
Nous devons à Bataille une grande part du moment où nous sommes ; mais ce qui reste à faire, à penser et à dire, cela sans doute lui est dû encore, et le sera longtemps. »
« Toute une région majeure de l'homme dépend aujourd'hui de vous [...] Il me paraît quasi miraculeux que vous existiez [...] On marchera encore longtemps Bataille sur vos talons pour voir l'homme abandonné à lui-même... »
On peut dater de la fin des années soixante (1968 si l'on veut donner une date symbolique) les débuts de l'influence de l'oeuvre de Bataille sur la pensée française. Dans tous les domaines, aussi bien dans celui de la philosophie que dans celui des sciences sociales ou de la littérature, cette influence sera considérable. ![]() ![]() Le procès de la connaissance et la différence sexuelle
A la fin des années soixante, l'époque a alors au moins deux bonnes raisons d'accueillir favorablement l'héritage de Bataille. La première est que les temps sont alors au soupçon de la connaissance et constituent à ce titre le plus propice des terrains pour recevoir le problème de l'hétérogène et de l'excès. L'auteur de L'Expérience intérieure s'inscrit alors à la suite des trois grands penseurs du soupçon : Nietzsche, Marx et Freud. De l'entreprise structuraliste de mise en question du sujet à l'oeuvre de déconstruction poursuivie par Derrida, toute la pensée de cette époque mobilisera Bataille comme témoin à charge dans le procès de la connaissance. La seconde raison tient à l'émergence d'une nouvelle question dans les deux ordres de la connaissance et de la pratique : celle de la différence sexuelle. Posée notamment dans le champ psychanalytique, cette question trouve moins en Bataille une réponse qu'une manière d'être posée et mise en scène sans détour.
![]() L'effet Bataille
Le legs de Bataille à la pensée tient essentiellement à la difficile et décisive proposition selon laquelle l'être est d'abord excès, altérité radicale. Sur des modes différents, ce qui se pense à la suite de Bataille engage en effet toujours la question de l'être comme excès et, corollaire de celle-ci, la question des limites, des formes ou des conditions de possibilité de la connaissance de l'être. Le champ littéraire, dans ce qu'il a d'irréductible au champ de la science, sera l'un des champs privilégiés d'exploration de tous les possibles de l'être et du discours. Animé par Philippe Sollers, le groupe Tel Quel, auquel seront plus ou moins durablement liés Roland Barthes, Jacques Derrida, Michel Foucault et Julia Kristeva pour ne citer que les plus connus, constitue l'entreprise la plus aboutie, tant au plan théorique qu'au plan pratique, d'expérience littéraire des limites. Aux côtés d'Artaud, de Joyce ou encore de Lautréamont, l'oeuvre de Bataille se lit alors dans une perspective matérialiste et révolutionnaire, du point de vue des transformations qu'elle opère et auxquelles elle invite aussi bien dans l'ordre de la connaissance que dans l'ordre de la pratique. En 1972, le groupe Tel Quel organise le premier colloque d'importance sur l'oeuvre de Bataille. Son titre donne une idée des enjeux et de l'horizon idéologique de la réflexion : Vers une révolution culturelle : Artaud, Bataille. Dans le champ philosophique, la référence à Bataille croise à plusieurs reprises la référence à Heidegger. Cette double référence, liée à l'interrogation sur l'être, commune à l'auteur de l'Érotisme et à celui d'Être et temps, est la plus nette chez Derrida. Si c'est avec les outils critiques de la conceptualité heideggerienne qu'il diagnostique dans le discours philosophique occidental une « métaphysique de la présence », c'est par le détour d'une longue explication avec Bataille qu'il déconstruit la logique du propre et de la présence à soi qui ordonne cette métaphysique (voir notamment « La double séance » (1970), « La dissémination » (1969), « La mythologie blanche » (1971) et « La pharmacie de Platon » (1969), textes majeurs dont Derrida rappelle qu'ils « se situent expressément par rapport à Bataille »). ![]() Dans le champ psychanalytique, c'est à Lacan qu'il revient, notamment dans le Séminaire XX intitulé Encore (1972-1973), d'avoir poursuivi la réflexion conduite par Bataille sur l'hétérogénéité de la jouissance féminine, telle qu'elle se manifeste de façon exemplaire dans l'expérience mystique. Les deux propositions suivantes font clairement écho aux thèses de L'Érotisme et de Madame Edwarda : « Vous n'avez qu'à aller regarder à Rome la statue du Bernin pour comprendre tout de suite qu'elle jouit, sainte Thérèse, ça ne fait pas de doute [...] Et pourquoi ne pas interpréter une face de l'Autre, la face Dieu, comme supportées par la jouissance féminine ? » Dans le champ des études historiques, ce qu'il faut bien appeler « l'effet Bataille » a produit l'un des ouvrages les plus importants de ces dernières années : Histoire de la folie (1972), de Michel Foucault. Se présentant comme une histoire « non de la psychiatrie, mais de la folie elle-même, dans sa vivacité, avant toute capture par le savoir », et plus largement comme « une histoire des limites - de ces gestes obscurs, nécessairement oubliés dès qu'accomplis, par lesquels une culture rejette quelque chose qui sera pour elle l'Extérieur », ce livre majeur se situe dans le prolongement de l'entreprise hétérologique. « L'effet Bataille » est encore à l'oeuvre dans le champ d'une certaine pensée de la politique, de l'économie ou de la société, qui déploie une réflexion articulant la question de l'être et de l'excès au problème de l'existence collective (Voir notamment Jean-Luc Nancy, La communauté désoeuvrée, 1986 et Jean Baudrillard, La Transparence du Mal, Essai sur les phénomènes extrêmes, 1990). Encore plus récemment, deux colloques se sont efforcés de prendre la mesure du sens que l'oeuvre de Bataille pouvait prendre aujourd'hui (Georges Bataille après-tout, Orléans, 1993 ; Exigence de Bataille, Paris, 1995). Loin de toute « révolution culturelle », prenant acte de ce qu'on appelle communément le déclin ou la fin des idéologies, ils témoignent de la persistance et de l'insistance d'une pensée qui, par ce qu'elle a d'exigeant et d'inadmissible, de radicalement irrécupérable, n'a pas fini de nous mettre en question.
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