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Honoré de Balzac / 1829-1830 Nouveau départ: Les Chouans et la Physiologie du mariage
 

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Un Avertissement, qu’il renoncerait finalement à joindre à son roman, révélaitses nouvelles ambitions. Il voulait désormais peindre l’Histoire mais aussi la «Nature» de son pays «dans une forme nouvellement consacrée», en des «tableaux de genre» où trouveraient place «les faits ignorés de nos mœurs et de nos usages» et où les rois seraient «configurés» par les peuples, «les peuples par certaines figures plus empreintes de leur esprit». Il s’agissait tout simplement de ne plus faire de l’Histoire «un charnier, une gazette, un état civil de la nation, un squelette chronologique», mais un vaste organisme vivant. Et Les Chouans n’étaient que la «première assise» d’une œuvre immense, «une des pierres de l’édifice» que l’auteur allait essayer d’élever, s’il ne s’ était «pas trompé sur [sa] vocation».
Pour rompre définitivement avec ses premiers essais romanesques, il souhaitait vivement paraître au format in-octavo, alors réservé aux genres nobles, poésie et histoire. Mais il dut finalement céder son roman début janvier 1829 à son nouvel ami et mentor Latouche, qui finança la publication en quatre volumes in-douze, le format des romans populaires etdes traductions de Walter Scott et de Fenimore Cooper. Latouche ne tarda pas d’ailleurs à s’arracher les cheveux en voyant les «remaniements, surcharges et corrections extravagantes» dont Balzac, inaugurant la méthode de travail qui sera désormais la sienne, greva les épreuves successives du roman.
L’ouvrage, sous le titre Le Dernier Chouan (par référence opportuniste au Dernier des Mohicans), parut fin mars 1829, signé pour la première fois «Honoré Balzac». Malgré quelques articles amis dans la petite presse, il ne se vendit pas, mais Balzac fut invité à assister chez Victor Hugo à la lecture de Marion Delorme, signe que le roman n’était pas passé tout à fait inaperçu. Présenté chez Mme Récamier par la duchesse d’Abrantès et introduit dans le salon de Sophie Gay par Latouche, le jeune romancier amorçait son entrée dans le monde - et mesurait l’insuffisance cruelle de ses ressources.
Un éditeur ayant manifesté de l’intérêt pour la Physiologie du mariage, il remit alors sur le métier l’ouvrage resté dans un tiroir depuis 1826. Outre quelques travaux alimentaires, comme une collaboration aux mémoires apocryphes du bourreau Sanson, il écrivit aussi Gloire et Malheur, une nouvelle inspirée des malheurs de sa sœur Laurence. Sous le titre de La Maison du Chat-qui-pelote, elle deviendra bientôt la première des Scènes de la vie privée et, plus tard, le texte d’ouverture de La Comédie humaine. Il rédigea encore El Verdugo, bref et cruel drame situé pendant la guerre d’Espagne, et premier jalon d’un recueil de Scènes de la vie militaire en projet.
La Physiologie du mariage parut sans nom d’auteur en décembre 1829, et cette «macédoine de saveur mordante et graveleuse» (Sainte-Beuve), sorte de sociologie avant la lettre de l’adultère, déclencha bien des polémiques. Les bourgeois, anatomisés par un regard analytique et impertinent, s’indignèrent; les femmes ne virent pas, sous les sarcasmes, le plaidoyer vigoureux en leur faveur. Mais Balzac, qui fréquentait aussi désormais le salon du baron Gérard, était lancé.
Réclamé par les journaux, il leur donna pendant quelques mois l’essentiel de sa production, notamment Les Dangers de l’inconduite (futur Gobseck), texte où l’argent prenait pour la première fois dans son œuvre une dimension mythique, mais où s’incarnait aussi, avec le personnage de l’usurier, la théorie de l’économie vitale si chère au père de l’écrivain, grand lecteur de Rousseau, passionné de «naturisme», d’hygiène vitale et de longévité, qui venait de mourir.
Il analysa dans divers articles le marasme de l’édition, désorganisée par l’abus du créditet les spéculations de toute sorte. Il développa aussi sa conception de l’artiste et ses réflexions sur sa condition, s’indignant de l’indigence du sentiment des arts dans la société de son temps etde l’arrogance méprisante du bourgeois, qui ignorait pourtant tout des processus de la création artistique. Les arts, affirma-t-il dans Des artistes, sont «l’abus de la pensée», qui est elle-même une activité «en quelque sorte contre nature». Qu’on n’attende donc pas de l’artistela régularité bonhomme du garçon de bureau!
En contrepoint, le jour même de la publication de l’article, éclatait à la Comédie-Française la fameuse bataille d’Hernani, le premier drame romantique, lancé par Hugo à la tête des vieilles perruques classiques, cramponnées à la règle des trois unités. Balzac railla impitoyablement les invraisemblances et les ridicules de la pièce, mais il n’en pressentait pas moins qu’Hugo avait l’étoffe de quelque chef-d’œuvre. Un monde séparait il est vrai le lyrisme d’Hernani et les premières Scènes de la vie privée, mises en vente en avril 1830, dans lesquelles Balzac présentait «le tableau vrai de mœurs que les familles ensevelissent [...] dans l’ombre», et entendait «marquer d’une branche de saule», à l’usage des jeunes femmes, «les passages dangereux de la vie, comme les mariniers pour les sables de la Loire».
