À Dresde, Balzac retrouva Mme Hanska, sa fille Anna et le fiancé
de celle-ci, le jeune comte polonais George Mniszech, féru dentomologie.
On sentendit à merveille, visitant ensemble les musées, la bibliothèque
royale, on se surnomma même «les Saltimbanques», du nom dun vaudeville
à succès. Et, revenu discrètement en France, on excursionna
joyeusement pendant deux mois, en Normandie, en Touraine et jusquen Hollande,
où lon fit maints achats chez les antiquaires. Les petits journaux, toujours
à laffût, ne manquèrent pas dépingler Balzac, sanglé
dans sa redingote noire dernier cri, en nouveau Thésée de la galanterie,
cornaquant des princesses russes dans tous les lieux à la mode de la capitale...
Fin août, Balzac rentra seul à Paris. Après quatre mois de
«vie errante et animée, oisive et curieuse, voyageuse et amoureuse»,
ce fut un véritable supplice de se remettre à sa tablede travail
douze heures par jour. Les épreuves de La Comédie humaine
sentassaient, il fallaitde toute urgence achever Splendeurs et misères
des courtisanes, se remettre aux Paysans et aux Petits Bourgeois.
Mais «incapable de coudre deux idées ensemble», ne pensant quà
Mme Hanska, Balzac retourna passer une semaine avec elle à Baden-Baden
fin septembre, puis laccompagnade nouveau fin octobre jusquà Naples,
achetant encore maints objets dart en chemin.
Mme Hanska ayant exigé, en préalable à leur union, quil
soccupât sérieusement de liquider ses dettes, lécrivain
avait chargé un nouvel homme de confiance, Fessart,de débrouiller
lécheveau fort emmêlé de ses affaires et de négocier
avec ses créanciers. Au retour de Naples, il se trouva donc plongé
dans un «tourbillon de courses, daffaires,de consultations, de significations,
de corrections», à en perdre la tête. Il acheva en hâteLes
Petites Misères de la vie conjugale, mais ne parvint pas à
se remettre aux Paysans.
Une visite à la Conciergerie, avec un ami de collège devenu avocat,
sembla le relancer,et il travailla pendant quelques jours à La Dernière
Incarnation de Vautrin, ultime partiede Splendeurs et misères.
Mais il retomba dans son «affaissement», tuant le temps chezles brocanteurs
et en visites de maisons, puisque Mme Hanska était daccord pour en acheterune
de moitié avec lui et enverrait sous peu une forte somme dargent à
cet effet.
Très malheureux, indigné même par sa propre incapacité
à travailler, il ne sortit de son «imbécillité»,
de sa «torpeur», quà la mi-janvier 1846. En quelques jours,
il expédia alorsce qui deviendra Les Comédiens sans le savoir,
et conçut la troisième partie de Splendeurs et misères
des courtisanes, Une instruction criminelle, qui viendra sintercaler
dans luvre entre Esther et La Dernière Incarnation de
Vautrin.
Puis il sombra de nouveau au bout de quelques semaines. Et lorsque Mme Hanska
lui proposa, mi-février, de venir la rejoindre à Rome, il neut
pas une seconde dhésitation.Il vaqua même aux préparatifs
de son départ avec une telle fébrilité quil trébucha
dans la rueet se tordit brutalement la jambe. Mais il nallait pas se laisser
retenir par une petite déchirure musculaire. Le 25 mars, il retrouvait
Mme Hanska à Rome, où il nétait encore jamais allé,et
qui léblouit.
À Rome, puis à Civita-Vecchia, à Gênes et tout au long
du chemin qui les ramena à Bâle, via le lac Majeur, le Simplon,
Genève, on acheta des tableaux, des objets dart, des meubles, Balzac poursuivant
«avec acharnement luvre de son mobilier» - qui menaçait
de se substituer à luvre littéraire.
On se quitta à Heidelberg. Balzac rentra si épuisé à
Paris quil dut rester couché pendant deux jours. Survolté, il navait
pas fermé lil de tout le voyage du retour, la tête pleine
dune immense espérance: Mme Hanska attendait un enfant.