Dès lors, avec «de la vie, du courage et du bonheur pour trois dans
le cur, dans les veines, et dans la tête», Balzac ne soccupa
plus que de trouver une maison (le bail de la rue Basse arrivait à expiration),
et dorganiser son mariage avec Mme Hanska avant la naissance de lenfant. En
attendant, il investit largent que Mme Hanska, avait fait transférer à
Paris (le «trésor louploup») en actions des chemins de fer du
Nord - il comptait les revendre avec un substantiel profit au bout de quelque
temps mais, hélas, elles nallaient cesser de baisser au cours des mois
suivants, alors quil sétait engagé à payer le capital en
versements échelonnés, ce qui allait lui causer les plus grandes
difficultés.
À peine arrivé dHeidelberg, il alla visiter en Touraine diverses
propriétés qui se révélèrent hors de prix,
et passa quelques jours à Saché. Mi-juin, bien reposé, avec
le sentiment davoir retrouvé son talent «dans sa fleur», il
dressa un plan de bataille littéraire et se mit sur-le-champ à un
nouveau roman, Le Cousin Pons, qui allait former avec La Cousine Bette
le dyptique des Parents pauvres. Il espérait toujours finir
Les Paysans, et Les Petits Bourgeois devaient être prêts
pour septembre. Il était grand temps, de toute façon, de faire «deux
ou trois uvres capitales qui renversent les faux dieux de cette littérature
bâtarde», et de prouver à la critique et au public quil était
«plus jeune, plus frais et plus grand que jamais».
Grâce à Fessart, sa situation financière commençait
à sassainir. Les derniers volumesde La Comédie humaine,
qui ne contenaient que des réimpressions, allaient bientôt paraître.Et
Balzac attendait avec impatience le moment où, libre de tout contrat, il
pourrait toucher intégralement les produits de sa plume. Comme Mme Hanska
seffrayait dun mariage qui lobligerait, selon la loi russe, à renoncer
à tous ses biens, Balzac lassurait dun avenir radieux, où il suffirait
largement à ses besoins. La Comédie humaine, telle quil
la concevait maintenant, réclamait encore six années de travaux,
«six années de calme, de tranquillité, sans voirle monde»,
ce qui était assez dans les idées de discrétion de Mme Hanska.
Tandis que paraissait en feuilleton, avec un très grand succès,
Une instruction criminelle,il travaillait au Cousin Pons sur les
premières épreuves. Cétait bien ardu que d«intéresserà
un vieillard», mais Les Parents pauvres, assura-t-il à Mme
Hanska, étaient en train de devenirun grand chef-duvre.
Malgré quelques difficultés domestiques et une chaleur caniculaire,
lhistoire de ce vieux musicien gourmand, qui trouvait dans la bonne chère
la monnaie des plaisirs que sa laideur lui avait interdits, et «dans les
plaisirs du collectionneur» des «compensations à la faillite
de la gloire», eut bientôt doublé de volume. Mais, ayant introduit
dans le roman un personnage de cousine pauvre et dédaignée, méditant
dépouser par vengeance le frère de la parente riche qui la snobe,
il décida dutiliser sur-le-champ cette veine riche de promesses pour La
Cousine Bette; et, délaissant provisoirement le cousin Pons, il se
lança dans le second volet de son dyptique.
Après un intermède dune dizaine de jours à Mayence, début
septembre, dix jours passésà courir gaiement les marchands de bric-à-brac
avec Mme Hanska, sa fille et son futur gendre, Balzac reprit La Cousine Bette
et trouva enfin une maison à sa convenance. Sans consulter Mme Hanska (cétait
pourtant son argent quil dépensait), il acheta, dans le quartier du faubourg
du Roule, sur lancien domaine du financier Beaujon, un hôtel particulier
délabré, abandonné après avoir servi datelier à
un blanchisseur. Le 25 novembre, la future Mme Honoré de Balzac serait
chez elle! lui annonça-t-il, rayonnant.
Mais Mme Hanska avait conçu dautres projets, et lui reprocha son coup
de tête. Elle ne souhaitait pas sinstaller à Paris avant davoir
réglé toutes ses affaires en Ukraine.
