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Honoré de Balzac / mai 1845-mai 1846 Le goût du bonheur
 

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À Dresde, Balzac retrouva Mme Hanska, sa fille Anna et le fiancé de celle-ci, le jeune comte polonais George Mniszech, féru d’entomologie. On s’entendit à merveille, visitant ensemble les musées, la bibliothèque royale, on se surnomma même «les Saltimbanques», du nom d’un vaudeville à succès. Et, revenu discrètement en France, on excursionna joyeusement pendant deux mois, en Normandie, en Touraine et jusqu’en Hollande, où l’on fit maints achats chez les antiquaires. Les petits journaux, toujours à l’affût, ne manquèrent pas d’épingler Balzac, sanglé dans sa redingote noire dernier cri, en nouveau Thésée de la galanterie, cornaquant des princesses russes dans tous les lieux à la mode de la capitale...
Fin août, Balzac rentra seul à Paris. Après quatre mois de «vie errante et animée, oisive et curieuse, voyageuse et amoureuse», ce fut un véritable supplice de se remettre à sa tablede travail douze heures par jour. Les épreuves de La Comédie humaine s’entassaient, il fallaitde toute urgence achever Splendeurs et misères des courtisanes, se remettre aux Paysans et aux Petits Bourgeois.
Mais «incapable de coudre deux idées ensemble», ne pensant qu’à Mme Hanska, Balzac retourna passer une semaine avec elle à Baden-Baden fin septembre, puis l’accompagnade nouveau fin octobre jusqu’à Naples, achetant encore maints objets d’art en chemin.
Mme Hanska ayant exigé, en préalable à leur union, qu’il s’occupât sérieusement de liquider ses dettes, l’écrivain avait chargé un nouvel homme de confiance, Fessart,de débrouiller l’écheveau fort emmêlé de ses affaires et de négocier avec ses créanciers. Au retour de Naples, il se trouva donc plongé dans un «tourbillon de courses, d’affaires,de consultations, de significations, de corrections», à en perdre la tête. Il acheva en hâteLes Petites Misères de la vie conjugale, mais ne parvint pas à se remettre aux Paysans.
Une visite à la Conciergerie, avec un ami de collège devenu avocat, sembla le relancer,et il travailla pendant quelques jours à La Dernière Incarnation de Vautrin, ultime partiede Splendeurs et misères. Mais il retomba dans son «affaissement», tuant le temps chezles brocanteurs et en visites de maisons, puisque Mme Hanska était d’accord pour en acheterune de moitié avec lui et enverrait sous peu une forte somme d’argent à cet effet.
Très malheureux, indigné même par sa propre incapacité à travailler, il ne sortit de son «imbécillité», de sa «torpeur», qu’à la mi-janvier 1846. En quelques jours, il expédia alorsce qui deviendra Les Comédiens sans le savoir, et conçut la troisième partie de Splendeurs et misères des courtisanes, Une instruction criminelle, qui viendra s’intercaler dans l’œuvre entre Esther et La Dernière Incarnation de Vautrin.
Puis il sombra de nouveau au bout de quelques semaines. Et lorsque Mme Hanska lui proposa, mi-février, de venir la rejoindre à Rome, il n’eut pas une seconde d’hésitation.Il vaqua même aux préparatifs de son départ avec une telle fébrilité qu’il trébucha dans la rueet se tordit brutalement la jambe. Mais il n’allait pas se laisser retenir par une petite déchirure musculaire. Le 25 mars, il retrouvait Mme Hanska à Rome, où il n’était encore jamais allé,et qui l’éblouit.
À Rome, puis à Civita-Vecchia, à Gênes et tout au long du chemin qui les ramena à Bâle, via le lac Majeur, le Simplon, Genève, on acheta des tableaux, des objets d’art, des meubles, Balzac poursuivant «avec acharnement l’œuvre de son mobilier» - qui menaçait de se substituer à l’œuvre littéraire.
On se quitta à Heidelberg. Balzac rentra si épuisé à Paris qu’il dut rester couché pendant deux jours. Survolté, il n’avait pas fermé l’œil de tout le voyage du retour, la tête pleine d’une immense espérance: Mme Hanska attendait un enfant.