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Honoré de Balzac / janvier 1842-juillet 1843 Longue attente
 

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Le grand événement du début de l’année 1842 fut l’annonce, début janvier, du décès du comte Hanski, nouvelle que Balzac attendait depuis huit ans, et qui le laissa abasourdi.
Mme Hanska ne se montra pas, hélas, aussi impatiente de retrouver l’écrivain, et celui-ci en souffrit beaucoup. Des problèmes de succession obligèrent Mme Hanska à séjourner longuement à Saint-Pétersbourg pour un procès, et la présence de Balzac n’était évidemment pas souhaitée dans de telles circonstances. Et puis, influencée par les nombreuses rumeurs qui couraient sur son compte, elle reprochait à l’écrivain des infidélités que, tout en protestant de son entière fidélité de cœur, il ne put nier tout à fait.
Très secoué, tombant dans d’invincibles sommeils, il dut néanmoins s’occuper de Quinola, camper au théâtre le jour, corriger ses épreuves la nuit. Échaudé par l’expérience de Vautrin, il tint à composer lui-même la salle de la première représentation, tripla le prix des places.
La pièce, écrite «avec toutes les libertés des vieux théâtres français et espagnols», ne s’attira hélas le jour de la première que des cris d’animaux, et fut siZée tout au long pendant les sept premières représentations. Elle tint l’affiche près d’un mois, mais les recettes furent insignifiantes. La fortune n’arriverait donc que lorsque Balzac n’en aurait plus besoin, quand il serait mort?
Le surmenage, l’abus de café noir lui causaient d’affreuses souffrances nerveuses, aggravées par les «chagrins renaissants» que lui causait la présence constante de sa mère dans son intérieur. Ne supportant plus elle-même cette cohabitation, Mme Balzac quitta d’ailleurs la maison de son fils mi-avril, tandis que commençaient à paraître les premières livraisons de La Comédie humaine. (Charles Nodier ayant décliné d’en écrire la préface, Balzac demanda à George Sand, qui s’était déjà proposé d’écrire un article de fond sur son œuvre, de s’en charger, et elle accepta.)
Obsédé totalement par le désir de retrouver Mme Hanska, Balzac conçut alors un petit roman largement autobiographique, intitulé Albert Savarus, qui lui était expressément destiné, plaidoyer pro domo qui manqua son but. Tâchant d’oublier ses douleurs par le travail, il écrivit aussi une petite nouvelle qui deviendra Un début dans la vie et paraîtra en juillet, et le premier épisode de ce qui deviendra L’Envers de l’histoire contemporaine.
Mais en juin, Mme Hanska renouvelait ses griefs à l’écrivain, lui reprochait ses «dissipations», lui recommandait de se marier! Sentant le bonheur tant attendu lui échapper, il retomba dans un horrible marasme intérieur.
Hetzel, l’un de ses éditeurs, le convainquit alors de se charger lui-même de l’Avant-propos de La Comédie humaine. Et les vingt pages de cette vaste synthèse de ses idées, qui restela meilleure introduction à la lecture de son œuvre, lui coûtèrent autant de travail qu’un roman. Il y affirma (la formule restera célèbre) écrire «à la lueur de deux Vérités éternelles:la Religion, la Monarchie». La religion, parce qu’elle est selon lui le seul moyen de préparer, de dompter et de diriger la pensée, «principe des maux et des biens» de l’individu comme de la société, et d’endiguer l’individualisme. Et la monarchie parce que, bien entendue et enfermée, à l’instar de la religion, dans des institutions qui l’empêchent de «se développer absolument», demeure plus juste que le gouvernement par les masses, qui n’est point responsable plus juste que l’Élection, qui, excellente pour légiférer, devient absurde «prise comme unique moyen social», surtout lorsque l’éligibilité et le droit de vote sont - tel était le cas alors - fondés uniquement sur l’argent (le «cens»), laissant sans représentation d’«imposantes minorités».
Comme Mme Hanska lui avait reposé gravement la question de ses convictions religieuses, Balzac se définit ainsi: «Politiquement, je suis de la religion catholique; je suis du côté de Bossuet et de Bonald, et ne dévierai jamais. Devant Dieu, je suis de la religion de Saint-Jean, de l’église mystique, la seule qui ait conservé la vraie doctrine.»
Il travailla au cours des mois qui suivirent «comme un enragé de misère». Début septembre, le deuxième volume de La Comédie humaine était complet. Néanmoins, Balzac, toujours insatisfait, visant à l’irréprochabilité, commençait déjà à porter de nouvelles corrections sur les deux premiers volumes fraîchement imprimés de ses œuvres complètes, en vue d’une nouvelle édition.
