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Honoré de Balzac / 1837-1840 Aux Jardies
 

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En fait d’être tranquille pour travailler, Balzac se trouva alors poursuivi en justice parl’un de ses anciens associés de la Chronique de Paris. Et il fut très heureux d’être envoyé de nouveau en Italie par le comte Guidoboni-Visconti. Il fut d’ailleurs reçu par la bonne société milanaise avec un empressement extrêmement flatteur, et présenté à Manzoni, le célèbre auteur des Fiancés. Il en profita pour visiter Venise et Florence, et ne rentra à Paris qu’en mai.
Traqué, écrasé par l’ampleur de ses obligations littéraires, il se remit au travail avec difficulté. Il rédigea Massimilla Doni, la dernière des Études philosophiques, publia Gambara, nouvelle musicale, et La Femme supérieure (Les Employés), critique de l’administration etdes mœurs bureaucratiques.
En septembre, pour échapper à ses obligations de garde national, il décida de quitterla capitale pour s’installer à Sèvres, où il avait acheté un terrain fort pentu, au lieu-dit«les Jardies», sur lequel il allait faire construire une petite maison. En attendant, il se retrancha dans la mansarde de la maison de Chaillot, où il avait gardé quelques affaires, pour tâcher d’achever La Maison Nucingen et d’échafauder une comédie susceptible de renflouer ses finances.
Début décembre parut le troisième dixain des Contes drolatiques, tandis que Balzac parvenait à achever César Birotteau pour Le Figaro et corrigeait une nouvelle édition illustrée de La Peau de chagrin. Après quoi, il resta prostré pendant tout le mois de janvier 1838, «dans un état d’anéantissement inexprimable» - qui ne l’empêcha pas cependant d’arrondir son petit domaine de Sèvres d’une poignée de parcelles, et de s’endetter gravement auprèsdes entrepreneurs.
Il passa ensuite un mois à Frapesle. Incapable de travailler, il rendit une longue visite à George Sand, qui menait alors à Nohant à peu près la même vie de bénédictin des lettres que lui. Il en revint avec une amitié retrouvée - et le sujet d’un nouveau livre (ce sera Béatrix), inspiré des amours orageuses de Franz Liszt et de Marie d’Agoult, que lui avait racontées George Sand.
Puis il décida de partir en Sardaigne, où, selon un marchand génois croisé en Italie l’année précédente, on pouvait faire fortune en exploitant les scories argentifères d’anciennes mines romaines. Comme il n’avait pas les moyens de s’offrir des places confortables, le voyage fut rude, jusqu’à Marseille d’abord, puis à travers la Sardaigne, où il découvrit à son grand étonnement «une population déguenillée, toute nue, brune comme des Éthiopiens», et eut l’impression d’être déjà en Afrique. Il n’arriva hélas à destination que pour apprendre que le fameux Génois s’était fait attribuer la concession.
Il ne rentra pas directement à Paris, mais passa un grand mois à Milan pour s’occuperdes affaires des Visconti. Il y travailla à La Torpille (histoire d’une prostituée rachetée par l’amour et début de ce qui deviendra Splendeurs et misères des courtisanes). De retour à Paris début juin, il apprit la mort de la duchesse d’Abrantès, qui après avoir vécu aux premières loges les grandes heures de l’Empire, avait fini sa vie dans le plus grand dénuement.
Fin juillet, enchanté, il s’installait enfin dans les plâtres encore humides des Jardies,sa chartreuse, son havre, son bâton de perroquet.
La Maison Nucingen fut publiée fin septembre, et jugée d’une «effrayante obscurité».Son analyse des «roueries de la haute banque» ne valut à Balzac que des sarcasmes:ses connaissances encyclopédiques exaspéraient. Il s’attendait par ailleurs à bien des reproches d’immoralité à propos de La Torpille. Mais enfin, il voulait «décrire la société dans son entier», avec «ses parties vertueuses, honorables, grandes, honteuses, avec le gâchis de ses rangs mêlés, avec sa confusion de principes, ses besoins nouveaux et ses vieilles contradictions». Et ce n’était pas de sa faute s’il n’y avait plus de poésie, de merveilleux, que dans la «description de la grande maladie sociale».
Au cours de l’été, quoique très déprimé depuis la mort de Mme de Berny et souffrant de la solitude et des reproches constants de Mme Hanska, il avait aussi entamé la rédaction du Curé de village, «pendant religieux» du Médecin de campagne, et écrit la suite du Cabinetdes antiques, qui commença à paraître en feuilleton. Mais les factures s’amoncelaient de manière effrayante...
Début janvier 1838, après avoir adhéré à la nouvelle Société des gens de lettres dontil avait appelé la création de ses vœux quatre ans plus tôt, il publiait Une fille d’Ève, histoire d’une épouse courtisée par un écrivain et résistant à ses avances - comme avait résisté à Balzac, à Milan, la jeune comtesse Clara Maffei. Le roman, conçu comme une «scène de la vie privée», déçut les lecteurs, qui, ayant pris goût aux Scènes de la vie parisienne, s’attendaient à des péripéties plus dramatiques. Balzac dut également se défendre des critiques que commençaità lui valoir le système des personnages reparaissants - système qui exposait le milieu de la vie d’un personnage alors que le lecteur en ignorait le début. Il espérait que cet inconvénient, lié à l’élaboration de l’œuvre, apparaîtrait au lecteur, lorsque celle-ci serait achevée, comme une «profonde combinaison».
Le début du Curé de village, énigme criminelle et édifiante à la fois, obtint en revancheun franc succès - mais les lecteurs durent attendre six mois le fin mot de l’histoire, car Balzac s’était lancé dans la rédaction de Béatrix. Il travaillait aussi à une comédie bourgeoise, L’École des ménages, pour le théâtre de la Renaissance - qui malheureusement refusa la pièce fin février.
Fuyant un moment la solitude et les problèmes des Jardies, où un mur d’enclos s’était écroulé dans le terrain voisin, Balzac prit alors une mansarde rue de Richelieu, pour être plus près des imprimeries. À défaut de pouvoir se détendre par un voyage, il alla visiter le Salon de peinture et lut La Chartreuse de Parme, le dernier livre de Stendhal, qu’il jugea être un chef-d’œuvre.
En avril-mai parut Béatrix, où Balzac campait le «type essentiel» du jeune homme «dans toute sa gloire, offrant à la fois beauté, noblesse et sentiments purs», et peignait George Sand sous les traits de la femme-auteur Félicité des Touches, alias Camille Maupin. Début juin,la deuxième partie des Illusions perdues était prête, et assortie d’une préface où Balzac dénonçait une fois de plus le «cancer» du journalisme, en espérant que le livre découragerait les belles jeunes âmes de province de venir grossir les rangs des damnés de la capitale. Le livre déclencha dans la presse des «rugissements» prévisibles.
Puis l’écrivain retourna aux Jardies, où, immobilisé plusieurs semaines à la suite d’une chute, il travailla à la fin du Curé de village et aux Secrets de la princesse de Cadignan, où l’on retrouvait, sous un nouveau masque, la belle Maufrigneuse du Cabinet des antiques. Il conçut aussi Pierrette, sombre histoire d’une jeune fille martyrisée par une vieille fille -ce livre qui devait être à l’origine une bleuette voyait aZeurer finalement les «immondices du cœur humain».
Fin août, il se laissait convaincre par son ami Gavarni de prendre la défense du notaire Peytel (ancien journaliste), qui, par sens de l’honneur, avait refusé de plaider le crime passionnel, et avait été condamné à mort à Bourg-en-Bresse pour le double meurtre de sa femme et de son domestique. L’initiative ne valut à l’écrivain, une fois de plus, queles quolibets de la presse, et resta vaine. Peytel ayant quelques années plus tôt raillé Louis-Philippe dans une Physiologie de la poire, le roi, pourtant hostile à la peine de mort, n’accorda pas sa grâce. Le notaire fut exécuté fin octobre, et Balzac en fut très choqué.
Toujours traqué «comme un lièvre, et mieux qu’un lièvre» par les créanciers, il se remit au travail avec une énergie de «machine à vapeur». Victor Hugo lui ayant appris qu’il se présentait à l’Académie française, il retira sa propre candidature.

