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Honoré de Balzac / 1831-1832 Le succès: La Peau de chagrin et les Contes philosophiques
 

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Balzac comptait se consacrer exclusivement à la rédaction de son livre et l’achever en quelques semaines. Mais une avance promise pour des Scènes de la vie militaire ne lui fut pas versée, et il dut continuer à honorer ses obligations au Voleur et à la Revue de Paris, à laquelle il donna notamment La Belle Impéria, premier des futurs Contes drolatiques. De sorte que fin février, seuls les dix premiers chapitres du roman étaient prêts. Un vieil antiquaire y montraità un jeune homme au bord du suicide une étrange peau, gravée d’un pacte qui promettaità son possesseur la réalisation de tous ses désirs, mais l’avertissait qu’à chaque désir exaucé la peau rétrécirait, et avec elle le nombre des jours qu’il lui restait à vivre. Le vieillard y allaiten même temps d’un exposé sur les principes qui avaient guidé sa longue vie de centenaire, sur sa philosophie d’économie de soi, privilégiant le Savoir au Pouvoir et au Vouloir, «la faculté sublime de faire comparaître en soi l’univers» aux jouissances matérielles et charnelles. Mais il ne parvenait pas à dissuader le jeune homme, privé jusque-là de tous les plaisirs, de s’emparer de la peau et de s’enfuir. Le roman était lancé.
Balzac songeait aussi de plus en plus sérieusement à se présenter aux élections législatives. Il rédigea pour cela une brochure et perdit beaucoup de temps en démarches auprès des personnes susceptibles d’appuyer sa candidature, à Fougères, à Cambrai, à Tours. Pour sa première collaboration à La Revue des Deux Mondes, qui commençait sa prestigieuse ascension sous la direction de François Buloz, il republia d’ailleurs Les Deux Rêves, petit texte fantasmagorique dans lequel Catherine de Médicis donnait à Robespierre une leçon de réalisme politique.
Mais ses travaux littéraires prirent finalement le pas sur ses chimériques ambitions politiques. Au fil des semaines, il publia Le Réquisitionnaire, L’Enfant maudit, Les Proscrits.
La Peau de chagrin sortit finalement en librairie le 1er août sous la signature d’Honoré de Balzac - et la particule suscita évidemment la raillerie des petits journaux, dont l’écrivain allait être toute sa vie l’une des cibles favorites. Il avait habilement orchestré la sortie du romanà coups d’extraits dans les journaux et de lectures dans les salons, et le succès fut prodigieux. On y vit le tableau de la civilisation contemporaine, «toute parée, toute folle d’ennui et de luxe, avec son dégoût, son désespoir, ses bons mots, ses velléités de science et de religion, ses créations qui avortent, ses vertus qui ne sont pas écloses, son éclat phosphorique, semblable à la lueur émanée des endroits infects, ses prétentions de grandeur, de sévérité, de patriotisme, d’énergie, de rénovation, de génie et d’organisation, de conservation, de durée, et son néant réel, son mal intime, son manque de foi, sa force factice, comme celle de l’ivresse passagère» (Philarète Chasles). On s’arracha ce «livre de brigand qui vous attend au coin d’un bois» (Jules Janin), et le premier tirage (sept cent cinquante exemplaires) fut vite épuisé.
Balzac, lui, savait ce qu’il en coûtait de produire une telle œuvre, d’abuser ainsi de la pensée: le même jour que le roman, il publia Le Chef-d’œuvre inconnu, dans lequel le vieux peintre Frenhofer, halluciné, dévoile à son élève son chef-d’œuvre tant travaillé qu’il en est devenu un barbouillis informe - aperçu effrayant des abîmes de la création artistique.
Gosselin signa immédiatement un nouveau contrat avec son auteur pour une rééditiondu roman augmentée de douze contes philosophiques, illustrations «[du] désordre et [du] ravage portés par l’intelligence dans l’homme» (introduction de Chasles), des excès de l’analyse et de l’égoïsme qui en découlent. Et Balzac, dans l’euphorie de la réussite, décida de s’offrir (à crédit) toutes les commodités coûteuses qu’affichaient ses amis dandies, Charles Lautour-Mézeray, Eugène Sue, Jules Janin, et auxquelles son héros aspirait si désespérément. Il loua, dans la maison où il logeait, un appartement plus grand, qu’il fit élégamment aménager, acheta des chevaux, un cabriolet, prit un nouveau domestique, passa chez le tailleur, renouvela ses robes de chambre blanches - sa tenue de travail. Puis il partit se reposer une semaine à la Bouleaunière, la maison que Mme de Berny louait pour la belle saison près de Nemours.
