peut apercevoir ce que Nietzsche a exprimé par la formule de la mort de Dieu. Pour Nietzsche, ce qu'il a appelé la mort de Dieu laissait un vide terrible, quelque chose de vertigineux, pres-que, et de difficilement supportable. Au fond, c'est à peu près ce qui arrive la première fois qu'on prend conscience de ce que signifie, de ce qu'implique la mort : tout ce qu'on est se révèle fragile et périssable, ce sur quoi nous basons tous les calculs de notre existence est destiné à se dissoudre dans une espèce de brume inconsistante... Est-ce que ma phrase est finie ?

- Je crois.

- Si elle n'est pas finie, cela n'exprimerait pas mal ce que j'ai voulu dire... » (Entretien avec Madeleine Chapsal.)

 

Thèmes

Les deux thèmes majeurs de l'oeuvre de Bataille, soit les deux impossibles objets dont incessamment sa pensée fait l'épreuve, l'érotisme et la mort, ont ceci de commun qu'ils impliquent des états affectifs (angoisse ou extase) d'une violence telle que la pensée se trouve suspendue. Si l'érotisme et la mort sont l'inconvenance même, c'est d'abord parce l'épreuve qu'on peut en faire ne convient radicalement pas à la pensée. Cette inconvenance majeure, Bataille la représente dans une véritable dramatisation qui montre l'esprit en proie aux désirs et aux émotions les plus incompatibles avec son exercice.

« Je me représente le ciel lui-même glissant, tournant et se perdant.
Le soleil, comparable à un alcool, tournant et éclatant à perdre la respiration.
La profondeur du ciel comme une débau-che de lumière glacée se perdant.
Tout ce qui existe se détruisant, se consumant et mourant, chaque instant ne se produisant que dans l'anéantissement de celui qui précède et n'existant lui-même que blessé à mort.
Moi-même me détruisant et me consumant sans cesse en moi-même dans une grande fête de sang.
Je me représente l'instant glacé de ma propre mort. »
(La pratique de la joie devant la mort.)

 

Notions

Pour prendre la mesure de ce qui excède la pensée, Bataille ne va pas tant élaborer un système conceptuel rigide que mettre en oeuvre une sorte de constellation de notions ouvertes, qui permettront d'approcher et d'accueillir ce débordement sans le contenir, ce qui reviendrait à le supprimer comme tel, dans une définition. Suivant l'aspect sous lequel l'excès sera envisagé, celui-ci sera qualifié par des notions telles que la communication, la chance, la souveraineté ou l'impossible. Loins d'avoir chez Bataille le sens que leur assigne le dictionnaire, ces mots constamment repris et reprécisés par des images ou des parodies de définition ne trouvent nulle part la permanence ou la garantie de leur sens. Et c'est précisément le flou dans lequel ces notions sont maintenues, l'indécision radicale de leur sens, qui les rend aptes à évoquer ce qui excède aussi bien la parole que la pensée : silence, rire ou extase.

« Ces moments d'intense communication que nous avons avec ce qui nous entoure - qu'il s'agisse d'une rangée d'arbres, d'une salle ensoleillée - sont en eux-mêmes insaisissables. Nous n'en jouissons que dans la mesure où nous communiquons, où nous sommes perdus, inattentifs. Si nous ces-sons d'être perdus, si notre attention se concentre, nous cessons pour autant de communiquer. Nous cherchons à compren- dre, à capter le plaisir : il nous échappe. » (L'Expérience intérieure.)

« Les coups de chance mettent l'être en jeu, ils se succèdent, ils enrichissent l'être en puissance d'accord avec la chance, en pouvoir de la révéler, de la créer (la chance étant l'art d'être ou l'être, l'art d'accueillir la chance, de l'aimer). » (Le Coupable.)

« La réflexion claire a toujours le possible pour objet. L'impossible, au contraire, est un désordre, une aberration. C'est un désordre qu'amènent seuls le désespoir et la passion... Un désordre excessif auquel seule la folie condamne ! » (L'Impossible, note.)

 

Excès de la connaissance : de « l'Oeil pinéal » à L'Expérience intérieure

On peut distinguer trois moments principaux dans la réflexion conduite par Bataille sur l'excès dans l'ordre de la connaissance.

