La maison de la rue Fortunée, conservée dans une «propreté
hollandaise», le surprit par son élégance, quil avait un peu
oubliée. Mais il fut choqué en revanche par les rumeurs qui avaient
couru sur son compte pendant son absence (lauteur, disait-on, était aller
«plumer la veuve»). Il neut pas le temps de ruminer ces infamies. Le
22 février, ouvriers et étudiants étaient dans la rue. Le
23, sous la pression populaire, Louis-Philippe renvoyait le ministère Guizot,
chute accueillie par une explosion de joie. Mais dans la soirée, des coups
de feu éclatèrent, et les événements basculèrent.
Les cadavres furent promenés par les rues sur des charrettes jusquà
la colonne de Juillet, avec des cris de vengeance, des barricades se dressèrent.
Le 24, Louis-Philippe abdiquait en faveur de son petit-fils, et partait pour Saint-Cloud.
Quelques heures plus tard, sous les yeux de Balzac, descendu dans la rue pour
«tout voir», les insurgés mettaient à sac le palais des
Tuileries et brûlaient le trône au pied de la colonne de la Bastille.
Un gouvernement provisoire était proclamé.
Dans tout cela, outre le saccage de son cher Paris et la crainte que la nouvelle
république ne prît des mesures violentes, ou quon assistât
au contraire à une brutale répression, Balzac, découragé,
vit surtout leffondrement de tous ses projets davenir si péniblement
préparés.La désorganisation de la presse, cela signifiait
«plus de feuilletons, plus de recettes littéraires, [...] plus de
librairie», autant dire lindigence pour les hommes de lettres.
Il ny avait plus quune chose à faire: se tourner résolument vers
le théâtre. Dailleurs, des «milliers de lettres» réclamaient
déjà la reprise de Vautrin à
la Porte-Saint-Martin, et «lignoble Buloz» avait quitté la direction
du Théâtre-Français. Balzac décida donc de satteler
à plusieurs projets dadaptation de ses propres romans. Dès le 4
mars, un accord était passé pour porter La
Cousine Bette à la scène, sous le titre Le
Père prodigue. Et le 12 mars, tandis que toutes les valeurs seffondraient,
que les banques liquidaient, quil ne pensait lui-même quà retourner
à Wierzchownia, Balzac sattelait à La Marâtre,
le seul de ses projets dramatiques quil mènera à bien.
La lecture de la pièce était prévue pour le 9 avril au Théâtre-Historique.
Le travail et le succès de la reprise de Robert Macaire
lui redonnèrent courage.
Mais le 4 avril, seuls deux actes de La Marâtre
étaient esquissés. Balzac avait été, pourla cinquième
fois, victime dun accès de diplopie inquiétant: le docteur Nacquart,
qui reconnaissait là les signes avant-coureurs de lattaque cérébrale,
sefforça de traiter son patient par un régime, des purgations et
des sangsues. Balzac, cruellement en mal dargent, nen continua pas moins de
travailler.
Les premières répétitions de La Marâtre,
mi-mai, le rassurèrent. Et le 25 mai, la pièce obtint un franc succès.
La presse ne put que sincliner: Balzac avait bel et bien obtenu la «rénovation»
dramatique quil souhaitait. «Le théâtre a vieilli de cinquante
ans en deux mois, écrivit Gautier. Les vieilles formes en usage sous le
régime constitutionnel ne peuvent plus suffire aujourdhui. Sous un gouvernement
nouveau, il faut du neuf, et il ny a plus rien de neuf au monde que le vrai.»
Et il rattachait La Marâtre «à cette
école du drame vrai, inaugurée brillamment le siècle dernier,
par Diderot, Mercier et Beaumarchais» - ce qui fit sans aucun doute le plus
grand plaisir à Balzac, grand admirateur de Beaumarchais depuis sa jeunesse.
Les événements politiques, hélas, vidaient les salles de
théâtre, et la pièce dut être retirée au bout
de cinq jours. Balzac promit au Théâtre-Français une comédie
tirée des Petits Bourgeois, une histoire de
fils de famille fourvoyé, qui devait être prête six semaines
plus tard. Puis il partit travailler au calme à Saché - puisque,
pour son plus grand désespoir, Mme Hanska lavait prié de ne pas
revenir tout de suite à Wierzchownia.
Mais à Saché, il fut incapable de faire quoi que ce soit. Non seulement
il ne pensait quà retourner en Russie, mais son «hypertrophie du
cur» avait fait de «tristes progrès», il était
terriblement essoufflé. Et bien quil se prétendît tombé
«dans la plus profonde indifférence» pour la politique, les nouvelles
de Paris le préoccupaient, et il regretta finalement de ne pas être
dans la capitale lorsque éclatèrent les insurrections du mois de
Juin, déclenchées par la fermeture des Ateliers nationaux, et durement
réprimées au nom de la légalité républicaine.
Voilà qui retardait de plusieurs mois la «guérison sociale»
- et le retour du public dans les salles de théâtre. Que faire? Balzac,
de plus en plus malade, et totalement découragé sur tous les fronts,
décida de rentrer à Paris pour consulter.