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Honoré de Balzac / juin-décembre 1846 Regain et rechute : La Cousine Bette
 

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Dès lors, avec «de la vie, du courage et du bonheur pour trois dans le cœur, dans les veines, et dans la tête», Balzac ne s’occupa plus que de trouver une maison (le bail de la rue Basse arrivait à expiration), et d’organiser son mariage avec Mme Hanska avant la naissance de l’enfant. En attendant, il investit l’argent que Mme Hanska, avait fait transférer à Paris (le «trésor louploup») en actions des chemins de fer du Nord - il comptait les revendre avec un substantiel profit au bout de quelque temps mais, hélas, elles n’allaient cesser de baisser au cours des mois suivants, alors qu’il s’était engagé à payer le capital en versements échelonnés, ce qui allait lui causer les plus grandes difficultés.
À peine arrivé d’Heidelberg, il alla visiter en Touraine diverses propriétés qui se révélèrent hors de prix, et passa quelques jours à Saché. Mi-juin, bien reposé, avec le sentiment d’avoir retrouvé son talent «dans sa fleur», il dressa un plan de bataille littéraire et se mit sur-le-champ à un nouveau roman, Le Cousin Pons, qui allait former avec La Cousine Bette le dyptique des Parents pauvres. Il espérait toujours finir Les Paysans, et Les Petits Bourgeois devaient être prêts pour septembre. Il était grand temps, de toute façon, de faire «deux ou trois œuvres capitales qui renversent les faux dieux de cette littérature bâtarde», et de prouver à la critique et au public qu’il était «plus jeune, plus frais et plus grand que jamais».
Grâce à Fessart, sa situation financière commençait à s’assainir. Les derniers volumesde La Comédie humaine, qui ne contenaient que des réimpressions, allaient bientôt paraître.Et Balzac attendait avec impatience le moment où, libre de tout contrat, il pourrait toucher intégralement les produits de sa plume. Comme Mme Hanska s’effrayait d’un mariage qui l’obligerait, selon la loi russe, à renoncer à tous ses biens, Balzac l’assurait d’un avenir radieux, où il suffirait largement à ses besoins. La Comédie humaine, telle qu’il la concevait maintenant, réclamait encore six années de travaux, «six années de calme, de tranquillité, sans voirle monde», ce qui était assez dans les idées de discrétion de Mme Hanska.
Tandis que paraissait en feuilleton, avec un très grand succès, Une instruction criminelle,il travaillait au Cousin Pons sur les premières épreuves. C’était bien ardu que d’«intéresserà un vieillard», mais Les Parents pauvres, assura-t-il à Mme Hanska, étaient en train de devenirun grand chef-d’œuvre.
Malgré quelques difficultés domestiques et une chaleur caniculaire, l’histoire de ce vieux musicien gourmand, qui trouvait dans la bonne chère la monnaie des plaisirs que sa laideur lui avait interdits, et «dans les plaisirs du collectionneur» des «compensations à la faillite de la gloire», eut bientôt doublé de volume. Mais, ayant introduit dans le roman un personnage de cousine pauvre et dédaignée, méditant d’épouser par vengeance le frère de la parente riche qui la snobe, il décida d’utiliser sur-le-champ cette veine riche de promesses pour La Cousine Bette; et, délaissant provisoirement le cousin Pons, il se lança dans le second volet de son dyptique.
Après un intermède d’une dizaine de jours à Mayence, début septembre, dix jours passésà courir gaiement les marchands de bric-à-brac avec Mme Hanska, sa fille et son futur gendre, Balzac reprit La Cousine Bette et trouva enfin une maison à sa convenance. Sans consulter Mme Hanska (c’était pourtant son argent qu’il dépensait), il acheta, dans le quartier du faubourg du Roule, sur l’ancien domaine du financier Beaujon, un hôtel particulier délabré, abandonné après avoir servi d’atelier à un blanchisseur. Le 25 novembre, la future Mme Honoré de Balzac serait chez elle! lui annonça-t-il, rayonnant.
Mais Mme Hanska avait conçu d’autres projets, et lui reprocha son coup de tête. Elle ne souhaitait pas s’installer à Paris avant d’avoir réglé toutes ses affaires en Ukraine.