Très déçu, Balzac eut bien du mal à se remettre à
La Cousine Bette. Il ne reprit vie que lorsque Mme Hanska accepta finalement
de venir sinstaller dans les environs de Paris pour accoucher, après un
voyage daffaires à Dresde. Alors la copie coula bientôt «à
torrents».Lécrivain ne sinterrompit que quelques jours pour assister
le 13 octobre, à Wiesbaden, au mariage dAnna Hanska et de George Mniszech.
Au terme de ces quatre jours de bonheur, Mme Hanska accepta de lépouser
dès son retour de Dresde.
Fin octobre, la première édition de La Comédie humaine
était achevée. La Presse saluacet accomplissement dun «éloge
complet», en reproduisant le grand Avant-propos de 1842: «La
publication de cette vivante histoire du dix-neuvième siècle est
un événement dansla littérature, y lit-on. Nous donnons à
nos lecteurs la préface de M. de Balzac, parce que lui seul peut faire
comprendre la grandeur de son entreprise et la haute pensée philosophique
qui a présidé à son uvre. On verra par cette préface
que chacun de ces admirables romans, dont le moindre aurait suffi à la
réputation dun auteur, nétait quun chapitre dune vaste histoire,
quun tableau détaché dun musée superbe, et lon reconnaîtra
que si les nombreux romans de M. de Balzac, appréciés séparément,
lont déjà placé parmi les écrivains habiles, les
artistes consciencieux, lidée générale de son uvre
le placera de même au premier rang parmi les penseurs et les philosophes
de tous les âges.» Se pouvait-il que Balzac fût enfin compris?
Pouvait-il enfin avoir «foi dans son étoile», alors que la publication
en feuilleton de La Cousine Bette rencontrait elle aussi un énorme
succès?
Une fois de plus, le bonheur ne put être complet. Balzac apprit que le voyage
à Dresde avait sévèrement indisposé Mme Hanska, alors
au cinquième mois de sa grossesse. Effrayée des dépenses
engagées pour la maison Beaujon, où les travaux allaient bon train,
elle lui demandait de tout arrêter. Mais cétait impossible! La maison
était éventrée, on ne pouvait laisser maintenant les choses
en létat. Balzac fit dénormes efforts pour surmonter ses inquiétudes
(aggravées par la chute catastrophique du cours des actions des chemins
de fer du Nord, qui lui ôtait le sommeil) et pour achever La Cousine
Bette, qui grossissait constamment de nouveaux développements au fil
de la rédaction.
Hélas, le 1er décembre 1846, à la veille de partir chercher
Mme Hanska, il apprit quelle avait fait une fausse couche. Le coup fut terrible.
Il en ressentit, dit-il, comme une «congestion au cerveau». Mme Hanska
lui demandait de ne venir la chercher quen février 1847.
Deux jours plus tard sachevait la publication de La Cousine Bette. Puis
Balzac sombra dans une grave dépression. Souffrant dune difficulté
délocution inhabituelle, il cherchait ses mots au cours de la conversation,
perdait de plus en plus la mémoire des noms propres. Il était horriblement
fatigué, et le docteur Nacquart le supplia de modérer ses «débauches
de cervelle».
Mme Hanska parlait maintenant de rentrer en Russie, sans même venir voir
la maison que Balzac avait restaurée et aménagée pour elle,
ce «beau nid» quil arrangeait «brin à brin». Il la
supplia de ne pas rentrer «dans cet affreux pays», seule, en plein hiver.
janvier-septembre 1847 Regain et rechute (2): Le Cousin Pons
À la mi-janvier 1847, seule lannonce que Mme Hanska allait venir passer
deux moisà Paris parvint à sortir Balzac de la «maladie noire,
bien délétère, bien envahissante» qui le tenait depuis
sept semaines. Deux mois! mais cétait une vie entière! Ah, comme
on allait vivre serrés lun contre lautre «comme des harengs»!
Il se remit aussitôt à La Dernière Incarnation de Vautrin,
dont les feuillets sentassèrent «miraculeusement», et dont le
premier jet fut achevé en quelques jours. Il signa aussiun important contrat
de réédition avec le journal Le Siècle. Allait-il
enfin jouir de lavenir prospère quil sétait préparé?
