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Georges Bataille / l'inacceptable vérité de la guerre
 

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« Je suis moi-même la guerre. »

En juin 1939, dans le dernier numéro d'Acéphale, Bataille écrit ceci : « Je suis moi-même la guerre. » La guerre venue, la même phrase prend un autre sens : je suis moi-même le monde, je suis ce monde catastrophé qu'est le monde en guerre. Et ce n'est pas sur un autre mode que Bataille vivra cette période : pendant les cinq années que durera le conflit, Bataille, au-dehors comme au-dedans de lui-même, se fera l'arpenteur de la catastrophe.

A la différence d'Aragon, qui rejoint la Résistance, ou de Breton, qui s'exile en Amérique, Bataille choisit de rester en France et de regarder la guerre. Il circule beaucoup, de Paris au Massif central, de la Normandie à l'Yonne. Il écrit aussi. Il écrit même comme jamais jusque-là il n'avait écrit : des poèmes, des récits, des essais, soit environ une dizaine de livres, parmi lesquels L'Expérience intérieure, le premier qu'il publie sous son nom, et Le Coupable et Sur Nietzsche qui, avec celui-là, constituent ce qu'on a coutume de considérer comme la part mystique de son oeuvre, à laquelle Bataille donnera le nom de Somme athéologique.

 

Un mysticisme guerrier

Loin d'être celui d'un chrétien, le mysticisme de Bataille est, à tous les sens de l'expression, un mysticisme guerrier : en même temps qu'il voyagera à travers la France, les yeux ouverts sur les cadavres et les rafles, Bataille fera « l'expérience intérieure » du désastre du monde.

Le Coupable est l'ouvrage le plus caractéristique de cette double orientation, à la fois vers l'intérieur et vers l'extérieur. Rédigé de 1939 à 1943, le livre se présente comme la chronique morcelée d'un monde et d'un esprit, qui mêle des scènes observées et des bribes de spéculation.

 

Quant à L'Expérience intérieure, son titre l'indique, elle témoigne plutôt du premier mouvement (dont Nietzsche aurait été l'incarnation exemplaire). Non sans rappeler saint Ignace de Loyola, elle est un « exercice spirituel » : un effort de communication d'une exigeante et difficile représentation intérieure. Ce qu'aux yeux de Bataille n'est pas loin d'être aussi la philosophie qui, au moins depuis les Lumières, cherche à donner du monde une représentation qui le rende intelligible. Mais là s'arrête l'analogie : exercice de la catastrophe, l'expérience rompt avec l'enchaîne- ment de la pensée et met en crise tous les systèmes philosophiques, notamment le plus abouti d'entre eux : le système hégélien. Ne conduisant ni à un monde soutenu par Dieu ni à un monde éclairé par la raison, l'expérience ne donne que sur le vide et la nuit.

Cela, ni les philosophes ni les croyants ne peuvent l'entendre, et il ne faut pas s'étonner que Sartre, dans son attaque du livre, fasse front commun avec Gabriel Marcel, un intellectuel chrétien.

Première digression sur l'extase devant un objet : le point

« (...) On n'atteint le point qu'en dramatisant. Dramatiser est ce que font les personnes dévotes qui suivent les Exercices de saint Ignace (mais non celles-là seules). Qu'on se figure le lieu, les personnages du drame et le drame lui-même : le supplice auquel le Christ est conduit. Le disciple de saint Ignace se donne à lui-même une représentation de théâtre. Il est dans une chambre paisible : on lui demande d'avoir les sentiments qu'il aurait au Calvaire. » (L'Expérience intérieure.)

 

« Tu vois, dit-elle, je suis Dieu. »

Mais Bataille est allé encore plus loin dans l'inconvenance. En 1941 il a fait paraître, sous le pseudonyme de Pierre Angélique, un petit livre d'une vingtaine de pages, Madame Edwarda, qui représente Dieu sous les traits d'une prostituée de maison close. Mêlant réflexions philosophiques et scènes érotiques, les noms de Hegel, d'Edwarda et de Dieu, le livre précipite d'un même geste la religion et la philosophie dans le boudoir.

Telle est la pensée mystique de Bataille, fragmentaire et déchaînée, catastrophique et débauchée, aussi éloignée du salut que de l'ascétisme.

 

 

L'humanité d'Auschwitz et d'Hiroshima

Au lendemain de la guerre, la situation de Bataille n'est plus la même. Il a suspendu ses fonctions à la Bibliothèque nationale et ne vit plus à Paris mais à Vézelay. Il a fait une rencontre décisive en la personne de Maurice Blanchot, à qui il doit certains axiomes de L'Expérience intérieure et dont il restera toujours très proche. Il a surtout publié plusieurs ouvrages remarqués (quand bien même c'est à la férocité de la critique qu'ils durent de l'être) et travaille à la création d'une nouvelle revue, qui voit le jour en 1946 sous le titre de Critique.

N'ayant pas l'irrévérence et la folie des revues précédentes de Bataille, c'est par son sérieux que celle-ci se caractérise, ce qui lui vaudra dès 1947 le prix de la meilleure revue de l'année. Ce sérieux ne signifie cependant ni abdication ni assagissement de la pensée de Bataille : parmi les nombreux articles qu'il donne à la revue, il en est qui énoncent des vérités pas moins inaudibles que l'absence de Dieu à laquelle conduisait L'Expérience intérieure.

Si l'entreprise reste la même, mettre l'homme face à ce qu'il est, sans lui donner le recours à quelque faux-fuyant que ce soit, c'est à partir d'une réflexion politique que Bataille, renouant avec ce qu'il fut dans les années trente, va la mener. Loin d'avoir été un moment d'exception, dira-t-il, la guerre, dans son horreur, qu'elle se nomme Auschwitz ou Hiroshima, a donné la mesure de l'homme. Et il n'est pas un homme, pas même une victime, qui n'y soit impliquée. Qui, au lendemain de la guerre, peut entendre cela ?