 

« L'Œil pinéal »

Un premier moment, d'ordre fantasmatique, est constitué par la représentation mythologique de « l'œil pinéal ». Se fondant sur la ressemblance objective entre la partie du cerveau humain qu'on appelle épiphyse ou glande pinéale et l'organe de la vue, Bataille imagine un homme qui serait pourvu, au sommet du crâne, d'un troisième œil, lequel serait « voué à la contemplation du soleil au summum de son éclat ». Sous son aspect furieusement délirant, cette représentation, qui met au travail un élément biographique à la charge de violence considérable (le souvenir d'un père aveugle et impotent), témoigne bien de la forme éprouvante que prend la pensée chez Bataille. Son enjeu est par ailleurs clairement cognitif dans la mesure où il ne s'agit de rien moins que de transformer l'appareil de la vision, symbole traditionnel de la connaissance (théorie vient du grec théoria qui signifie contemplation), de telle sorte que l'oeil et l'esprit puissent contempler ce qui ne saurait être contemplé, c'est-à-dire connu : le soleil aussi bien que la mort, dont La Rochefoucauld déjà disait qu'ils « ne se peuvent regarder fixement ».

« A cette époque [1927] , je n'hésitais pas à penser sérieusement à la possibilité que cet œil extraordinaire finisse par se faire jour réellement à travers la paroi osseuse de la tête, parce que je croyais nécessaire qu'après une longue période de servilité les êtres humains aient un œil exprès pour le soleil (alors que les deux yeux qui sont dans les orbites s'en détournent avec une sorte d'obstination stupide). Je n'étais pas dément mais je faisais sans aucun doute une part excessive à la nécessité de sortir d'une façon ou de l'autre des limites de notre expérience humaine et je m'arrangeais d'une façon assez trouble pour que la chose du monde la plus improbable (la plus bouleversante aussi, quelque chose comme l'écume aux lèvres) m'apparaisse en même temps comme nécessaire. » (L'Œil pinéal.)

 

L'hétérologie

Page autographe du Cahier de notes du Marquis de Sade


Un second moment, d'ordre scientifique, est constitué par l'ébauche de ce que Bataille a appelé l'hétérologie, définie comme « science de ce qui est tout autre », connaissance paradoxale de ce qui est hétérogène à toute connaissance. Version scientifique du fantasme de l'oeil pinéal, l'hétérologie s'efforce de prendre en compte, de façon immédiate et subjective, les pratiques que la connaissance scientifique traditionnelle, parce qu'elle les objective et les médiatise, ne peut qu'expulser.

Ainsi en est-il de certaines conduites sexuelles ou religieuses que la psychologie réduit à des catégories pathologiques. Impossible par définition, ce projet témoigne encore d'une volonté d'interroger les limites de la connaissance et d'ouvrir celle-ci à ce qui l'excède.

« Lorsqu'on dit que l'hétérologie envisage scientifiquement les questions de l'hétérogénéité, on ne veut pas dire par là que l'hétérologie est, dans le sens habituel d'une telle formule, la science de l'hétérogène. L'hétérogène est même résolument placé hors de la portée de la connaissance scientifique qui par définition n'est applicable qu'aux éléments homogènes. Avant tout, l'hétérologie s'oppose à n'importe quelle représentation homogène du monde, c'est-à-dire à n'importe quel système philoso- phique. » (La valeur d'usage de D.A.F. de Sade.)

 

L'expérience intérieure

La forme la plus élaborée que Bataille a donnée à sa réflexion sur l'excès au plan de la connaissance, est d'ordre à la fois philosophique et mystique. Ce troisième moment, dans lequel la représentation de l'oeil pinéal et les considérations sur l'hétérologie trouvent leur forme achevée, est celui de l'Expérience intérieure. S'expliquant avec les plus rationalistes des philosophes, Descartes et Hegel, Bataille a alors recours à des « techniques d'illumination » propres à l'expérience mystique, aussi bien chrétienne (exercices spirituels) qu'orientale (bouddhisme, yoga), qu'il détourne de leur finalité religieuse pour leur donner une portée philosophique. Se situant en-deça ou au-delà de toute rationalisation possible, les états de conscience et d'émotion violente auxquels Bataille accède attestent l'existence de ce qu'il appelle une « tache aveugle » dans l'entendement. Par sa seule présence, celle-ci dénie à la raison la capacité de rendre compte de toutes les possibilités de l'esprit.

« Il est dans l'entendement une tache aveugle : qui rappelle la structure de l'œil. Dans l'entendement comme dans l'oeil on ne peut que difficilement la déceler. Mais alors que la tache aveugle de l'oeil est sans conséquence, la nature de l'entendement veut que la tache aveugle ait en lui plus de sens que l'entendement même. Dans la mesure où l'entendement est auxiliaire de l'action, la tache y est aussi négligeable qu'elle est dans l'oeil. Mais dans la mesure où l'on envisage dans l'entendement l'homme lui-même, je veux dire une exploration du possible de l'être, la tache absorbe l'attention : ce n'est plus la tache qui se perd dans la connaissance, mais la connaissance en elle. L'existence de cette façon ferme le cercle, mais elle ne l'a pu sans y inclure la nuit d'où elle ne sort que pour y rentrer. Comme elle allait de l'inconnu au connu, il lui faut s'inverser au sommet et revenir à l'inconnu. » (L'Expérience intérieure.)

