
En fait dêtre tranquille pour travailler, Balzac se trouva alors poursuivi
en justice parlun de ses anciens associés de la Chronique de Paris.
Et il fut très heureux dêtre envoyé de nouveau en Italie
par le comte Guidoboni-Visconti. Il fut dailleurs reçu par la bonne société
milanaise avec un empressement extrêmement flatteur, et présenté
à Manzoni, le célèbre auteur des Fiancés.
Il en profita pour visiter Venise et Florence, et ne rentra à Paris quen
mai.
Traqué, écrasé par lampleur de ses obligations littéraires, il se remit au travail avec difficulté. Il rédigea Massimilla Doni, la dernière des Études philosophiques, publia Gambara, nouvelle musicale, et La Femme supérieure (Les Employés), critique de ladministration etdes murs bureaucratiques. En septembre, pour échapper à ses obligations de garde national, il décida de quitterla capitale pour sinstaller à Sèvres, où il avait acheté un terrain fort pentu, au lieu-dit«les Jardies», sur lequel il allait faire construire une petite maison. En attendant, il se retrancha dans la mansarde de la maison de Chaillot, où il avait gardé quelques affaires, pour tâcher dachever La Maison Nucingen et déchafauder une comédie susceptible de renflouer ses finances. Début décembre parut le troisième dixain des Contes drolatiques, tandis que Balzac parvenait à achever César Birotteau pour Le Figaro et corrigeait une nouvelle édition illustrée de La Peau de chagrin. Après quoi, il resta prostré pendant tout le mois de janvier 1838, «dans un état danéantissement inexprimable» - qui ne lempêcha pas cependant darrondir son petit domaine de Sèvres dune poignée de parcelles, et de sendetter gravement auprèsdes entrepreneurs. Il passa ensuite un mois à Frapesle. Incapable de travailler, il rendit une longue visite à George Sand, qui menait alors à Nohant à peu près la même vie de bénédictin des lettres que lui. Il en revint avec une amitié retrouvée - et le sujet dun nouveau livre (ce sera Béatrix), inspiré des amours orageuses de Franz Liszt et de Marie dAgoult, que lui avait racontées George Sand. Puis il décida de partir en Sardaigne, où, selon un marchand génois croisé en Italie lannée précédente, on pouvait faire fortune en exploitant les scories argentifères danciennes mines romaines. Comme il navait pas les moyens de soffrir des places confortables, le voyage fut rude, jusquà Marseille dabord, puis à travers la Sardaigne, où il découvrit à son grand étonnement «une population déguenillée, toute nue, brune comme des Éthiopiens», et eut limpression dêtre déjà en Afrique. Il narriva hélas à destination que pour apprendre que le fameux Génois sétait fait attribuer la concession. Il ne rentra pas directement à Paris, mais passa un grand mois à Milan pour soccuperdes affaires des Visconti. Il y travailla à La Torpille (histoire dune prostituée rachetée par lamour et début de ce qui deviendra Splendeurs et misères des courtisanes). De retour à Paris début juin, il apprit la mort de la duchesse dAbrantès, qui après avoir vécu aux premières loges les grandes heures de lEmpire, avait fini sa vie dans le plus grand dénuement. Fin juillet, enchanté, il sinstallait enfin dans les plâtres encore humides des Jardies,sa chartreuse, son havre, son bâton de perroquet. La Maison Nucingen fut publiée fin septembre, et jugée dune «effrayante obscurité».Son analyse des «roueries de la haute banque» ne valut à Balzac que des sarcasmes:ses connaissances encyclopédiques exaspéraient. Il sattendait par ailleurs à bien des reproches dimmoralité à propos de La Torpille. Mais enfin, il voulait «décrire la société dans son entier», avec «ses parties vertueuses, honorables, grandes, honteuses, avec le gâchis de ses rangs mêlés, avec sa confusion de principes, ses besoins nouveaux et ses vieilles contradictions». Et ce nétait pas de sa faute sil ny avait plus de poésie, de merveilleux, que dans la «description de la grande maladie sociale». Au cours de lété, quoique très déprimé depuis la mort de Mme de Berny et souffrant de la solitude et des reproches constants de Mme Hanska, il avait aussi entamé la rédaction du Curé de village, «pendant religieux» du Médecin de campagne, et écrit la suite du Cabinetdes antiques, qui commença à paraître en feuilleton. Mais les factures samoncelaient de manière effrayante... Début janvier 1838, après avoir adhéré à la nouvelle Société des gens de lettres dontil