Sollicité de toutes parts, il se réfugia ensuite à Saché. Là, il écrivit notamment Maître Cornélius, nouvelle illustration du pouvoir destructeur de la pensée, et travailla aux Contes drolatiques, à une deuxième édition des Scènes de la vie privée et à divers articles pour des recueils et journaux. Mais il commençait à être fatigué de son état d’«oiseau sur la branche». De Saché il se rendit chez son amie Zulma Carraud, à Angoulême, et y travailla encore aux Contes drolatiques, presque achevés à son retour à Paris, fin décembre.
Début 1832, repris dans le tourbillon de la vie parisienne, il publia plusieurs «scènes de la vie privée», Le Message, Mme Firmiani (toutes deux à la gloire de Mme de Berny) et La Transaction, qui deviendra célèbre sous le titre Le Colonel Chabert, histoire pathétiqued’un militaire porté disparu lors de la bataille d’Eylau et qui, revenant des années plus tardà Paris, trouve sa maison démolie, sa femme, héritière de toute sa fortune, remariée et mèrede deux enfants, et qui tente en vain de recouvrer son identité et ses biens. Il accepta ausside collaborer à un nouveau journal légitimiste, Le Rénovateur, et fut extrêmement flatté d’être reçu par une admiratrice qui n’avait pas voulu lui révéler son nom quelques mois plus tôt, et qui n’était autre que la marquise de Castries, nièce du duc de Fitz-James, née Maillé, l’une des plus vieilles familles de France, et dont la flamboyante aventure avec Victor de Metternich, fils du chancelier, avait défrayé la chronique. L’écrivain allait lui faire la cour pendant des mois.
Mi-avril, la publication des Contes drolatiques fit un beau scandale. Les «foudres des Bégueules et des Académiciens» tombèrent évidemment sur l’ouvrage, pour condamnerà la fois son langage délibérément archaïque, à la manière de Rabelais, et sa prétendue «obscénité». Mais au diable les bourgeois et les hypocrites! Le duc de Fitz-James, chef du parti légitimiste, félicita gaillardement Balzac d’avoir osé lancer ses joyeuses «Ribaulderies» en travers du choléra qui, en ce mois d’avril, fit près de treize mille victimes à Paris.
Balzac publia encore La Femme de trente ans puis, fuyant lui-même l’épidémie, il rejoignit Mme de Berny dans sa maison de campagne près de Chantilly; il y conçut le futur Curé de Tours.
De retour à Paris en mai, toujours tenté par la politique, et envisageant de se porter candidat royaliste à Chinon, il publia dans Le Rénovateur un article programme qui enjoignait les légitimistes d’accepter le combat politique dans les termes où il était posé par le xixe siècle, et de reconnaître sans arrière-pensées les résultats définitivement acquis par la révolutionde 1789. C’en était un peu trop en fait de royalisme «rénovateur», et ce fut son dernier article dans ce journal.
Fin mai paraissait la deuxième édition des Scènes de la vie privée, qui avaient doublé de volume. Si Mme de Berny ne s’y était pas opposée, Balzac eût dédié le dernier texte du recueil à une admiratrice qui lui avait écrit trois mois plus tôt d’Odessa en signant «l’Étrangère», et avec laquelle il avait commencé à correspondre.
Début juin, laissant à sa mère, installée rue Cassini, le soin de s’occuper de ses affaires,il repartait à Saché pour travailler à La Bataille, un roman auquel il songeait depuis deux ans (et qu’il n’écrivit jamais), un roman «où l’on [entend] à la première page gronder le canon et à la dernière le cri de la victoire, et pendant la lecture duquel le lecteur croit assister à une véritable bataille comme s’il la voyait du haut d’une montagne avec tous ses accessoires, uniformes, blessés, détails. [...] Avec Napoléon dominant tout cela», avait-il noté dans son carnet d’idées. Il comptait aussi y achever un nouveau volume de Contes philosophiques pour Gosselin et faire la cour à une jeune et riche veuve du voisinage, qu’il attendit en vain.
De ce séjour naquit la première mouture de Louis Lambert, dans lequel Balzac évoquait son enfance au collège de Vendôme et se peignait sous les traits à la fois du narrateur et de son angélique et génial camarade, explorateur et expérimentateur des puissances intérieures de l’homme, auteur d’une «Théorie de la volonté». Voulant «lutter avec Goethe et Byron, avec Faust et Manfred», ces deux grandes figures de la «curiosité désespérée», Balzac allait travailler et retravailler ce texte jusqu’à s’en rendre malade au cours des semaines et des mois qui suivirent, frôlant la folie et souffrant d’«hallucinations de mots».
Il écrivit ensuite à Angoulême plusieurs Contes drolatiques pour le second dixain et plusieurs «études de femmes», comme La Femme abandonnée et La Grenadière, qui sonnaientle glas de ses relations amoureuses avec Mme de Berny. Car Balzac n’avait plus qu’une idéeen tête, rejoindre Mme de Castries en Savoie - voyage qu’un prêt inattendu d’une amie de la famille, Mme Delannoy, rendit soudain possible.