 

Une hétérologie positive : domaines et pratiques de l'excès

L'oeuvre théorique de Bataille ne saurait cependant se réduire à une série d'expériences fantasmatiques ou négatives de l'excès. Parallèlement à la réflexion paradoxale qu'elle conduit dans l'ordre de la connaissance, celle-ci élabore en effet une sorte d'hétérologie positive, soit un véritable savoir de l'excès. Interrogeant tous les domaines de l'existence humaine, Bataille s'efforce, en étudiant certaines pratiques exemplaires, de mettre au jour et de préciser le sens que la violence et l'excès ont pour l'ensemble de l'humanité.

 

Une anthropologie générale

D'une érudition considérable (bibliothécaire, Bataille vit au milieu des livres), cette autre partie de l'oeuvre théorique de Bataille constitue à la fois une anthropologie, au sens étymologique et général du terme, et une imposante encyclopédie des excès humains. Présentée de façon unifiée et systématique dans La part maudite, où elle se formule dans les termes d'une « économie générale », au moyen des catégories de la perte et de la dépense, la connaissance de l'excès se constitue également à partir d'études précises telles qu'une analyse psychologique du fascisme, une biographie historique de Gilles de Rais, une monographie de Manet, ou encore à travers des analyses de la peinture et de la littérature, étant entendu que « ce qui peut être dit de l'art, de la littérature, de la poésie est en rapport au premier chef avec le mouvement que [Bataille] étudie : celui de l'énergie excédante, traduit dans l'effervescence de la vie. » (La part maudite). De cette anthropologie générale, il ressort que l'humanité se caractérise par un irrépressible désir d'excès qui se manifeste dans un certain type de pratiques.

« Gilles de Rais doit sa gloire durable à ses crimes. Mais fut-il, comme on l'affirma, le plus abject des criminels de tous les temps ? En principe, cette affirmation hasardée est peu soutenable. Le crime est le fait de l'espèce humaine, il est même le fait de cette seule espèce, mais il en est surtout l'aspect secret, l'aspect impénétrable et dérobé [...] Cela dit, nous ne pouvons aborder l'histoire de Gilles de Rais sans lui donner une valeur privilégiée [...] Devant les crimes de Gilles de Rais, nous avons le sentiment, fût-il trompeur, d'un sommet. » (Le procès de Gilles de Rais.)

 

Pratiques : l'érotisme et le sacrifice

Parmi les pratiques de l'excès envisagées par Bataille, il en est deux qui retiennent tout particulièrement son attention : le sacrifice et l'érotisme. L'une et l'autre ont partie liée avec la notion de sacré dans la mesure où elles sont radicalement séparées du cours habituel - profane - de l'existence. Cette séparation se produit à la fois par le haut et par le bas : dans l'érotisme comme dans le sacrifice, l'homme obéit simultanément à un mouvement ascendant qui le met en rapport avec un ordre supérieur (le divin, la sainteté, l'amour et la mort idéalisés) et à un mouvement descendant qui le met en rapport avec un ordre inférieur (la souillure, le sang, l'amour et la mort matérialisés). Se fondant sur les acquis de l'histoire des religions, Bataille montre que le sacrifice correspondait à une exigence de sacré - une exigence d'excès - inhérente à l'humanité. Que celui-ci ait disparu sous l'effet du christianisme ne signifie pas que cette exigence a également disparu, mais qu'elle se maintient sous d'autres formes, principalement dans la pratique de l'érotisme.

On aura compris que l'érotisme n'avait pas ici le sens limité et la valeur de délassement ou d'agrément qu'il peut avoir dans d'autres contextes. Constituant une propriété de l'humanité, au même titre que la parole ou la raison, l'érotisme est le nom même de l'expérience que l'homme peut faire du sacré indépendamment de la religion, la forme emblématique de l'expérience commune de l'excès. Son domaine « est le domaine de la violence, le domaine de la violation », soit le domaine du mal, de la fête dionysiaque, de la « dissolution des formes constituées », par opposition au domaine du travail, de la production des biens matériels et intellectuels ; sa forme est celle de la transgression des interdits, qui permet d'accéder à la sphère séparée du sacré. Érotisme noir plutôt que rose, érotisme brûlant que l'on ne saurait définir précisément sous peine d'en faire un concept et de le rapporter à la sphère de la production intellectuelle mais dont « il est possible de dire qu'il est l'approbation de la vie jusque dans la mort ». (L'Erostisme)