1840 Vautrin: une première tentative au théâtre

En octobre, Balzac avait aussi signé avec le théâtre de la Porte-Saint-Martin un contrat pour la représentation d’un «grand drame» tiré de ses romans, Vautrin. Mais il n’avait pas compté avec la censure, qui, fin janvier 1840, rejeta le texte de la pièce, arguant quele personnage de Vautrin, «voleur philosophe et railleur», rappelait trop souvent «par ses allures et son langage le type de Robert Macaire» (héros d’une pièce célèbre interdite six ans plus tôt). Revue et corrigée, la pièce fut refusée une seconde fois un mois plus tard, puis autorisée de haute lutte - pour être interdite le lendemain de la première, l’acteur principal, Frédérick Lemaître, ayant joué le quatrième acte dans le style parodique qui avait fait le succès de Robert Macaire, et s’étant coiffé d’un toupet qui, dit-on, le faisait ressembler à Louis-Philippe...
Abattu un moment, mais bien décidé à livrer de nouveau bataille au théâtre, Balzac refusa fièrement l’indemnité que le directeur des Beaux-Arts vint lui proposer, et écrivit immédiatement Mercadet, «combat d’un homme contre ses créanciers, les ruses dont il se sert pour leur échapper». Cette comédie-là, qui mieux que lui pouvait l’écrire? Il en donna fin mai une lecture ébouriffante devant Théophile Gautier et Frédérick Lemaître. Mais l’acteur demanda des changements, et finalement le théâtre de la Porte-Saint-Martin, mis en faillite par l’interdiction de Vautrin, ne put rouvrir ses portes.