Publications et écrit

 Retour à la liste
des auteurs

Honoré de Balzac / octobre 1833-octobre 1834 Le lancement des Études de mœurs
 

 précédent | suivant 

Après un romantique voyage à travers les montagnes du Jura, Balzac rencontra enfin sa correspondante sur la promenade du Crêt, au bord du lac de Neuchâtel:brune et potelée dans une robe couleur pensée, la main petite, l’œil voluptueux, elle avait vingt-neuf ans et n’en avouait que vingt-sept. Elle lui dit enfin son nom, Éveline Hanska, avec un fort accent slave qui le séduisit prodigieusement. Née à Rzewuska, de fort noble souche polonaise, elle était l’épouse d’un riche propriétaire terrien, de vingt ans son aîné, et la mère d’une petite fille de quatre ans, la seule de ses enfants qui eut survécu. Elle vivait retirée dans son domaine de Wierzchownia, en Ukraine, et trompait son ennui en lisant des romans français. Elle était passablement portée sur le mysticisme. Elle avait trois sœurs et un frère romancier, Henri Rzewuski, promoteur du roman historique à la Walter Scott en Pologne - d’ailleurs, elle trouva que Balzac ressemblait à Scott un peu physiquement et beaucoup par sa gaieté et sa bonne humeur. Balzac, quant à lui, ne trouvait d’autre parangon à Mme Hanska que Laure, sa sœur bien-aimée.
Après avoir cherché en vain pendant plusieurs jours à échapper à l’omniprésent mari, on échangea un premier baiser et un serment: l’on s’attendrait jusqu’à la mort du comte Hanski.
Début octobre, Balzac, de retour à Paris, apprenait que sa maîtresse d’alors, une gentille petite personne nommée Maria du Fresnay, elle aussi mariée à un homme beaucoup plus âgé qu’elle, était enceinte de lui. C’est à elle que Balzac dédicacera plus tard Eugénie Grandet, roman auquel il se remit avec d’autant plus de cœur que son projet de réunir ses œuvres en une seule édition, dédaigné par Gosselin, avait trouvé preneur. Mme veuve Béchet, éditeur, lui achetait vingt-sept mille francs (environ six cent mille de nos francs) les Études de mœurs au XIXe siècle, en douze volumes in-octavo. Voilà qui allait «retentir dans notre monde d’envie, de jalousie, de sottise» et «faire rugir tous les fainéants, les aboyeurs, les gens de lettres!» annonça-t-il, exultant, à Mme Hanska. L’édition consistera en neuf volumes de réimpressions de romans et nouvelles, et trois volumes d’inédits, le tout divisé en quatre séries: Scènes de la vie privée, Scènes de la vie de province, Scènes de la vie parisienne et Scènes de la vie de campagne, à paraître en six livraisons de deux volumes chacune. Balzac affirmait avoir «presque» toutes ses idées pour les œuvres encore à écrire. Mais, couché à dix-huit heures et relevé à minuit, il allait désormais être pris par le travail «comme un forçat dans sa manille».
Mi-décembre, les deux premiers volumes des Études de mœurs étaient mis en vente, avec en inédits Eugénie Grandet, accueillie par un concert unanime de louanges, et L’Illustre Gaudissart, où Balzac se caricaturait à plaisir en commis-voyageur, loin des pâleurs romantiques en vogue. Puis il vola à Genève retrouver les Hanski, avec dans ses bagages le manuscrit d’Eugénie Grandet en cadeau de Noël pour Mme Hanska.
On fit des excursions littéraires, à Ferney sur les traces de Voltaire, à Coppet sur cellesde Mme de Staël, à la villa Diodati sur celles de Byron. Mais Balzac travailla beaucoup aussi.Il commença notamment un étrange roman mystique situé en Norvège, Séraphîta, dont il avait eu l’idée en visitant l’atelier du sculpteur Théophile Bra (cousin de la poétesse Marceline Desbordes-Valmore), et dont le personnage central était un ange androgyne, aimé à la foisd’un homme et d’une femme. Et finalement, le 26 janvier 1834, «jour inoubliable», Balzac et Mme Hanska devinrent amants.