avait appelé la création de ses vux quatre ans plus tôt, il publiait Une fille dÈve, histoire dune épouse courtisée par un écrivain et résistant à ses avances - comme avait résisté à Balzac, à Milan, la jeune comtesse Clara Maffei. Le roman, conçu comme une «scène de la vie privée», déçut les lecteurs, qui, ayant pris goût aux Scènes de la vie parisienne, sattendaient à des péripéties plus dramatiques. Balzac dut également se défendre des critiques que commençaità lui valoir le système des personnages reparaissants - système qui exposait le milieu de la vie dun personnage alors que le lecteur en ignorait le début. Il espérait que cet inconvénient, lié à lélaboration de luvre, apparaîtrait au lecteur, lorsque celle-ci serait achevée, comme une «profonde combinaison». Le début du Curé de village, énigme criminelle et édifiante à la fois, obtint en revancheun franc succès - mais les lecteurs durent attendre six mois le fin mot de lhistoire, car Balzac sétait lancé dans la rédaction de Béatrix. Il travaillait aussi à une comédie bourgeoise, LÉcole des ménages, pour le théâtre de la Renaissance - qui malheureusement refusa la pièce fin février. Fuyant un moment la solitude et les problèmes des Jardies, où un mur denclos sétait écroulé dans le terrain voisin, Balzac prit alors une mansarde rue de Richelieu, pour être plus près des imprimeries. À défaut de pouvoir se détendre par un voyage, il alla visiter le Salon de peinture et lut La Chartreuse de Parme, le dernier livre de Stendhal, quil jugea être un chef-duvre. En avril-mai parut Béatrix, où Balzac campait le «type essentiel» du jeune homme «dans toute sa gloire, offrant à la fois beauté, noblesse et sentiments purs», et peignait George Sand sous les traits de la femme-auteur Félicité des Touches, alias Camille Maupin. Début juin,la deuxième partie des Illusions perdues était prête, et assortie dune préface où Balzac dénonçait une fois de plus le «cancer» du journalisme, en espérant que le livre découragerait les belles jeunes âmes de province de venir grossir les rangs des damnés de la capitale. Le livre déclencha dans la presse des «rugissements» prévisibles. Puis lécrivain retourna aux Jardies, où, immobilisé plusieurs semaines à la suite dune chute, il travailla à la fin du Curé de village et aux Secrets de la princesse de Cadignan, où lon retrouvait, sous un nouveau masque, la belle Maufrigneuse du Cabinet des antiques. Il conçut aussi Pierrette, sombre histoire dune jeune fille martyrisée par une vieille fille -ce livre qui devait être à lorigine une bleuette voyait aZeurer finalement les «immondices du cur humain». Fin août, il se laissait convaincre par son ami Gavarni de prendre la défense du notaire Peytel (ancien journaliste), qui, par sens de lhonneur, avait refusé de plaider le crime passionnel, et avait été condamné à mort à Bourg-en-Bresse pour le double meurtre de sa femme et de son domestique. Linitiative ne valut à lécrivain, une fois de plus, queles quolibets de la presse, et resta vaine. Peytel ayant quelques années plus tôt raillé Louis-Philippe dans une Physiologie de la poire, le roi, pourtant hostile à la peine de mort, naccorda pas sa grâce. Le notaire fut exécuté fin octobre, et Balzac en fut très choqué. Toujours traqué «comme un lièvre, et mieux quun lièvre» par les créanciers, il se remit au travail avec une énergie de «machine à vapeur». Victor Hugo lui ayant appris quil se présentait à lAcadémie française, il retira sa propre candidature. ![]()
En octobre, Balzac avait aussi signé avec le théâtre de la
Porte-Saint-Martin un contrat pour la représentation dun «grand drame»
tiré de ses romans, Vautrin. Mais il navait pas compté
avec la censure, qui, fin janvier 1840, rejeta le texte de la pièce, arguant
quele personnage de Vautrin, «voleur philosophe et railleur», rappelait
trop souvent «par ses allures et son langage le type de Robert Macaire»
(héros dune pièce célèbre interdite six ans plus
tôt). Revue et corrigée, la pièce fut refusée une seconde
fois un mois plus tard, puis autorisée de haute lutte - pour être
interdite le lendemain de la première, lacteur principal, Frédérick
Lemaître, ayant joué le quatrième acte dans le style parodique
qui avait fait le succès de Robert Macaire, et sétant coiffé
dun toupet qui, dit-on, le faisait ressembler à Louis-Philippe... | ||||
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