
Une généalogie fêlée
Cette folie dont on l'accuse et que, d'une certaine manière, il endosse, Bataille la côtoie dès son plus jeune âge. A sa naissance, le 10 septembre 1897 à Billom, village du Puy-de-Dôme, son père est syphilitique et aveugle. Celui-ci perdra bientôt l'usage de ses jambes, puis la raison. Par cet ascendant malade, aveugle et fou, Bataille restera toute sa vie marqué. Le marqueront certaines images particulièrement insoutenables qui feront retour, de façon parfois obsessionnelle, dans les textes qu'il écrira plus tard, Histoire de l'oeil notamment. Plus généralement, du sinistre spectacle que son père impotent lui infligea, Bataille gardera une fascination pour toutes les images violentes, celles qui laissent sans voix.
Un chien andalou de Luis Bunuel. Et c'est avec la hantise de sa propre folie qu'il vivra désormais. Celle-ci semble d'autant plus inéluctable qu'en 1915 sa mère à son tour perd la raison pour sombrer dans une profonde et durable mélancolie.
![]() D'un père l'autre
Entre-temps la guerre est venue. 1914 est, à plus d'un titre, une année charnière dans la vie de Bataille. C'est cette année-là - est-ce pour conjurer cette folie qu'il sait menaçante ? - qu'il rompt avec l'« irréligiosité » familiale en se convertissant au catholicisme en la cathédrale de Reims, où les siens sont venus s'installer peu après sa naissance. Étrangement, c'est de cette même année qu'il date sa découverte que « son affaire en ce monde était d'écrire, en particulier d'élaborer une philosophie paradoxale » - laquelle entreprendra notamment de subvertir le catholicisme auquel il vient alors de se convertir. C'est enfin cette même année que, fuyant les bombardements de l'aviation allemande, il quitte Reims pour Riom-ès-Montagne, en Auvergne, en la seule compagnie de sa mère et de son frère : le père impotent reste seul à Reims, abandonné au bruit et à la fureur de la guerre. Celui-ci mourra un an plus tard, dans le plus extrême dénuement. Des années plus tard, Bataille reviendra sur cet abandon, dans un ouvrage dont le titre dit assez le sentiment qui fut le sien : Le Coupable.
![]() L'érudition
Les années suivantes, Bataille, démobilisé pour insuffisance pulmonaire, mène une vie pieuse. Sa foi l'incline vers le sacerdoce et il songe sérieusement à se faire prêtre. Il choisit cependant la vie laïque en s'inscrivant à l'École des Chartes, qui forme à l'étude des documents anciens. Admis en 1918, il vient s'installer dans la capitale. Du Bataille de cette époque, un de ses condisciples dira qu'« il semblait le plus doué pour faire une brillante carrière sur les chemins traditionnels de l'érudition ». Mais des lectures, des voyages et des rencontres en décideront autrement.
![]() La chair chrétienne
![]() Dieu soluble dans le rire
De la foi, deux voyages vont avoir pour effet d'éloigner définitivement Bataille. Le premier a lieu en 1920 et le conduit à Londres où, à l'occasion d'une rencontre avec le philosophe Henri Bergson, il lit Le rire. L'ouvrage le déçoit, mais il découvre dans le rire une puissance de dissolution face à laquelle aucun dieu ne saurait tenir. Trois ans plus tard, en Italie, au pied du dôme de Sienne, il fait l'épreuve de cette découverte en éclatant de rire face à l'architecture monumentale du christianisme.
![]() Angustia
Entre Londres et Sienne, Bataille, qui vient de sortir second de l'École des Chartes, séjourne plusieurs semaines à Madrid. S'il a découvert à Londres le rire qu'il éprouvera bientôt à Sienne, c'est de l'angoisse qu'en Espagne Bataille a la révélation : à travers les modulations tristes du chant flamenco tout d'abord, puis, de la plus spectaculaire des manières, à travers la mutilation et la mort du torero Manuel Granero dans les arènes de Madrid. C'est de cet après-midi de mai 1922, qu'il relatera dans Histoire de l'oeil en transposant la scène à Séville, que Bataille date cette découverte « que le malaise est souvent le secret des plaisirs les plus grands ».
![]() La philosophie : Nietzsche et Chestov
De retour à Paris, Bataille connaît une autre révélation. Moins spectaculaire que la précédente, car il ne s'agit pas d'une scène mais d'une lecture, elle ne l'ébranlera pas moins. Et plus que d'une lecture, c'est d'une rencontre qu'il convient de parler, de la rencontre d'un homme avec son destin. Ce destin s'appelle Nietzsche. En lisant Nietzsche, le philosophe qui annonça la mort de Dieu et perdit plus tard la raison, Bataille, qui vient de perdre la foi et que hante la folie, a le sentiment de se lire lui-même. A la même époque, il rencontre Léon Chestov, philosophe russe émigré à Paris, qui pense à partir de Nietzsche et de Dostoïevski. Non seulement Chestov va guider Bataille dans sa lecture du premier et lui faire découvrir le second, mais il va aussi l'initier à la philosophie - ou du moins à sa philosophie : une pensée tragique et désespérée que seuls intéressent les problèmes que la raison se déclare impuissante à résoudre. Ces deux « rencontres » sont capitales en ceci qu'elles accentuent la pente « paradoxale » que prendra la philosophie de Bataille. En 1924, l'ancien élève de l'École des Chartes est nommé conservateur à la Bibliothèque nationale. Ayant perdu la foi et découvert Nietzsche, celui qui côtoiera bientôt les surréalistes mène alors une vie de débauché ; il oscille comme on titube entre le rire et l'angoisse.
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