Le 4 février, il partit chercher Mme Hanska à Francfort, et lon
sinstalla ensemble rue Neuve-de-Berry, dans un appartement loué, car la
maison nétait pas encore prête. Quant à la rue où
celle-ci se trouvait, elle avait été finalement baptisée:
elle sappellerait la rue Fortunée. Nétait-ce pas un gage de bonheur?
Ranimé par la présence de Mme Hanska à ses côtés,
Balzac réalisa un dernier tour de force. En deux mois, il publia simultanément
trois romans en feuilleton dans trois journaux différents: Le Député
dArcis (qui avait pris dans son esprit des proportions particulièrement
ambitieuses, quatre volumes, cent personnages, mais ne fut jamais achevé),
La Dernière Incarnation de Vautrin (qui achevait à la fois
Splendeurs et misères des courtisanes et le «cycle Vautrin»
ouvert avec Le Père Goriot), et Le Cousin Pons.
Cependant, à peine eut-il raccompagné Mme Hanska à Francfort
quil seffondra de nouveau. Il rentra à Paris «exactement mourant»,
avec «des douleurs physiques atroces, depuis les reins jusquaux jambes et
aux pieds», une «tempête de douleurs» qui gagna ensuite la
tête, prise à nouveau «dune violente inflammation». À
la veille de son quarante-huitième anniversaire, il ne supportait pas de
se retrouver seul, épuisé à un degré que la solitude
lui révélait soudain.
Incapable de travailler, la main étrangement «lourde» (sans doute
leffet de quelque incident vasculaire), il sactiva dans la maison, emprunta
où il put largent nécessaire pour faire face à ses obligations
les plus urgentes, tandis que Fessart continuait à négocier ses
dettes. Ne pouvant réfréner son goût des belles choses, il
continua néanmoins dacheter ici et làce quil jugeait indispensable
à laménagement de sa maison. De bonne affaire en bonne affaire,
les billets de mille francs senvolaient «comme des hirondelles»...
Fin juin, ses facultés étaient toujours inertes, «couchées
comme des chèvres capricieuses». La magnificence de la maison sidérait
les rares visiteurs qui y étaient admis, mais Balzac y errait, en proie
à «un désespoir froid, calme et souriant presque». Se
sentant capable de renoncer à la vie, il rédigea même son
testament, afin que Mme Hanska ne fût pas léséedes cent trente
mille francs (près de trois millions de nos francs) quelle avait mis entre
ses mains, et pût rentrer en possession des tableaux et objets dart quelle
avait achetés de ses deniers.
Mi-juillet, Balzac résiliait le contrat qui le liait avec Émile
de Girardin pour la publication de la seconde partie des Paysans. Et une
lettre de Mme Hanska lenfonça encore un peu plus: elle lui demandait de
ne pas venir la rejoindre à Wierzchownia avant le mois de septembre.
Il ne put que continuer à désespérer, prenant petit à
petit en horreur la «maison de la Rue infortunée», souffrant
de «palpitations étranges», enfantant «des montagnes de
chagrin». Début août, il souffrait d«étranges douleurs
au cur, à la pointe», et au diaphragme. La mort de Frédéric
Soulié, victime dune «hypertrophie du cur», lui sembla
un mauvais présage.
Cherchant à se distraire, à retrouver le fil de sa propre vie, il
se rendit à LIsle-Adam, le «paradis inspirateur» de sa jeunesse,
mais ny éprouva rien, stérilisé par sa solitude.
Au retour, il décida de partir pour lUkraine sans plus attendre de permission,
en empruntant, une fois encore, largent du voyage. Le 3 septembre, il brûla
toutes les lettres de Mme Hanska, afin que personne ne pût en faire lobjet
dun chantage, comme cela était arrivé lannée précédente.
Et le dimanche 5 septembre, muni dune petite malle, dun sac de nuit et dun
panier de provisions, «héroïque» à sa manière,
seul, sans domestique, ignorant «absolument les différents patois
des pays» quil allait traverser, il prit gare du Nord le train à
destination de Bruxelles.