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Georges Bataille / l'œuvre littéraire : Furor in fabula
 

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L'usage de la fiction

« Cet excès qui vient avec le féminin »

L'écriture contre le langage

 

 

L'usage de la fiction

« Me servant de fictions, je dramatise l'être : j'en déchire la solitude et dans le déchirement je communique. »

(Sur Nietzsche.)

 

Le pouvoir de la littérature

La littérature partage avec la peinture le pouvoir de disposer un monde. On ne s'étonnera pas que pour Bataille ce monde n'ait de valeur qu'à être celui de l'excès. C'est en ce sens qu'il assigne aux récits la tâche de « révél[er] la vérité multiple de la vie ». Ce pouvoir de révélation, la littérature l'exerce à deux conditions.

La première est d'ordre thématique. Parce que l'excès vient au monde essentiellement dans la transgression, c'est en se situant du côté du mal que la littérature se donnera les moyens de le révéler. Tel est le sens de l'ouvrage dans lequel Bataille a exprimé, dans une série d'études consacrées notamment à Sade, Baudelaire et Genet, ses idées sur la littérature : La littérature et le mal. De ce point de vue, Sade, dont l'oeuvre « eut pour fin d'atteindre la conscience claire de ce que le déchaînement atteint seul », reste l'horizon indépassable.

La seconde condition à laquelle la littérature doit obéir engage la vie même de l'écrivain. Pour exercer un pouvoir de révélation, le récit devra témoigner avec force et nécessité d'une épreuve réelle de son auteur, se présenter comme le prolongement fictif d'une expérience vécue, et tenir ainsi à la fois du document et de la fiction : « Le récit qui révèle les possibilités de la vie [...] appelle un moment de rage, sans lequel son auteur serait aveugle à ces possibilités excessives. Je le crois : seule l'épreuve suffocante, impossible, donne à l'auteur le moyen d'atteindre la vision lointaine attendue par un lecteur las des proches limites imposées par les conventions. Comment nous attarder à des livres auxquels, sensiblement, l'auteur n'a pas été contraint ? » (Le Bleu du ciel, avant-propos.)

Quand elle se situe du côté du mal et qu'elle se présente comme un témoignage contraint, alors « la création littéraire [...] est cette opération souveraine, qui laisse subsister, comme un instant solidifié - ou comme une suite d'instants - la communication, détachée, en l'espèce de l'oeuvre, mais en même temps de la lecture. » (La littérature et le Mal.)

 

Littérature érotique ?

Dans les fictions de Bataille, les « possibilités excessives » de la vie sont révélées par le biais de l'érotisme. Cet usage de l'érotisme ne va pas sans ambiguïté dès lors qu'on cherche à situer Bataille dans l'ordre des genres littéraires. Jusqu'à un certain point, ses récits appartiennent à la littérature qu'il est convenu de qualifier d'érotique. De celle-ci, ils reprennent en effet le principe fondamental, soit l'articulation d'une parole sur un corps représenté sous l'aspect de ses postures et de ses parties érogènes, ainsi que l'ensemble des thèmes : la prostitution, l'obscénité, la nudité, la jouissance, etc. Dans la mesure cependant où Bataille subordonne ce principe et ces thèmes à l'expression d'une expérience générale de l'excès, on ne saurait réduire ses récits aux limites étroites de la seule littérature érotique.

 

Littérature sacrificielle

Bien qu'un tel genre ne soit pas répertorié par la théorie littéraire, il serait plus juste de qualifier les récits de Bataille de littérature sacrificielle. Aussi bien au plan de l'histoire qu'au plan du langage, c'est à la logique du sacrifice qu'obéissent en effet toutes les fictions.

Au plan de l'histoire, la dimension sacrificielle se manifeste dans l'épreuve de la mort que font tous les personnages au titre d'acteur ou de spectateur. De la manière la plus immédiate, mais aussi sous la forme érotique de la jouissance (la « petite mort »), sous la forme tragique de l'angoisse et de l'horreur, ou encore sous la forme comique de la cruauté joyeuse et légère (voir Histoire de l'oeil ), le récit maintient toujours « l'oeuvre de la mort ».

Au plan de l'écriture, la dimension sacrificielle se manifeste dans la violence faite au langage qui, pour ne pas être entièrement disloqué, n'en est pas moins soumis à un certain nombre d'opérations qui le transforment de telle sorte qu'il puisse témoigner, aussi bien au niveau de la syntaxe qu'au niveau du sens, du sacrifice raconté. « Sacrifice où les mots sont victimes », l'écriture redouble et amplifie toujours le sacrifice des personnages.