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Honoré de Balzac / 1835-1836 Le Lys dans la vallée et l’intermède journalistique de la Chronique de Paris
 

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Au début de l’année 1835, malgré ses grands serments de fidélité à Mme Hanska, Balzac noua une fougueuse liaison avec une belle Anglaise, la comtesse Guidoboni-Visconti. Et, pour échapper à la fois aux créanciers, aux sergents de la Garde-Nationale et aux indiscrets, il loua bientôt à Chaillot, rue des Batailles, sous un faux nom, le deuxième étage d’une maisoninhabitée. Il s’y fit aménager une «cellule inabordable», où l’on n’était introduit que si l’on connaissait plusieurs mots de passe, et décrivit lui-même dans La Fille aux yeux d’or le luxueux salon de ce nouveau logis, avec ses murs tendus de mousseline, son immense divan turc en cachemire blanc, ses coussins, ses dorures - il y reçut sans aucun doute sa nouvelle maîtresse et tâcha d’attirer là Mme de Castries.
Dans cet antre dont la décoration comblait enfin ses vœux, il se remit à Séraphîta et entreprit une nouvelle œuvre: Le Lys dans la vallée, inspiré du roman de Sainte-Beuve Volupté, qu’il avait lu au mois d’août précédent et jugé «souvent mal écrit, faible, lâche, diffus» et puritain, mais dont l’héroïne lui avait donné l’envie de peindre une femme vertueuse, mais vertueuse par goût, sensible, tentée. «Ce sera à fondre en larmes», écrivit-il à Mme de Castries, en lui annonçant que l’héroïne se prénommerait Henriette, comme elle. Mais Mme de Mortsauf renverra bel et bien à Mme de Berny. Et lady Arabelle Dudley, la belle Anglaise torride qui détournera d’elle Félix de Vandenesse, le héros très autobiographique du roman, devra évidemment beaucoup à la comtesse Guidoboni-Visconti.
En mai, La Fille aux yeux d’or parut dans la quatrième livraison des Études de mœurs.Puis, apprenant que Mme Hanska, alors à Vienne avec son mari, allait bientôt repartir pour l’Ukraine, Balzac décida brusquement d’aller la voir, emportant dans ses bagages le manuscrit de Séraphîta, relié dans un morceau de drap gris pris à une robe qu’elle portait à Genève.
Il s’était promis de travailler, mais ne put se soustraire à de flatteuses mondanités. Il rencontra le chancelier de Metternich et visita le champ de la bataille de Wagram en compagnie du fils aîné du maréchal Schwartzenberg, vainqueur de Napoléon à Leipzig. Charles Hanski et sa femme le présentèrent à leurs amis, et ses «monologues improvisés» (dans lesquels, rapporta un témoin, il faisait «tourbillonner comme un artificier la poésie, la politique, les forçats, le magnétisme») éblouirent - ou agacèrent. Les amants se quittèrent en se promettant de nouveau de s’attendre jusqu’au jour où ils seraient «libres». Quand? Il valait mieux que Balzac ne le sût pas: il allait continuer d’entretenir avec Mme Hanska une abondante correspondance, mais il ne la reverrait que... huit ans plus tard.
Il rentra sans un sou, et travailla tout l’été avec acharnement au Lys dans la valléeSéraphîta et au Contrat de mariage, revit encore Louis Lambert et Gobseck. Il rêvait de fonder un, voire deux ou trois journaux, d’être à la tête d’un groupe d’influence qu’il songeait très sérieusement à appeler «le parti des intelligentiels», de posséder une maison afin d’être éligible et de pouvoir se lancer dans la politique.
