Publications et écrit

 Retour à la liste
des auteurs

Honoré de Balzac / février-juin 1848 Balzac pendant la révolution de 1848
 

 précédent | suivant 

La maison de la rue Fortunée, conservée dans une «propreté hollandaise», le surprit par son élégance, qu’il avait un peu oubliée. Mais il fut choqué en revanche par les rumeurs qui avaient couru sur son compte pendant son absence (l’auteur, disait-on, était aller «plumer la veuve»). Il n’eut pas le temps de ruminer ces infamies. Le 22 février, ouvriers et étudiants étaient dans la rue. Le 23, sous la pression populaire, Louis-Philippe renvoyait le ministère Guizot, chute accueillie par une explosion de joie. Mais dans la soirée, des coups de feu éclatèrent, et les événements basculèrent. Les cadavres furent promenés par les rues sur des charrettes jusqu’à la colonne de Juillet, avec des cris de vengeance, des barricades se dressèrent. Le 24, Louis-Philippe abdiquait en faveur de son petit-fils, et partait pour Saint-Cloud. Quelques heures plus tard, sous les yeux de Balzac, descendu dans la rue pour «tout voir», les insurgés mettaient à sac le palais des Tuileries et brûlaient le trône au pied de la colonne de la Bastille. Un gouvernement provisoire était proclamé.
Dans tout cela, outre le saccage de son cher Paris et la crainte que la nouvelle république ne prît des mesures violentes, ou qu’on assistât au contraire à une brutale répression, Balzac, découragé, vit surtout l’effondrement de tous ses projets d’avenir si péniblement préparés.La désorganisation de la presse, cela signifiait «plus de feuilletons, plus de recettes littéraires, [...] plus de librairie», autant dire l’indigence pour les hommes de lettres.
Il n’y avait plus qu’une chose à faire: se tourner résolument vers le théâtre. D’ailleurs, des «milliers de lettres» réclamaient déjà la reprise de Vautrin à la Porte-Saint-Martin, et «l’ignoble Buloz» avait quitté la direction du Théâtre-Français. Balzac décida donc de s’atteler à plusieurs projets d’adaptation de ses propres romans. Dès le 4 mars, un accord était passé pour porter La Cousine Bette à la scène, sous le titre Le Père prodigue. Et le 12 mars, tandis que toutes les valeurs s’effondraient, que les banques liquidaient, qu’il ne pensait lui-même qu’à retourner à Wierzchownia, Balzac s’attelait à La Marâtre, le seul de ses projets dramatiques qu’il mènera à bien.
La lecture de la pièce était prévue pour le 9 avril au Théâtre-Historique. Le travail et le succès de la reprise de Robert Macaire lui redonnèrent courage.
Mais le 4 avril, seuls deux actes de La Marâtre étaient esquissés. Balzac avait été, pourla cinquième fois, victime d’un accès de diplopie inquiétant: le docteur Nacquart, qui reconnaissait là les signes avant-coureurs de l’attaque cérébrale, s’efforça de traiter son patient par un régime, des purgations et des sangsues. Balzac, cruellement en mal d’argent, n’en continua pas moins de travailler.
Les premières répétitions de La Marâtre, mi-mai, le rassurèrent. Et le 25 mai, la pièce obtint un franc succès. La presse ne put que s’incliner: Balzac avait bel et bien obtenu la «rénovation» dramatique qu’il souhaitait. «Le théâtre a vieilli de cinquante ans en deux mois, écrivit Gautier. Les vieilles formes en usage sous le régime constitutionnel ne peuvent plus suffire aujourd’hui. Sous un gouvernement nouveau, il faut du neuf, et il n’y a plus rien de neuf au monde que le vrai.» Et il rattachait La Marâtre «à cette école du drame vrai, inaugurée brillamment le siècle dernier, par Diderot, Mercier et Beaumarchais» - ce qui fit sans aucun doute le plus grand plaisir à Balzac, grand admirateur de Beaumarchais depuis sa jeunesse.
Les événements politiques, hélas, vidaient les salles de théâtre, et la pièce dut être retirée au bout de cinq jours. Balzac promit au Théâtre-Français une comédie tirée des Petits Bourgeois, une histoire de fils de famille fourvoyé, qui devait être prête six semaines plus tard. Puis il partit travailler au calme à Saché - puisque, pour son plus grand désespoir, Mme Hanska l’avait prié de ne pas revenir tout de suite à Wierzchownia.
Mais à Saché, il fut incapable de faire quoi que ce soit. Non seulement il ne pensait qu’à retourner en Russie, mais son «hypertrophie du cœur» avait fait de «tristes progrès», il était terriblement essoufflé. Et bien qu’il se prétendît tombé «dans la plus profonde indifférence» pour la politique, les nouvelles de Paris le préoccupaient, et il regretta finalement de ne pas être dans la capitale lorsque éclatèrent les insurrections du mois de Juin, déclenchées par la fermeture des Ateliers nationaux, et durement réprimées au nom de la légalité républicaine.
Voilà qui retardait de plusieurs mois la «guérison sociale» - et le retour du public dans les salles de théâtre. Que faire? Balzac, de plus en plus malade, et totalement découragé sur tous les fronts, décida de rentrer à Paris pour consulter.