L’écrivain rentra à Paris muni d’une recommandation auprès de la comtesse Apponyi, femme de l’ambassadeur d’Autriche à Paris, qui l’invitera désormais à ses réceptions,où se pressait l’aristocratie cosmopolite européenne. Et, malgré quelques soucis familiaux,il se replongea immédiatement dans ses travaux, acheva La Duchesse de Langeais et commença La Fille aux yeux d’or (troisième épisode d’Histoire des Treize), qui s’ouvre sur une description dantesque de Paris en proie à la soif de l’or et du plaisir.
Fin mars, la seconde livraison des Études de mœurs était prête - et Balzac si épuisé qu’il resta prostré pendant quatre jours, terrorisé par son propre anéantissement. Il partit se reposer à Frapesle, près d’Issoudun, où vivait désormais son amie Zulma Carraud. Bien évidemment, à peine délassé, il se remit à écrire, et entreprit Histoire de la grandeur et de la décadence de César Birotteau, chevalier de la Légion d’honneur, marchand parfumeur, et adjoint au maire du 2e arrondissement de la ville de Paris, «œuvre capitale», écrivit-il à Mme Hanska. C’était «Socrate bête buvant dans l’ombre et goutte à goutte sa ciguë, l’ange foulé aux pieds, l’honnête homme méconnu», un grand tableau, «plus vaste» que tout ce qu’il avait fait jusqu’alors.
Décidément, tout n’était pas dit de lui, il n’en était «encore qu’aux petits détails d’une grande œuvre». Et son ambition grandissait à mesure. «Je ne suis jaloux que des morts illustres», écrivit-il à Mme Hanska, après avoir entendu au Conservatoire la Cinquième Symphonie de Beethoven. «Beethoven, Michel-Ange, Raphaël, le Poussin, Milton, enfin tout ce qui a été grand, noble et solitaire m’émeut.» Avec un œil très sûr, il ne remarqua d’ailleurs au Salon de peinture, ce printemps-là, qu’un seul tableau: les fameuses Femmes d’Alger dans leur appartement de Delacroix.
Le 26 avril, il fut invité à dîner avec Vidocq, l’ancien bagnard devenu chef de la police, dont il s’inspirera bientôt pour le célèbre personnage de Vautrin. Au cours du même dîner, le bourreau Sanson (dont il avait écrit une partie des mémoires apocryphes cinq ans plus tôt...) lui confia les remords que lui avait laissés l’exécution de Louis XVI. Tout cela lui ouvrait de vastes perspectives, et allait contribuer à donner à son œuvre son extraordinaire profondeur de champ.
Mais bien qu’il fût grassement payé, et paradât à l’ambassade d’Autriche dans un voyant habit bleu à vingt-quatre boutons d’or guillochés, Balzac ne pouvait toujours pas faire faceà ses échéances, et se voyait contraint d’accepter de petites besognes alimentaires. Il fallait que tout marche de front: «la littérature de gros sous, les niaiseries, les études de mœurs et les grandes pensées» incomprises.
Ni les chagrins de Mme de Berny (dont l’une des filles était devenue folle, sans espoir de guérison), ni les difficultés familiales, ni les disputes avec l’éditeur Gosselin n’eurent raisonde sa détermination. Mi-juin, d’une conversation avec son voisin et ami l’astronome François Arago, directeur de l’Observatoire, naquit le sujet de La Recherche de l’Absolu, histoire d’un chimiste flamand lancé, suite à une conversation avec un fascinant visiteur polonais, à la recherche de la «substance commune à toutes les créations», du corps simple ultime, et dont la passion allait tout dévorer sur son passage.
Mi-juillet, Balzac s’entendait avec Edmond Werdet pour la publication des Études philosophiques, réédition (augmentée d’inédits) de La Peau de chagrin et des Contes philosophiques.
Fin août, au prix d’une écrasante fatigue cérébrale, le premier jet de La Recherche de l’Absolu était achevé. Balzac, qui avait dû apprendre en quelques jours, avec Arago etson collègue Laugier, suffisamment de chimie «pour laisser le livre vrai scientifiquement»,fut encore dans l’obligation de remanier dix à douze fois les épreuves. Le livre parut fin septembre dans la troisième livraison des Études de mœurs.