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Honoré de Balzac / 1819-1820 Rue Lesdiguières
 

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Malgré leur surprise et de grandes réticences, M. et Mme Balzac donnèrent à leur fils deux ans pour faire les preuves de son talent - dans la plus grande discrétion. Par souci du qu’en-dira-t-on, on fit en effet courir le bruit qu’il était en province, chez un parent notaire. À lui de ne pas se montrer dans les lieux où il risquait d’être reconnu.
Tandis que les Balzac, par économie, partaient vivre à la campagne, à Villeparisis, le jeune Honoré s’installa dans un petit logis sous les toits, rue Lesdiguières, près de la bibliothèquede l’Arsenal, où il lisait alors Descartes et Malebranche, et s’essayait à traduire Spinozadu latin. Il caressa plusieurs projets, poésie, roman, opéra-comique tiré du Corsaire de Byron, comédie, avant de s’arrêter en septembre au sujet de Cromwell, tragédie en cinq actes qu’il s’évertua au cours des mois suivants à mettre en vers, marchant «la tête en feu» dans les pas de Racine, de Corneille et de Bossuet. Faute de pouvoir aller au spectacle, il se délassait en écrivant aussi un petit roman sentimental par lettres à la manière de Jean-Jacques Rousseau, et se promenait dans le faubourg, observant les gens, se mêlant à eux avec d’autant plus de facilité qu’il était aussi mal vêtu qu’un ouvrier, et prenant plaisir à s’identifier à eux dans une sorte d’«ivresse des facultés morales» (Facino Cane).
Au printemps, il séjourna à L’Isle-Adam, dans l’Oise, chez un vieil ami de son pèrequi l’avait pris en amitié et l’encourageait. Il semble qu’il découvrit alors l’Histoire naturelle de Buffon, qui lui donna, plus tard, l’idée de La Comédie humaine. «Si Buffon a faitun magnifique ouvrage en essayant de représenter dans un livre l’ensemble de la zoologie,n’y avait-il pas une œuvre de ce genre à faire pour la Société?» écrira-t-il en 1842 dans son grand Avant-Propos. C’est sans doute là aussi qu’il lut pour la première fois un roman de Walter Scott, car il s’essaya immédiatement à pasticher Ivanhoé, qui venait de paraîtreen français et passionnait la jeunesse romantique. En tout cas, Scott lui fit prendre conscience qu’il était possible d’élever le roman, genre alors très secondaire et peu noble, «à la valeur philosophique de l’histoire». Et il pressentit, en voyant la manière dont Scott ressuscitait «l’esprit des temps anciens» et mêlait «le drame, le portrait, le paysage, la description [...],le merveilleux et le vrai, [...] la poésie et les plus humbles langages» (Avant-Propos de 1842),la possibilité d’un genre littéraire qui ferait la synthèse de tous les autres. Ce fut une révélation.
Peu après le mariage de sa sœur Laure, en mai, avec Eugène Surville, ingénieur des Ponts et Chaussées, Balzac lut Cromwell devant parents et amis de la famille. Sa déconvenue fut grande devant leurs visages atterrés. Par acquit de conscience, le manuscrit fut soumisà l’académicien Andrieux, qui, après une lecture attentive, nota sur un petit papier: «Doit faire quoi que ce soit sauf de la littérature.» Un petit papier que Laure déroba sur le bureau [de l’académicien et montra à son frère.
C’en fut fini des tragédies, mais certainement pas de la littérature. Balzac avait déjà repris son essai de roman historique, baptisé Falthurne et truffé de considérations philosophiqueset ésotériques - car il s’était passionné pour le magnétisme animal, très en vogue. Il ébaucha aussi Corsino (situé en Écosse, évidemment), où il se représenta sous les traits à la fois du doux et sentimental Néhoro (anagramme transparente) et du mâle Corsino, pétri de science et de métaphysique, séducteur cynique, affranchi des contraintes sociales. Et il se remit à son petit roman épistolaire, dont le héros, del Ryès, était lui aussi un double idéalisé de lui-même, brillant, beau, peintre à succès, auteur d’un ouvrage immortel, pianiste virtuose - et amoureux de sa sœur de lait.
M. et Mme Balzac donnèrent néanmoins congé de la rue Lesdiguières pour le 31 décembre 1820. Balzac dut retourner vivre avec eux à Villeparisis, alors un village de cinq cents habitants, dans la campagne.