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Georges Bataille / de l'existence à la fiction
 

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i l'anthropologie générale révèle que l'expérience de l'excès est constitutive de l'humanité, elle montre aussi que celle-ci fait l'objet d'un refoulement puissant au plan de l'existence. C'est sur ces deux données anthropologiques, compte tenu de la première et contre la seconde, que se fondent l'éthique et la politique de Bataille.

L'éthique

Contre « l'idéal ascétique » (Nietzsche) de la morale chrétienne, contre l'idéal économique de la morale capitaliste, qui l'une comme l'autre visent à supprimer la part d'excès de l'homme, Bataille propose une éthique qui s'accorde à cette « part maudite ». Nietzschéenne en vertu de ses composantes affirmative, dionysiaque et héroïque (on ne dit pas oui à l'exubérance sans force ni courage), cette éthique est une éthique de la « souveraineté » dans la mesure où les conduites qu'elle prescrit n'ont de valeur qu'à la condition d'être autonomes, de ne trouver leurs principes et leurs fins qu'en elles-mêmes.

« Contre l'ascèse [...] On atteint l'extrême dans la plénitude des moyens : il y faut des êtres comblés, n'ignorant aucune audace. Mon principe contre l'ascèse est que l'extrême est accessible par excès, non par défaut [...] Si l'ascèse est un sacrifice, elle l'est seulement d'une part de soi-même que l'on perd en vue de sauver l'autre. Mais que l'on veuille se perdre tout entier : cela se peut à partir d'un mouvement de bacchanale, d'aucune façon à froid. » (L'expérience intérieure.)

 

La politique

Au plan politique, c'est sous le rapport et selon le critère de la place faite à l'excès que Bataille étudie et évalue les formes d'organisation collective. Si l'angle selon lequel il a étudié le problème politique de l'excès a pu varier en fonction à la fois de sa propre évolution intellectuelle et du type de société considéré (le fascisme est ainsi étudié du point de vue des émotions, le communisme du point de vue de la souveraineté), il a constamment qualifié les organisations politiques suivant la capacité qu'elles avaient à accueillir les mouvements d'excès. Aux démocraties libérales qui se montrent négligentes et impuissantes devant ces mouvements, aux dictatures fascistes et nazis qui les subordonnent à des idéaux avec lesquels ils sont inconciliables (l'armée et la patrie), et à la forme stalinienne de la société communiste qui les réprime et les nie au nom de la satisfaction des besoins, Bataille oppose à la fois l'accueil heureux que les aztèques firent à l'excès dans les fêtes sacrificielles et la pensée d'une communauté qui, mettant en commun l'expérience la plus commune qui soit, celle de la mort, « absorbe[rait] la totalité de l'existence », comme le fait la communauté des amants.

« S'il voit son semblable mourir, un vivant ne peut plus subsister que hors de soi [...] Chacun de nous est alors chassé de l'étroitesse de sa personne et se perd autant qu'il peut dans la communauté de ses semblables. C'est pour cela qu'il est nécessaire à la vie commune de se tenir à hauteur de mort. Le lot d'un grand nombre de vies privées est la petitesse. Mais une communauté ne peut durer qu'au niveau d'intensité de la mort, elle se décompose dès qu'elle manque à la grandeur particulière au danger. Elle doit prendre sur elle ce que la destinée humaine a d'"inapaisable", d'"inapaisé", et maintenir un besoin assoiffé de gloire. » (La limite de l'utile.)

 

La fiction

On voit bien ce qu'une telle éthique et une telle politique doivent à l'impossible, ce qu'il y a d'intenable dans le principe d'une vie à « hauteur de mort ». L'enjeu est cependant d'indiquer une exigence et une orientation de la pensée au plan de l'existence, d'opposer au refoulement dont l'expérience de l'excès fait l'objet un style de vie et une pensée de la communauté ajustés à celle-ci. C'est dans cette perspective que Bataille aura recours à la fiction, qui seule permet d'« atteindre l'impossible » en imposant un monde qui s'accorde au désir d'excès.

« Un compromis a toujours plus de sens pour la vie que pour la pensée, j'admets, vivant, d'avoir reculé devant l'horreur, mais ma pensée, du moins, veut aller jusqu'au bout d'un chemin où je n'eus pas la force de m'engager tout entier. Par-delà l'expérience, il est nécessaire à cette fin de s'en remettre à la fiction. » (Histoire de l'érotisme, note.)

Nous ne pouvons que nous jeter à la poursuite des signes auxquels se lient le vide, en même temps le maintien du désir. Nous ne pouvons subsister qu'à la crête, ne nous hissant que sur des épaves. Au moindre relâchement succéderaient la fadeur du plaisir ou l'ennui. Nous ne respirons qu'à l'extrême limite d'un monde où les corps s'ouvrent - où la nudité désirable est obscène.

Autrement dit nous n'avons de possibilité que l'impossible. Tu es dans le pouvoir du désir écartant les jambes, exhibant tes parties sales. Cesserais-tu d'éprouver cette position comme interdite, aussitôt le désir mourrait, avec lui la possibilité du plaisir. (L'Alleluiah)