Balzac reprit donc Pierrette et Le Curé de village, et
sefforça en vain de placer dans un journal Qui a terre a guerre
(les futurs Paysans), esquissé au printemps de lannée précédente,
et qui peignait «la lutte, au fond des campagnes, entre les grands propriétaires
et les prolétaires, et linfluence de la démoralisation par labandon
des doctrines catholiques». Mais Le Messager accepta de publier un
nouveau roman, Ursule Mirouët, une histoire dhéritage et
de testament brûlé, esquissée dès 1836 et relevée
de magnétisme - le sujet était toujours à la mode, et Balzac,
tout comme Hugo et Gautier, assistait avec passion aux séances des «somnambules».
Il écrivit aussi une «scène de la vie politique», Z.
Marcas, où il transposait sa déconvenue de la Chronique
de Paris et, enragé par ses espoirs déçus, criait une
fois encore sa rancuneà légard de la monarchie de Juillet, qui
navait pas su offrir de place à sa belle jeunesse. Il était alors
si las de sa vie «surchargée de travaux, dobligations, daffaires»,
il voyait si clairement que son travail, même acharné, ne paierait
pas ses dettes, quil songeait à se faire prospecteur dor sur les hauts
plateaux de Colombie.
Une nouvelle opportunité len détourna heureusement: Dutacq, directeur
du grand quotidien Le Siècle, lui offrit de financer une petite
revue mensuelle. Et il monta donc la Revue parisienne, quil allait rédiger
pratiquement seul pendant trois mois. Il ny ménagea pasles attaques contre
le régime monarchique et y fit quelques déclarations de principe
fondamentales qui permettent de comprendre ses idées sociales et politiques,
quon a trop souvent lhabitude de caricaturer en une allégeance servile
au Trône et à lAutel.
Ainsi, dans un compte rendu féroce du Port-Royal de Sainte-Beuve,
il déclarait les «principes de la Monarchie aussi absolus que ceux
de la République», et ne rien savoir «de viable pour les nations
entre ces deux formes de gouvernement». «Ou le Peuple, ou Dieu. Le pouvoir
ne peut venir que dEn-haut ou dEn-bas. Vouloir le tirer du Milieu, cest vouloir
faire marcher les nations sur le ventre, les mener par le plus grossier des intérêts,
par lindividualisme. Le christianisme est un système complet dopposition
aux tendances dépravées de lhomme, et labsolutisme un système
complet de répression des intérêts divergents de la société.
[...] Je le dis hautement: je préfère Dieu au peuple; mais, si je
ne puis vivre sous une monarchie absolue, je préfère la République
aux ignobles gouvernements bâtards, sans action, immoraux, sans bases, sans
principes, qui déchaînent toutes les passions sans tirer partie daucune,
et rendent, faute de pouvoir, une nation stationnaire.»
Dans un autre article, à propos des manifestations ouvrières daoût
et septembre 1840,il sinsurgeait contre la démagogie qui consistait à
faire graver «Ordre et Liberté» sur les boutons des uniformes
de la garde nationale, alors quil nétait plus question, dans la France
de Juillet, que du «maintien des intérêts». Quand un gouvernement
élu canonnait dans les rues les rassemblements ouvriers, cétait
«dans tous les cas» le gouvernement qui avait tort, car il était
de son devoir de veiller aux besoins et aux intérêts du peuple qui
lavait porté au pouvoir. (Sil était une chose que Balzac condamnait
au fond plus que tout en politique, cétait linconséquence. Un
jour, prédisait-il avec une clairvoyance incontestable, en stigmatisant
lémiettement de la propriété et lindividualisme, il y aura
«une épouvantable armée de propriétaires dun arpent
ou dune maison. Voilà lavenir de la France, les gros salaires, les grosses
fortunes momentanées de lindustrie formeront laristocratie, qui sera
menacée par des masses affamées».) Balzac publia encore, dans
le troisième numéro de sa Revue parisienne, un long article
sur Stendhal («Études sur M. Beyle»), que lintéressé
lut avec une profonde émotion. Puis Dutacq décida darrêter
les frais.