Pris dans les rets de la vie parisienne, fréquentant désormais les grands cafés du très fashionable boulevard des Italiens, mais angoissé par la dislocation politique et socialedu pays et les «vertigos» babéliens dont semblait être secouée la littérature française, Balzac travailla jour et nuit jusqu’à la fin du mois de mai. Puis il partit avec Mme de Berny en Touraine, où il avait loué une maison, la Grenadière. Il retrouva avec délice son pays natal, qui lui faisait «l’effet d’un pâté de foie gras où l’on est jusqu’au menton». Puis les amants descendirent la Loire en bateau et allèrent jusqu’au Croisic, où Balzac mena pendant quelques jours «une vie de Mohican», loin de la politique, de la littérature et de la gloire, ces «boulettes à tuer les chiens errants».
Revenu en Touraine, il séjournait chez M. de Margonne, à Saché, lorsque éclata à Parisla révolution de Juillet, en révolte contre les ordonnances que Charles X, fort du succèsde l’expédition d’Alger, avait cru pouvoir imposer au pays.
Cette révolution, comme on sait, fit long feu, et fut immédiatement détournée à son profit par la bourgeoisie d’affaires libérale, qui porta au pouvoir Louis-Philippe 1er, «roi-citoyen», «roi des Français». Mais Balzac reprit promptement goût à la politique et au journalisme.
Dès la fin septembre, il collaborait au Voleur d’Émile de Girardin, jeune entrepreneur de presse avec lequel il avait noué une «amitié d’ambition»; il y donnait la première d’une série de dix-neuf Lettres sur Paris, destinées à rendre compte, tous les dix jours, de «la physionomie changeante de Paris». Avec verve et impartialité, il allait dénoncer au fil des mois la pusillanimité et le défaut de vue et d’unité du nouveau gouvernement, la gérontocratie qui barrait encore et toujours la route à la jeunesse, les rodomontades des héros du lendemain.
En même temps, il publia dans La Mode le Traité de la vie élégante, où il défendit l’élégance anglaise à la Brummel contre les excès vestimentaires des romantiques, mais où il définit surtout la «vie extérieure» comme une «sorte de système organisé qui représente un homme aussi exactement que les couleurs du colimaçon se reproduisent sur sa coquille» - une définition qu’il mettra maintes fois en pratique dans son œuvre à venir.
Soucieux «de restaurer l’école du rire, de réchauffer la gaieté française» dans une capitale désertée par l’aristocratie et singulièrement triste, il collabora aussi à un nouveau journal satirique, La Caricature, illustrée par les crayons les plus mordants de l’époque, Charlet, Raffet, Daumier, Grandville et Monnier, créateur du personnage de M. Prudhomme, mais aussi dessinateur et comédien. Il donna là maintes pages ébouriffantes et railleuses.
Il livra enfin plusieurs textes à la Revue de Paris, fondée par le docteur Véron, autre ambitieux débordant d’énergie. Il y conta notamment l’amour d’un jeune sculpteur pour un castrat dans l’ambiguë Sarrasine, et les amours d’un soldat et d’une panthère dans Une passion dans le désert - bizarreries qui rencontrèrent un grand succès. Après l’Orient, l’Espagne, l’Italie, les histoires de mer, les cruautés à l’anglaise, que ne fallait-il pas inventer pour réveiller ce public blasé!
Mais Balzac était malheureux. Il n’avait toujours pas un sou, vivait au jour le jourdes maigres produits de sa plume. La situation politique l’accablait. Il désespérait de voirle pays, pris «entre les exagérés du libéralisme» et les légitimistes, se réorganiser sur les bases d’une monarchie constitutionnelle ferme et moderne, et ouvrir ses portes aux jeunes «capacités». Et il n’excluait pas de s’associer à une alliance aristocratique si l’occasion se présentait, s’il n’y avait pas d’autre moyen de faire de l’opposition. Il était d’ailleurs en train de nouer de nouvelles fréquentations aristocratiques dans le salon d’Olympe Pélissier, courtisane de haut vol alors maîtresse d’Eugène Sue, et appréciait fort la conversation du duc de Fitz-James, chef du parti légitimiste.
En cette fin d’année 1830, Balzac fréquentait aussi le salon de Charles Nodier, directeur de la bibliothèque de l’Arsenal, repère des romantiques depuis la première heure. Et il peignit avec un humour ravageur les lectures poétiques qui se donnèrent, là comme ailleurs, avec force mimiques inspirées, soupirs et syncopes. Il n’en avait pas moins confiance dans les talents de ses contemporains, Devéria, Vernet, Delacroix surtout, en peinture, Hugo, Sue, Musseten littérature, même si, en attendant que l’horizon politique ne s’éclaire, l’heure était à «l’École du Désenchantement». Le Rouge et le Noir, de Stendhal, «conception d’une sinistre et froide philosophie», ne venait-il pas d’arracher à cette génération «le dernier lambeau d’humanité et de croyance» qui lui restait, avec un «rire de démon, heureux de découvrir en chaque homme un abîme de personnalité où vont se perdre tous les bienfaits»? (Lettres sur Paris, 18 janvier 1831).
Un homme viendrait peut-être, concluait Balzac, quelque nouveau et terrible Rabelaisdu xixe siècle, qui démystifierait la fameuse liberté de Juillet. Cet homme-là, avec un peude chance, ne serait autre que lui-même. Et il le savait bien, car il allait signer quelques jours plus tard avec Gosselin, éditeur de Lamartine, de Hugo et de Vigny, mais aussi éditeur françaisde Walter Scott et de Fenimore Cooper, un contrat pour la publication de son premier chef-d’œuvre: La Peau de chagrin.