Après un romantique voyage à travers les montagnes du Jura, Balzac
rencontra enfin sa correspondante sur la promenade du Crêt, au bord du lac
de Neuchâtel:brune et potelée dans une robe couleur pensée,
la main petite, lil voluptueux, elle avait vingt-neuf ans et nen avouait
que vingt-sept. Elle lui dit enfin son nom, Éveline Hanska, avec un fort
accent slave qui le séduisit prodigieusement. Née à Rzewuska,
de fort noble souche polonaise, elle était lépouse dun riche propriétaire
terrien, de vingt ans son aîné, et la mère dune petite fille
de quatre ans, la seule de ses enfants qui eut survécu. Elle vivait retirée
dans son domaine de Wierzchownia, en Ukraine, et trompait son ennui en lisant
des romans français. Elle était passablement portée sur le
mysticisme. Elle avait trois surs et un frère romancier, Henri Rzewuski,
promoteur du roman historique à la Walter Scott en Pologne - dailleurs,
elle trouva que Balzac ressemblait à Scott un peu physiquement et beaucoup
par sa gaieté et sa bonne humeur. Balzac, quant à lui, ne trouvait
dautre parangon à Mme Hanska que Laure, sa sur bien-aimée.
Après avoir cherché en vain pendant plusieurs jours à échapper
à lomniprésent mari, on échangea un premier baiser et un
serment: lon sattendrait jusquà la mort du comte Hanski.
Début octobre, Balzac, de retour à Paris, apprenait que sa maîtresse
dalors, une gentille petite personne nommée Maria du Fresnay, elle aussi
mariée à un homme beaucoup plus âgé quelle, était
enceinte de lui. Cest à elle que Balzac dédicacera plus tard Eugénie
Grandet, roman auquel il se remit avec dautant plus de cur que son
projet de réunir ses uvres en une seule édition, dédaigné
par Gosselin, avait trouvé preneur. Mme veuve Béchet, éditeur,
lui achetait vingt-sept mille francs (environ six cent mille de nos francs) les
Études de murs au XIXe siècle, en douze volumes in-octavo.
Voilà qui allait «retentir dans notre monde denvie, de jalousie,
de sottise» et «faire rugir tous les fainéants, les aboyeurs,
les gens de lettres!» annonça-t-il, exultant, à Mme Hanska.
Lédition consistera en neuf volumes de réimpressions de romans
et nouvelles, et trois volumes dinédits, le tout divisé en quatre
séries: Scènes de la vie privée, Scènes
de la vie de province, Scènes de la vie parisienne et Scènes
de la vie de campagne, à paraître en six livraisons de deux volumes
chacune. Balzac affirmait avoir «presque» toutes ses idées pour
les uvres encore à écrire. Mais, couché à dix-huit
heures et relevé à minuit, il allait désormais être
pris par le travail «comme un forçat dans sa manille».
Mi-décembre, les deux premiers volumes des Études de murs
étaient mis en vente, avec en inédits Eugénie Grandet,
accueillie par un concert unanime de louanges, et LIllustre Gaudissart,
où Balzac se caricaturait à plaisir en commis-voyageur, loin des
pâleurs romantiques en vogue. Puis il vola à Genève retrouver
les Hanski, avec dans ses bagages le manuscrit dEugénie Grandet
en cadeau de Noël pour Mme Hanska.
On fit des excursions littéraires, à Ferney sur les traces de Voltaire,
à Coppet sur cellesde Mme de Staël, à la villa Diodati sur
celles de Byron. Mais Balzac travailla beaucoup aussi.Il commença notamment
un étrange roman mystique situé en Norvège, Séraphîta,
dont il avait eu lidée en visitant latelier du sculpteur Théophile
Bra (cousin de la poétesse Marceline Desbordes-Valmore), et dont le personnage
central était un ange androgyne, aimé à la foisdun homme
et dune femme. Et finalement, le 26 janvier 1834, «jour inoubliable»,
Balzac et Mme Hanska devinrent amants.
