
Malgré leur surprise et de grandes réticences, M. et Mme Balzac
donnèrent à leur fils deux ans pour faire les preuves de son talent
- dans la plus grande discrétion. Par souci du quen-dira-t-on, on fit
en effet courir le bruit quil était en province, chez un parent notaire.
À lui de ne pas se montrer dans les lieux où il risquait dêtre
reconnu.
Tandis que les Balzac, par économie, partaient vivre à la campagne, à Villeparisis, le jeune Honoré sinstalla dans un petit logis sous les toits, rue Lesdiguières, près de la bibliothèquede lArsenal, où il lisait alors Descartes et Malebranche, et sessayait à traduire Spinozadu latin. Il caressa plusieurs projets, poésie, roman, opéra-comique tiré du Corsaire de Byron, comédie, avant de sarrêter en septembre au sujet de Cromwell, tragédie en cinq actes quil sévertua au cours des mois suivants à mettre en vers, marchant «la tête en feu» dans les pas de Racine, de Corneille et de Bossuet. Faute de pouvoir aller au spectacle, il se délassait en écrivant aussi un petit roman sentimental par lettres à la manière de Jean-Jacques Rousseau, et se promenait dans le faubourg, observant les gens, se mêlant à eux avec dautant plus de facilité quil était aussi mal vêtu quun ouvrier, et prenant plaisir à sidentifier à eux dans une sorte d«ivresse des facultés morales» (Facino Cane). Au printemps, il séjourna à LIsle-Adam, dans lOise, chez un vieil ami de son pèrequi lavait pris en amitié et lencourageait. Il semble quil découvrit alors lHistoire naturelle de Buffon, qui lui donna, plus tard, lidée de La Comédie humaine. «Si Buffon a faitun magnifique ouvrage en essayant de représenter dans un livre lensemble de la zoologie,ny avait-il pas une uvre de ce genre à faire pour la Société?» écrira-t-il en 1842 dans son grand Avant-Propos. Cest sans doute là aussi quil lut pour la première fois un roman de Walter Scott, car il sessaya immédiatement à pasticher Ivanhoé, qui venait de paraîtreen français et passionnait la jeunesse romantique. En tout cas, Scott lui fit prendre conscience quil était possible délever le roman, genre alors très secondaire et peu noble, «à la valeur philosophique de lhistoire». Et il pressentit, en voyant la manière dont Scott ressuscitait «lesprit des temps anciens» et mêlait «le drame, le portrait, le paysage, la description [...],le merveilleux et le vrai, [...] la poésie et les plus humbles langages» (Avant-Propos de 1842),la possibilité dun genre littéraire qui ferait la synthèse de tous les autres. Ce fut une révélation. Peu après le mariage de sa sur Laure, en mai, avec Eugène Surville, ingénieur des Ponts et Chaussées, Balzac lut Cromwell devant parents et amis de la famille. Sa déconvenue fut grande devant leurs visages atterrés. Par acquit de conscience, le manuscrit fut soumisà lacadémicien Andrieux, qui, après une lecture attentive, nota sur un petit papier: «Doit faire quoi que ce soit sauf de la littérature.» Un petit papier que Laure déroba sur le bureau [de lacadémicien et montra à son frère. Cen fut fini des tragédies, mais certainement pas de la littérature. Balzac avait déjà repris son essai de roman historique, baptisé Falthurne et truffé de considérations philosophiqueset ésotériques - car il sétait passionné pour le magnétisme animal, très en vogue. Il ébaucha aussi Corsino (situé en Écosse, évidemment), où il se représenta sous les traits à la fois du doux et sentimental Néhoro (anagramme transparente) et du mâle Corsino, pétri de science et de métaphysique, séducteur cynique, affranchi des contraintes sociales. Et il se remit à son petit roman épistolaire, dont le héros, del Ryès, était lui aussi un double idéalisé de lui-même, brillant, beau, peintre à succès, auteur dun ouvrage immortel, pianiste virtuose - et amoureux de sa sur de lait. M. et Mme Balzac donnèrent néanmoins congé de la rue Lesdiguières pour le 31 décembre 1820. Balzac dut retourner vivre avec eux à Villeparisis, alors un village de cinq cents habitants, dans la campagne. | ||||
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