
Débarrassé de certaines illusions, Balzac ne renonçait pas
pour autant à devenir le Walter Scott français. Mais il fallait
payer loyer et dettes. Il semploya donc dabord à brosser lun de ces
«Codes» à la mode, petits ouvrages dobservation pleins de verve
qui rencontraient alors, avec les «Arts», «Manuels» et autres
«Physiologies», un vif succès. Ce fut le Code des gens honnêtes
ou lArt de ne pas être dupe des fripons, dont Horace Raisson sattribua
la paternité, mais dont lavant-propos sur la place de largent dans la
société préfigurait le discours que tiendrait, plus tard,
un certain Vautrin à un certain Rastignac, dans un roman célèbre
auquel le jeune Balzac était encore loin de songer.
Il entreprit aussi au début de lannée 1825, avec de largent prêté par un ami de la famille, dans une entreprise dédition en un volume compact et illustré des uvres complètes de Molière, qui devait être le premier dune collection de classiques français. Il sassociait pour cela avec les petits éditeurs Canel et Delongchamps, qui avaient accepté de publier Wann-Chlore. Mais tout tourna mal. Le Molière, puis un volume consacré à La Fontaine, furent annoncés trop tôt, et lidée en était si excellente quelle fut promptement copiée et mise en uvre à meilleur marché. Laffaire se solda lannée suivante par un total fiasco financier. Quant à la révision de Wann-Chlore, elle fut endeuillée par la mort de Laurence, qui ne se releva pas de ses couches après la naissance de son deuxième fils. Balzac en fut très affecté. Et, malgré le soutien de quelques plumes amies, le roman sombra comme les autres dans lindifférence générale. Mais une fois encore, le jeune homme se reprit. Au début de lannée 1826, stimulé par le succès du Code des gens honnêtes, et celui de la Physiologie du goût de Brillat-Savarin,il commença à écrire une Physiologie du mariage. Pour le plus grand chagrin de Mme de Berny,il entretenait alors une liaison avec la duchesse dAbrantès, quarante ans, veuve bien en chair du général Junot et caractère impérieux, qui lemmenait avec elle dans les salons de ses amies, et dont les récits des hauts faits et des fastes de lEmpire lexaltaient au plus haut point. Afin de tâcher de rembourser les emprunts contractés pour laffaire malheureusedes classiques français, il se lança dans une nouvelle entreprise commerciale. Mal conseillé,il racheta, avec un jeune prote de ses amis, Barbier, une imprimerie peu rentable de la ruedes Marais-Saint-Germain, près de lÉcole des beaux-arts, et sinstalla dans un petit appartement au-dessus de latelier. Au mois de juillet, la première feuille sortit des presses:un prospectus pour les Pilules anti-glaireuses de longue vie, ou grains de vie de Cure, pharmacien rue Saint-Antoine. Le bilan de lannée 1826 ne fut pas florissant. Balzac avait contracté quatre-vingt-dix mille francs de dettes (près de deux millions de nos francs), et allait travailler darrache-pied au cours de lannée suivante pour tâcher de rentabiliser son affaire. À côté du tout-venant, des prospectus et des almanachs, il imprima tout de même quelques ouvrages littéraires importants pour Canel, comme la troisième édition de Cinq-Mars, de Vigny (qui, en 1850, se souviendra du Balzac dalors comme d«un jeune homme très sale, très maigre, très bavard, sembrouillant dans tout ce quil disait, et écumant en parlant parce que toutes ses dents den haut manquaient à sa bouche trop humide»). Il fit la connaissance, à cette occasion, de plusieurs membres du Cénacle et du jeune Victor Hugo, qui navait alors publié que Han dIslande, Bug-Jargal et Odes et ballades, et préparait son propre Cromwell, dont la préface deviendrait le manifeste du drame romantique. Mi-juillet, sans doute dans lidée dalléger ses factures de caractères, il décida avec Barbier de sassocier avec son fournisseur et de racheter une fonderie, empruntant pour cela six mille francs supplémentaires à Mme de Berny, qui investit elle-même anonymement neuf mille autres francs dans laffaire comme «associé commanditaire». Or, la gestion désordonnée de Balzac menaçait déjà de couler limprimerie. Au début de février 1828, Barbier se retira, pressentant la catastrophe. Balzac resta seul propriétaire de limprimerie, et une nouvelle société fut fondée pour lexploitation de la fabrique de caractères. Dès le mois de mars, Balzac, qui avait signé des billets à ordre à tort et à travers, ne pouvait plus faire face aux créanciers, ni payer ses ouvriers. Craignant la contrainte par corps, il se cacha dans un quartier alors à lécart et passablement sinistre, près de lObservatoire, où il loua un appartement au 1, rue Cassini, sous le nom de son beau-frère Surville. Mi-avril, la société de fonderie était dissoute. Lun des fils de Mme de Berny, Alexandre, succéda à Balzac dans ses droits dans lancienne société (en une quinzaine dannées, il allait faire de la fonderie lun des premiers établissements de la capitale). Et mi-août, Barbier racheta limprimerie pour soixante-sept mille francs - le montant de lactif. Balzac se retrouvait avec soixante mille francs de dettes, dont cinquante envers sa famille. Il navait plus dautre solution que de reprendre la plume. Rêvant décrire une Histoire de France pittoresque, il navait cessé de se documenter pour ses projets de romans historiques. Mais ces visées demandaient encore de longues études... Il se décida donc pour une histoire située dans un passé plus récent, pendant la guerre des chouans, qui lui semblait plus facile et plus rapide à réaliser. Il demanda asile au général de Pommereul (le fils du protecteur de son père), qui habitait Fougères. Il allait commencer à écrire là le premier des romans quil jugerait plus tard digne dentrer dans La Comédie humaine: Les Chouans. | ||||
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