Lécrivain rentra à Paris muni dune recommandation auprès
de la comtesse Apponyi, femme de lambassadeur dAutriche à Paris, qui
linvitera désormais à ses réceptions,où se pressait
laristocratie cosmopolite européenne. Et, malgré quelques soucis
familiaux,il se replongea immédiatement dans ses travaux, acheva La
Duchesse de Langeais et commença La Fille aux yeux dor (troisième
épisode dHistoire des Treize), qui souvre sur une description
dantesque de Paris en proie à la soif de lor et du plaisir.
Fin mars, la seconde livraison des Études de murs était
prête - et Balzac si épuisé quil resta prostré pendant
quatre jours, terrorisé par son propre anéantissement. Il partit
se reposer à Frapesle, près dIssoudun, où vivait désormais
son amie Zulma Carraud. Bien évidemment, à peine délassé,
il se remit à écrire, et entreprit Histoire de la grandeur et
de la décadence de César Birotteau, chevalier de la Légion
dhonneur, marchand parfumeur, et adjoint au maire du 2e arrondissement
de la ville de Paris, «uvre capitale», écrivit-il à
Mme Hanska. Cétait «Socrate bête buvant dans lombre
et goutte à goutte sa ciguë, lange foulé aux pieds, lhonnête
homme méconnu», un grand tableau, «plus vaste» que tout
ce quil avait fait jusqualors.
Décidément, tout nétait pas dit de lui, il nen était
«encore quaux petits détails dune grande uvre». Et son
ambition grandissait à mesure. «Je ne suis jaloux que des morts illustres»,
écrivit-il à Mme Hanska, après avoir entendu au Conservatoire
la Cinquième Symphonie de Beethoven. «Beethoven, Michel-Ange,
Raphaël, le Poussin, Milton, enfin tout ce qui a été grand,
noble et solitaire mémeut.» Avec un il très sûr,
il ne remarqua dailleurs au Salon de peinture, ce printemps-là, quun
seul tableau: les fameuses Femmes dAlger dans leur appartement de Delacroix.
Le 26 avril, il fut invité à dîner avec Vidocq, lancien bagnard
devenu chef de la police, dont il sinspirera bientôt pour le célèbre
personnage de Vautrin. Au cours du même dîner, le bourreau Sanson
(dont il avait écrit une partie des mémoires apocryphes cinq ans
plus tôt...) lui confia les remords que lui avait laissés lexécution
de Louis XVI. Tout cela lui ouvrait de vastes perspectives, et allait contribuer
à donner à son uvre son extraordinaire profondeur de champ.
Mais bien quil fût grassement payé, et paradât à lambassade
dAutriche dans un voyant habit bleu à vingt-quatre boutons dor guillochés,
Balzac ne pouvait toujours pas faire faceà ses échéances,
et se voyait contraint daccepter de petites besognes alimentaires. Il fallait
que tout marche de front: «la littérature de gros sous, les niaiseries,
les études de murs et les grandes pensées» incomprises.
Ni les chagrins de Mme de Berny (dont lune des filles était devenue folle,
sans espoir de guérison), ni les difficultés familiales, ni les
disputes avec léditeur Gosselin neurent raisonde sa détermination.
Mi-juin, dune conversation avec son voisin et ami lastronome François
Arago, directeur de lObservatoire, naquit le sujet de La Recherche de lAbsolu,
histoire dun chimiste flamand lancé, suite à une conversation avec
un fascinant visiteur polonais, à la recherche de la «substance commune
à toutes les créations», du corps simple ultime, et dont la
passion allait tout dévorer sur son passage.
Mi-juillet, Balzac sentendait avec Edmond Werdet pour la publication des Études
philosophiques, réédition (augmentée dinédits)
de La Peau de chagrin et des Contes philosophiques.
Fin août, au prix dune écrasante fatigue cérébrale,
le premier jet de La Recherche de lAbsolu était achevé.
Balzac, qui avait dû apprendre en quelques jours, avec Arago etson collègue
Laugier, suffisamment de chimie «pour laisser le livre vrai scientifiquement»,fut
encore dans lobligation de remanier dix à douze fois les épreuves.
Le livre parut fin septembre dans la troisième livraison des Études
de murs.