Très déçu, Balzac eut bien du mal à se remettre à La Cousine Bette. Il ne reprit vie que lorsque Mme Hanska accepta finalement de venir s’installer dans les environs de Paris pour accoucher, après un voyage d’affaires à Dresde. Alors la copie coula bientôt «à torrents».L’écrivain ne s’interrompit que quelques jours pour assister le 13 octobre, à Wiesbaden, au mariage d’Anna Hanska et de George Mniszech. Au terme de ces quatre jours de bonheur, Mme Hanska accepta de l’épouser dès son retour de Dresde.
Fin octobre, la première édition de La Comédie humaine était achevée. La Presse saluacet accomplissement d’un «éloge complet», en reproduisant le grand Avant-propos de 1842: «La publication de cette vivante histoire du dix-neuvième siècle est un événement dansla littérature, y lit-on. Nous donnons à nos lecteurs la préface de M. de Balzac, parce que lui seul peut faire comprendre la grandeur de son entreprise et la haute pensée philosophique qui a présidé à son œuvre. On verra par cette préface que chacun de ces admirables romans, dont le moindre aurait suffi à la réputation d’un auteur, n’était qu’un chapitre d’une vaste histoire, qu’un tableau détaché d’un musée superbe, et l’on reconnaîtra que si les nombreux romans de M. de Balzac, appréciés séparément, l’ont déjà placé parmi les écrivains habiles, les artistes consciencieux, l’idée générale de son œuvre le placera de même au premier rang parmi les penseurs et les philosophes de tous les âges.» Se pouvait-il que Balzac fût enfin compris? Pouvait-il enfin avoir «foi dans son étoile», alors que la publication en feuilleton de La Cousine Bette rencontrait elle aussi un énorme succès?
Une fois de plus, le bonheur ne put être complet. Balzac apprit que le voyage à Dresde avait sévèrement indisposé Mme Hanska, alors au cinquième mois de sa grossesse. Effrayée des dépenses engagées pour la maison Beaujon, où les travaux allaient bon train, elle lui demandait de tout arrêter. Mais c’était impossible! La maison était éventrée, on ne pouvait laisser maintenant les choses en l’état. Balzac fit d’énormes efforts pour surmonter ses inquiétudes (aggravées par la chute catastrophique du cours des actions des chemins de fer du Nord, qui lui ôtait le sommeil) et pour achever La Cousine Bette, qui grossissait constamment de nouveaux développements au fil de la rédaction.
Hélas, le 1er décembre 1846, à la veille de partir chercher Mme Hanska, il apprit qu’elle avait fait une fausse couche. Le coup fut terrible. Il en ressentit, dit-il, comme une «congestion au cerveau». Mme Hanska lui demandait de ne venir la chercher qu’en février 1847.
Deux jours plus tard s’achevait la publication de La Cousine Bette. Puis Balzac sombra dans une grave dépression. Souffrant d’une difficulté d’élocution inhabituelle, il cherchait ses mots au cours de la conversation, perdait de plus en plus la mémoire des noms propres. Il était horriblement fatigué, et le docteur Nacquart le supplia de modérer ses «débauches de cervelle».
Mme Hanska parlait maintenant de rentrer en Russie, sans même venir voir la maison que Balzac avait restaurée et aménagée pour elle, ce «beau nid» qu’il arrangeait «brin à brin». Il la supplia de ne pas rentrer «dans cet affreux pays», seule, en plein hiver.

janvier-septembre 1847 Regain et rechute (2): Le Cousin Pons

À la mi-janvier 1847, seule l’annonce que Mme Hanska allait venir passer deux moisà Paris parvint à sortir Balzac de la «maladie noire, bien délétère, bien envahissante» qui le tenait depuis sept semaines. Deux mois! mais c’était une vie entière! Ah, comme on allait vivre serrés l’un contre l’autre «comme des harengs»!
Il se remit aussitôt à La Dernière Incarnation de Vautrin, dont les feuillets s’entassèrent «miraculeusement», et dont le premier jet fut achevé en quelques jours. Il signa aussiun important contrat de réédition avec le journal Le Siècle. Allait-il enfin jouir de l’avenir prospère qu’il s’était préparé?
