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Georges Bataille / vers une impossible histoire universelle
 

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« La mort est ce qu'il y a de plus terrible et maintenir l'oeuvre de la mort est ce qui demande la plus grande force. »

(Hegel, épigraphe à Madame Edwarda.)

 

L'angoisse et la sérénité

Les existences qui se sont consciencieusement livrées à l'angoisse finissent bientôt par ne plus distinguer celle-ci de la sérénité. Les dernières années de la vie de Bataille laissent cette étrange impression : l'angoisse y est la plus profonde et la mort qu'elle a sollicitée avec une inquiétante constance n'a jamais été plus proche (la maladie, une artériosclérose cérébrale, décelée en 1955, est sans lui laisser d'espoir), et les livres qu'il a donné l'impression de fuir toute sa vie, qu'il n'a écrits que par intermittence, comme les dérobant au temps que lui prirent l'engagement, la politique, les polémiques, les revues, s'écrivent avec une sorte de tranquille évidence, de sérénité enfin atteinte. A Orléans où son travail de bibliothécaire retrouvé lui en laisse le temps. Dans la proximité de Paris, mais à l'abri de ses sollicitations. L'essentiel de l'oeuvre de Bataille date de cette période.

 

« La mort à l'oeuvre »

Mais cette sérénité elle-même est feinte. Bataille poursuit une méditation sur la mort qui ne diminue pas en horreur. Les plus grands livres des dernières années, ceux-là mêmes qui contribuent aujourd'hui à imposer Bataille comme un philosophe majeur, quand bien même d'un genre inconnu (ou juste connu de Nietzsche qui en appelait la venue), peuvent être en effet regardés comme les livres d'un homme qui considérerait avec angoisse et allégresse comment la mort accomplit sur lui son oeuvre.

 

Éléments pour une histoire universelle : de La Part maudite à La Souveraineté

Ces livres peuvent être aussi, et avec raison, considérés d'un point de vue moins personnel : comme les développements d'une « Histoire universelle » que Bataille a toute sa vie désiré écrire et penser.

Ébauché en 1933 avec un article intitulé « La Notion de dépense », ce projet engendre en 1949 le plus systématique - et peut-être le plus magistral - des livres théoriques de Bataille : La Part maudite. Il s'agit, dit-il, d'un ouvrage d'économie politique, mais on y trouve aussi des considérations énergétiques, sociologiques, anthropologiques et historiques. Il prétend y travailler depuis dix-huit ans et le résultat est proprement renversant.

Alors que l'économie s'est toujours fondée sur la rareté pour mettre l'accent sur la production, Bataille, s'inspirant de l'Essai sur le don du sociologue Marcel Mauss, affirme le contraire : que c'est à un excès d'énergie qu'il nous faudrait faire face, lequel ne saurait être réinvesti dans quelque production, mais consumé, dépensé en pure perte. Mobilisant l'Histoire la plus ancienne, il indique comment certaines sociétés surent s'inventer des formes appropriées de dépense : tel fut le sacrifice pour les Aztèques ou le potlatch pour les Amérindiens. Rappelant l'Histoire la plus récente, il montre à quelle dépense catastrophique s'expose une société qui ne veut pas tenir compte d'une telle « part maudite ».

De cette « histoire universelle », L'Histoire de l'érotisme et La Souveraineté formeront les deux volets suivants. Mais, comme si ces livres devaient n'être que les éléments d'une oeuvre plus considérable encore, où les grands thèmes qui ont toute sa vie été les siens - le travail, la guerre, le temps, l'histoire, le sacrifice, l'érotisme, la souveraineté, etc. - eussent trouvé chacun leur place, Bataille ne les publie pas.

 

L'histoire de l'art est l'histoire de l'homme

A défaut de disposer de ce temps qui lui permettrait d'achever une telle histoire, Bataille entreprend d'en penser une forme privilégiée : l'histoire de l'art. Pressé par le temps, il écrit alors vite, parfois sur commande, des livres abondamment illustrés qui traquent l'histoire de l'humanité dans l'histoire des représentations qu'elle a pu donner d'elle. Si la revue Documents déjà mobilisait de nombreuses images, si L'Expérience intérieure proposait une méditation à partir de l'insoutenable photographie du supplice chinois des cent morceaux, si plusieurs textes de Bataille donnèrent le jour à une édition illustrée (Histoire de l'oeil fut illustré par André Masson, Madame Edwarda le fut par Hans Bellmer, d'autres le furent par Giacometti et Fautrier), ces derniers livres soulignent de façon encore plus appuyée l'importance de l'image pour la pensée de Bataille, celle-ci devenant à la fois le gage d'un dialogue et la condition de possibilité d'une histoire de l'homme.

Les choix historiques et thématiques qui président à ces derniers ouvrages donnent le sens du projet de Bataille : après Lascaux ou la naissance de l'art, il écrit sur Manet qu'il tient pour le premier peintre de la modernité. Et son livre ultime, Les Larmes d'Eros, est une histoire de la représentation érotique, de Lascaux à Francis Bacon, qui lui permet in extremis de donner une version partielle mais synthétique de son histoire universelle.

Bataille est l'auteur de livres obscènes, pour la plupart vendus sous le manteau, et il est l'auteur d'une oeuvre théorique, difficile et savante : il ne pouvait mieux conclure qu'en proposant cette représentation où l'obscénité en appelle à la science. Ce dernier livre sera interdit.

Bataille mourra en 1962, sans avoir cédé sur l'essentiel : que mourir, comme Dieu, était ce qui devait susciter le plus grand rire.