Il rédigea surtout Un Ménage de garçon en province, suite des Deux Frères et deuxième partie de La Rabouilleuse (un titre auquel il dut provisoirement renoncer à cause des Mystères de Paris d’Eugène Sue, qui commençaient à paraître avec un énorme succès populaire, et dont l’héroïne était surnommée «la Goualeuse»). Dans ce «terrible roman», au terme de péripéties sordides, le mauvais fils payait finalement ses exactions, et le bon fils, inspiré à la fois de Balzac lui-même et de Delacroix, voyait dans les yeux de sa mère mourante le regard de tendresseque l’écrivain espérait toujours, semble-t-il en vain, de la sienne. Le roman allait avoir un bon succès, malgré les critiques de la presse légitimiste.
Désespéré de ne pouvoir rembourser son prête-nom dans l’achat des Jardies, Balzac saisit aussi l’opportunité de traiter en novembre avec le banquier Loquin, qui lui acheta les droits de trois ouvrages pour les faire imprimer à son compte par deux imprimeurs de Lagny. Compte tenu de ses engagements précédents, cela signifiait que Balzac devait écrire en quatre mois six volumes, pour compléter les Scènes de la vie de province de la «grrrrande Comédie», comme disait Mme Hanska. Il fallait surtout finir Illusions perdues, mettre en place le «magnifique contraste de la vie de David Séchard en province [...], pendant que Lucien faisait toutes ses fautes à Paris», peindre «les malheurs de la vertu opposés aux malheurs du vice», tâche «d’une difficulté prodigieuse». Il espérait bien qu’après ce coup de collier, Mme Hanska l’autoriserait à la rejoindre à Saint-Pétersbourg...
Extrêmement fatigué, sujet à des étourdissements et à des tressaillements continuelsdes paupières, il tomba malade. Une «fièvre nerveuse» le tint alité deux semaines - en fait de «fièvre nerveuse», le fidèle docteur Nacquart jugea surtout les «vaisseaux du cœur un peu engorgés». Balzac reprit avec d’autant plus de peine ses travaux qu’il souffrait aussi (et depuis sa jeunesse) d’horribles maux de dents, et ne pouvait vaincre sa lâcheté devant le davier.
Malgré tout, fin décembre, il rédigea en quelques jours Honorine et entreprit Le Député d’Arcis, «scène de la vie politique» dans laquelle il se proposait de faire connaître «la cuisinede la Chambre des députés».
Mais, en vérité, il n’avait goût à rien en ce début d’année 1843. L’empâtement de son corps, l’élasticité moins grande de son esprit l’attristaient. Il chercha quelques distractions mondaines, fréquenta notamment le salon de la princesse Belgiojoso, caressa le projet d’aller en Russie à la faveur d’un projet d’invention navale de son beau-frère - qui capota. Il accepta aussi de poser pour le sculpteur David d’Angers, qui voulait faire son buste en marbre. Un an avait passé depuis la mort du comte Hanski, et il n’avait toujours pas revu sa comtesse lointaine, qui continuait à le tourmenter à propos de ses aventures avec la comtesse Guidoboni-Visconti et la marquise de Castries.
En mars, il n’avait toujours pas réussi à se mettre à David Séchard, troisième partie des Illusions perdues, «le volume monstre», «l’œuvre capitale dans l’œuvre», dont les épreuves lui avaient déjà coûté trois mois de travail. Il doutait de lui-même, se demandait, en corrigeant Honorine, s’il n’avait pas écrit «une sottise»... Quant au sixième volume de La Comédie humaine, trop peu copieux, il avait passé ses jours de carnaval, «à la lettre sans un sou» et dans d’«atroces douleurs de dents», à écrire pour le compléter La Muse du département, histoire d’une femme supérieure échouée dans une ville de province.
Une bonne lettre de Mme Hanska vint heureusement lui redonner courage, et la perspective de passer l’été en Russie le galvanisa. Passant outre de petites «inflammations cérébrales» inquiétantes et des maux de tête constants, bandant toute sa volonté, allant même jusqu’à s’installer en juin à Lagny pour être à pied d’œuvre à l’imprimerie, il rédigea entre le 4 mai et le 7 juillet, en même temps, David Séchard et Esther (suite de La Torpille, et qui formera avec elle les première et deuxième parties de Splendeurs et misères des courtisanes). Véritable tour de force qui le fit passer «à l’état de machine à phrases» - mais dont il ne fut guère récompensé: les deux petits journaux qui avaient accepté de publier ces ouvrages cessèrent de paraître avant l’achèvement de la publication et ne purent le payer; quant au banquier Loquin, il refusa lui aussi de le régler.
Voilà l’argent du voyage en Russie qui s’envolait! Mais, métamorphosé par la perspective du bonheur, Balzac était décidé à partir coûte que coûte. Il se fit tailler de nouveaux vêtements chez Buisson, alla faire viser son passeport à l’ambassade de Russie - où il fut reçu avec dédain par le secrétaire d’ambassade, qui le décrivit dans son journal comme un «petit homme gros, gras, figure de panetier, tournure de savetier, envergure de tonnelier, allure de bonnetier, mine de cabaretier». Il emprunta un peu d’argent à Gavault, son homme d’affaires, lui laissa le soin de recouvrer ses créances, et partit pour Dunkerque, où il devait prendre le bateau pour Saint-Pétersbourg.