Il fallait maintenant compléter au plus vite les volumes IV et VII de La
Comédie humaine, car le désordre et les lacunes de la publication
étaient vivement critiqués. Mais parmiles nombreux projets agités
en cette fin dannée 1843, un seul fut en partie réalisé:
Les Petits Bourgeois, où devaient reparaître de nombreux
personnages des Employés. Balzac accepta aussi de participer au
recueil collectif Le Diable à Paris, auquel il donna les premiers
des fragments qui composeront plus tard les Petites Misères de la vie
conjugale.
Blessé par des allusions publiques à ses dettes, il renonça
à une nouvelle candidature à lAcadémie française.
La question des Jardies nétait toujours pas tranchée. Et lécrivain
avait maintenant du mal à trouver des éditeurs. Il commençait
aussi à se prendre de passion pourles meubles et les antiquités,
et commettait ses premières folies de collectionneur.
Début janvier 1844, il improvisa Les Roueries dun créancier
(Un homme daffaires), puis sombra dans un long marasme. Accablé
de maux de tête, la cervelle «inerte», peu soutenu par sa famille,
tiraillé démotions contradictoires, il eut le plus grand mal à
assurer la correction des épreuves de La Comédie humaine.
Ce nest quà la mi-mars que, semparant dun sujet de nouvelle suggéré
par Mme Hanska, il se mit tout dun coup à écrire Modeste Mignon,
histoire dun amour de tête naissant petit à petit au fil dune correspondance
entre une romanesque jeune fille de province et un poète de la capitale,
lun de ces artistes surfaits, complaisants, poseurs, pour lesquels les modèles
ne manquaient pas... Ce roman de «la lutte entre la poésie et le fait,
entre lillusion et la société» poussa «comme un champignon,
sans peine, sans efforts».
Mais fatigué par cette nouvelle poussée de travail, Balzac retomba
malade. Une jaunisselui valut «deux mois denfer» et le laissa amaigri
et sans forces. Il ne retrouva ses facultés quà la fin du mois
de juin, et acheva alors Modeste Mignon - qui neut aucun succès.
Terriblement agité par ses ennuis dargent, souffrant toujours de la tête
et des dents, ne pensant quà rejoindre Mme Hanska, rentrée à
Wierzchownia, il ne parvenait pas à reprendre son rythme de travail et
à livrer les uvres promises. Tout juste parvint-il à achever
fin août Madame de la Chanterie (premier épisode de LEnvers
de lhistoire contemporaine).
Excédé de vivre caché et à létroit dans la
maison de la rue Basse, où venait par malheurde sinstaller un blanchisseur
dont les neuf enfants menaient grand tapage, Balzac était désormais
obsédé par lidée dacquérir une maison. Linsolent
succès dEugène Sue lenrageait aussi. Et cest fouetté par
le désir de se ménager enfin une situation matérielle décente
quil décida début septembre de vendre les Jardies et de se remettre
au travail.
Il se lança immédiatement dans Les Paysans, où il
voulait peindre les «Machiavels dela charrue» en guerre contre la grande
propriété, et conviés à cela par la petite bourgeoisie
qui faisait deux à la fois ses auxiliaires et sa proie. Ny avait-il pas
quelques vérités urgentesà dire, au milieu «du vertige
démocratique» auquel sadonnaient «tant décrivains aveugles»?
Mais après un mois de travail acharné, Balzac retomba malade, puis
dune maladie dans lautre. La première partie des Paysans inaugura
début décembre dans La Presse un programme de publications
prestigieuses, notamment les Mémoires doutre-tombe de Chateaubriand
(achetés par le journal pour une prépublication posthume), lHistoire
des Girondins de Lamartine, les Mémoires de Sainte-Hélène
du général Montholon, compagnon dexil de lEmpereur, dont les cendres
venaient dêtre ramenées en grande pompe à Paris. Le succès
fut moins «étourdissant» que ne le prétendit Balzac, les
lecteurs se plaignirent de descriptions trop longues, et la presse bien-pensante
accusa lauteur de «salir la famille rustique, cette sainte et rude famille»,
gardienne des vertus ancestrales. Puis la publication du roman fut interrompue
pour laisser place à La Reine Margot, de Dumas, plus propre à
assurer les réabonnements en cette fin dannée. Brisé dans
son élan, tenaillé par le désir de retrouver Mme Hanska,
Balzac ne parviendra jamais à achever le roman.
En décembre et en janvier parut aussi la troisième et dernière
partie de Béatrix. Mais complètement désorganisé,
fou de chagrin lorsque les hasards du courrier le laissaient plusieurs semaines
sans nouvelles de Mme Hanska, Balzac retomba dans un nouveau marasme. Incapable
de tirer une seule ligne de son cerveau, il avouait ne continuer à corriger
les épreuves de La Comédie humaine que parce que les feuilles
lui venaient «sous le nez».
Enfin, mi-avril 1845, après avoir changé vingt fois de projets,
Mme Hanska linvita à venir la rejoindre à Dresde, et Balzac envoya
tout promener, épreuves, feuilletons et dettes, avec un soulagement immense.