En décembre, Balzac négocia un accord pour la réimpression de ses œuvres de jeunesse,ses premières «ordures littéraires», comme il les appela dans une lettre à sa mère. Et Séraphîta, exemple du mysticisme «tenu pour vrai, personnifié, montré dans toutes ses conséquences», parut dans Le Livre mystique, avec Les Proscrits, illustration du mysticisme «dans son naïf triomphe» médiéval, et une nouvelle version de Louis Lambert, illustration du «mysticismepris sur le fait», portrait du «Voyant marchant à sa vision, conduit au Ciel par les faits, par ses idées, par son tempérament». Traité de fou lorsque avait été publié en revue le chapitre iv de Séraphîta, dans lequel il résumait la doctrine de Swedenborg, Balzac savait bien que, en une époque aussi sceptique, il s’exposait à toutes les plaisanteries en voulant représenter «les grandes conceptions de l’extase humaine échauffée par le souZe divin». Mais il ne jugeait pas «honorable pour la littérature française de rester muette sur une poésie aussi grandioseque celle des Mystiques», qu’il s’était efforcé de rendre «attrayante comme un roman moderne».
Enfin, l’occasion se présenta d’acheter un journal, une feuille royaliste, la Chronique de Paris. Balzac bénéficia-t-il d’un soutien politique de la part du parti de Molé, comme on l’a suggéré? C’est fort possible. À la veille de Noël, il acquit en effet pour une bouchée de pain la majorité des parts du journal. Confiant dans sa capacité à trouver des capitaux, il s’engagea à payer seul les frais, évalués pour le premier semestre à quarante-cinq mille francs (près d’un million de nos francs).
Une grave dispute éclata alors entre Balzac et Buloz, le directeur de La Revue des Deux Mondes, qui avait vendu à une revue de Saint-Pétersbourg des épreuves du Lys dans la vallée. Des placards informes, alors que Balzac s’échinait depuis des semaines à peaufiner son œuvre! À titre de dédommagement, l’écrivain, furieux, demanda l’autorisation de publier immédiatement son roman en volume. Buloz refusa cet arrangement. L’on en décousit donc devant les tribunaux. Après cinq pénibles mois, Balzac obtint satisfaction, et le roman parut début juin, précédé d’une mordante Histoire du procès auquel a donné lieu «Le Lys dans la vallée». Mais «ce sont des victoires qui tuent», écrivit-il à Mme Hanska, «encore une et je suis mort».
Pendant ce temps, il avait énormément travaillé pour faire marcher la Chronique de Paris, qui paraissait deux fois par semaine, couvrait tous les sujets possibles, politique, littérature, arts, théâtre, sciences, industrie, mondanités, affaires judiciaires, et proposait évidemmentdes nouvelles et romans, le tout illustré de caricatures de Monnier, de Grandville, de Daumier.Il y publia L’Interdiction, le début du Cabinet des antiques, Facino Cane (où il se souvenait de ses promenades dans le faubourg, du temps de la rue Lesdiguières). Mais le journal n’arrivait pas à démarrer, Balzac était déçu par ses jeunes collaborateurs, et c’est sans grand résultat qu’il se ruina pour offrir un dîner à de potentiels nouveaux actionnaires.
En juin parut Ecce Homo, où Balzac énonçait de nouveau la thèse philosophique de toute son œuvre, le pouvoir destructeur de la pensée, et son fondement physiologique. «La pensée, y expliquait un vieux médecin, est un fluide de la nature des impondérables qui a, en nous, son système circulatoire, ses veines et ses artères; [...] un homme peut le tarir dans sa source par un mouvement moral qui dépense tout, comme on peut tarir celle du sang en s’ouvrant l’artère crurale.» Si cette théorie était vraie, il y avait donc une «lacune effroyable» dans les lois humaines, «celles des crimes purement moraux contre lesquels il n’existe aucune répression, qui ne laissent point de trace», celles des «horribles supplices infligés dans l’intérieur des familles, dans le plus profond secret, aux âmes douces par les âmes dures» et déjà dénoncés par l’abbé de Montivers dans Annette et le Criminel. Ces «luttes secrètes», éternel sujet d’observation sociale, n’étaient-elles pas déjà l’objet d’un grand nombre des romans de l’écrivain? En tout cas, ainsi se trouvaient explicitement reliées et articulées entre elles les Études philosophiques et les Études de mœurs.
La Chronique de Paris capota mi-juillet, laissant Balzac avec une dette supplémentairede quarante mille francs (près de neuf cent mille de nos francs).