Le 4 février, il partit chercher Mme Hanska à Francfort, et l’on s’installa ensemble rue Neuve-de-Berry, dans un appartement loué, car la maison n’était pas encore prête. Quant à la rue où celle-ci se trouvait, elle avait été finalement baptisée: elle s’appellerait la rue Fortunée. N’était-ce pas un gage de bonheur?
Ranimé par la présence de Mme Hanska à ses côtés, Balzac réalisa un dernier tour de force. En deux mois, il publia simultanément trois romans en feuilleton dans trois journaux différents: Le Député d’Arcis (qui avait pris dans son esprit des proportions particulièrement ambitieuses, quatre volumes, cent personnages, mais ne fut jamais achevé), La Dernière Incarnation de Vautrin (qui achevait à la fois Splendeurs et misères des courtisanes et le «cycle Vautrin» ouvert avec Le Père Goriot), et Le Cousin Pons.
Cependant, à peine eut-il raccompagné Mme Hanska à Francfort qu’il s’effondra de nouveau. Il rentra à Paris «exactement mourant», avec «des douleurs physiques atroces, depuis les reins jusqu’aux jambes et aux pieds», une «tempête de douleurs» qui gagna ensuite la tête, prise à nouveau «d’une violente inflammation». À la veille de son quarante-huitième anniversaire, il ne supportait pas de se retrouver seul, épuisé à un degré que la solitude lui révélait soudain.
Incapable de travailler, la main étrangement «lourde» (sans doute l’effet de quelque incident vasculaire), il s’activa dans la maison, emprunta où il put l’argent nécessaire pour faire face à ses obligations les plus urgentes, tandis que Fessart continuait à négocier ses dettes. Ne pouvant réfréner son goût des belles choses, il continua néanmoins d’acheter ici et làce qu’il jugeait indispensable à l’aménagement de sa maison. De bonne affaire en bonne affaire, les billets de mille francs s’envolaient «comme des hirondelles»...
Fin juin, ses facultés étaient toujours inertes, «couchées comme des chèvres capricieuses». La magnificence de la maison sidérait les rares visiteurs qui y étaient admis, mais Balzac y errait, en proie à «un désespoir froid, calme et souriant presque». Se sentant capable de renoncer à la vie, il rédigea même son testament, afin que Mme Hanska ne fût pas léséedes cent trente mille francs (près de trois millions de nos francs) qu’elle avait mis entre ses mains, et pût rentrer en possession des tableaux et objets d’art qu’elle avait achetés de ses deniers.
Mi-juillet, Balzac résiliait le contrat qui le liait avec Émile de Girardin pour la publication de la seconde partie des Paysans. Et une lettre de Mme Hanska l’enfonça encore un peu plus: elle lui demandait de ne pas venir la rejoindre à Wierzchownia avant le mois de septembre.
Il ne put que continuer à désespérer, prenant petit à petit en horreur la «maison de la Rue infortunée», souffrant de «palpitations étranges», enfantant «des montagnes de chagrin». Début août, il souffrait d’«étranges douleurs au cœur, à la pointe», et au diaphragme. La mort de Frédéric Soulié, victime d’une «hypertrophie du cœur», lui sembla un mauvais présage.
Cherchant à se distraire, à retrouver le fil de sa propre vie, il se rendit à L’Isle-Adam, le «paradis inspirateur» de sa jeunesse, mais n’y éprouva rien, stérilisé par sa solitude.
Au retour, il décida de partir pour l’Ukraine sans plus attendre de permission, en empruntant, une fois encore, l’argent du voyage. Le 3 septembre, il brûla toutes les lettres de Mme Hanska, afin que personne ne pût en faire l’objet d’un chantage, comme cela était arrivé l’année précédente. Et le dimanche 5 septembre, muni d’une petite malle, d’un sac de nuit et d’un panier de provisions, «héroïque» à sa manière, seul, sans domestique, ignorant «absolument les différents patois des pays» qu’il allait traverser, il prit gare du Nord le train à destination de Bruxelles.