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Georges Bataille / la folie Bataille
 

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"Un des écrivains les plus importants de ce siècle"

    « On le sait aujourd'hui : Bataille est un des écrivains les plus importants de ce siècle. »

    Prononcé en 1969, soit sept ans après la mort de l'écrivain, l'hommage est sobre et entier. Décisif aussi, car c'est à Michel Foucault qu'on le doit. Cette reconnaissance, Bataille ne la connut guère de son vivant. C'est au contraire à la critique, aux sarcasmes, à la colère parfois, qu'il dut faire face.

Breton, Sartre : une certaine irritation à l'égard de Bataille

Parmi ces critiques, il en est deux qui sont particulièrement symptomatiques de la résistance que sa pensée rencontra. Symptomatiques, parce qu'elles émanent de deux des plus grandes figures intellectuelles de ce siècle : rien moins que Breton et Sartre, chefs de file respectivement du surréalisme et de l'existentialisme. Symptomatiques aussi parce qu'elles sont formulées à quinze ans d'intervalle, celle de Breton en 1929 (Bataille a alors 32 ans), celle de Sartre en 1943. Symptomatiques encore parce que les deux penseurs, que l'on sait par ailleurs capables des plus rigoureuses analyses, font preuve d'une même irritation à l'égard de Bataille, comme s'ils ne pouvaient parler de lui qu'échauffés, emportés. Symptomatiques enfin parce qu'ils en viendront à la même conclusion : Bataille n'est pas un penseur, ni même un écrivain, c'est un fou.
Or on n'écoute pas un fou, mais on le congédie ou, au mieux, on lui administre un traitement.

 

« Le reste est affaire de la psychanalyse »

Le congé est signifié par Breton, de la plus brutale des manières, dans le Second manifeste du surréalisme. Bataille y est présenté comme un malade atteint de « déficit conscient à forme généralisatrice », un « psychasténique » qui se meut avec délectation dans un univers « souillé, sénile, rance, sordide, égrillard, gâteux ». La série des adjectifs donne la mesure de l'exaspération de Breton.

Quant au traitement, il est administré quinze ans plus tard par Sartre, dans un article au titre ironique, « Un nouveau mystique », qui fait suite à la parution du premier ouvrage signé du nom de Georges Bataille, L'Expérience intérieure.

Si, de Breton à Sartre, la colère s'est changée en sarcasme, le diagnostic est toujours le même. Bataille est successivement qualifié de « passionné », de « paranoïaque » et de « fou ».

Puis vient le traitement, suggéré à la fin de l'article : « Le reste est affaire de la psychanalyse. »

Ainsi, à quinze ans d'intervalle, Bataille aura encouru le même jugement sans appel de la part de deux des plus grands penseurs de ce siècle.

 

« Je ne suis pas un philosophe, mais un saint, peut-être un fou. »

Quel est donc cet écrivain dont Sartre et Breton s'accordent à dire qu'il est fou (ce qui, sous leur plume, vient considérablement limiter, sinon annuler tout à fait, la portée de son oeuvre) et dont, des années plus tard, Foucault dira qu'il est « un des écrivains les plus importants de son siècle », soit au moins l'égal, précisément, d'un Sartre ou d'un Breton ? Qu'y a-t-il dans cette oeuvre qui fut en son temps inassimilable - inacceptable ou incompréhensible - au point de susciter un tel malentendu ? Et dans quelle mesure ce malentendu n'est-il pas le fait de Bataille lui-même quand, quinze ans après le furieux camouflet infligé par Breton, il tend crânement à Sartre l'autre joue en écrivant dans L'Expérience intérieure : « Je ne suis pas un philosophe, mais un saint, peut-être un fou. » ?

Quel jeu Bataille a-t-il donc joué avec la folie ? Et n'aurait-il pas joué aussi avec ces deux activités sérieuses entre toutes que sont la philosophie et la sainteté ?

 

Le rire et l'esprit religieux

Dans le dernier entretien qu'un an avant sa mort il a accordé à Madeleine Chapsal, Bataille a donné un élément de réponse : « Je dirais volontiers que ce dont je suis le plus fier, c'est d'avoir brouillé les cartes..., c'est-à-dire d'avoir associé la façon de rire la plus turbulente et la plus choquante, la plus scandaleuse, avec l'esprit religieux le plus profond. »

Il s'agit maintenant de débrouiller les cartes. On commencera pour cela par suivre le parcours de Bataille dans le siècle en montrant d'où viennent les oeuvres majeures, de quels événements intimes ou historiques elles sont le reflet ou l'écho. On verra alors par quels détours, selon quelles figures obsessionnelles, grâce à quelles rencontres, à quelles vitesse et lenteur, un homme né avec le siècle devient l'un des écrivains majeurs de celui-ci.