Spiritualisme et subjectivité
Ces quelques exceptions prouvent si besoin était
que l'aspect impersonnel, critique, et théorique a
largement dominé l'art français. Tout s'est
passé comme si, en effet, les origines spiritualistes
ou mystiques de la modernité, comme le rappelle Jean
Clair avec quelque outrance37, avaient été
refoulées avec diligence, comme si le modernisme
volontariste dont nombre d'artistes firent preuve les
avaient immanquablement écarté de cette orbe
de réflexion, voire de la subjectivité
même du créateur, qui fut dans le même
temps contenue avec opiniâtreté. La dimension
plus généralement métaphysique de l'art
a souvent été répudiée, et
l'oeuvre inclassable d'Yves Klein demeure comme une
anomalie. Elle cumule, on le sait, une inspiration
rosicrucienne, une propension à la symbolique la plus
chargée et des formes aussi épurées que
possible : contradictions fortes qui ne se rangent ni dans
l'esprit de finesse ni dans l'esprit de
géométrie. Le fameux « International
Klein Blue » a fait le tour du monde38 sans que pourtant son oeuvre ait
été réellement intégrée
ou assimilée dans le paysage français,
à cause, probablement, du respect (et tout ensemble
de la méfiance) qu'elle suscitait et du coefficient
mythologique trop encombrant aux yeux de certains. Toutes
choses étant égales par ailleurs, et si la
mort en 1962 n'avait brutalement interrompu son oeuvre,
Klein aurait pu avoir le rayonnement et l'influence d'un
Joseph Beuys, que l'on perçoit encore aujourd'hui en
Allemagne.
Même si la perspective peut sembler hardie, et en
ne perdant toutefois pas de vue
l'hétérogénéité
délibérée de la liste, on pourrait en
dire autant d'artistes, avant ou après Klein, comme
Eugène Leroy, Etienne-Martin, Gaston Chaissac, Robert
Filliou, Robert Malaval, Christian Boltanski, Erik Dietman,
Jean-Pierre Bertrand. Tous, à un degré plus ou
moins marqué, ont récusé la tradition
formaliste française, ce qui leur a valu d'être
négligés de longues années, et
(à l'exception de Boltanski) de ne trouver que
tardivement la reconnaissance39. L'usage de la première
personne, finirait-on par croire, est fatalement
incompatible avec les conceptions modernes de l'art, et la
moindre contradiction est exclue des ressources qui
s'offrent à l'artiste. Sans compter la conception de
plus en plus étriquée des avant-gardes, qui
progressivement ne faisait place qu'à de simples
soldats engagés dans une communauté
monolithique. Il est vrai que les artistes français
ne furent pas les seuls à affronter ces implacables
commandements modernistes qui tendaient à propager
une idée limitative, pour ne pas dire coercitive, de
la modernité. Aux Etats-Unis pourtant, en raison
même de la vigueur des oppositions, des francs-tireurs
comme Bruce Nauman, Eva Hesse ou Louise Bourgeois ont
trouvé presque naturellement leur place.
La vision progressiste de l'histoire a sans doute
empêché aux détours d'un Etienne-Martin
d'être compris dans un premier temps autrement que
comme les effets d'une régression, ce qui
n'était évidemment pas le cas. En Italie, les
artistes de l'Arte Povera intégrèrent
à la même époque dans leurs oeuvres des
dimensions qui auraient sans doute semblé, de ce
côté des Alpes, parfaitement
incongrues40. Pour
Giovanni Anselmo, Alighiero e Boetti, Luciano Fabro, Mario
Merz ou Jannis Kounnellis, l'horizon de la pratique
artistique était aussi bien cosmologique que
subjectif, et la leçon de Lucio Fontana ou d'Alberto
Burri pouvait faire jeu égal avec celle du modernisme
américain. La même constatation s'impose pour
les artistes britanniques du Land Art, Richard Long
ou Hamish Fulton, qui trouvèrent dans le paysage
anglais une continuité au-delà de la rupture
historique. Les uns et les autres attestent aussi du fait
que c'est beaucoup moins la question du « métier
» qui fait obstacle à une appréhension de
l'art libre tout à la fois de l'idéologie et
des mythes modernistes, que la question de l'artiste dans
son rapport à la subjectivité.
L'éclatement des catégories esthétiques
comme l'évolution du rôle et du statut de l'art
depuis trente ans entraînent une certaine
désaffection pour le mythe duchampien de l'artiste
omnipotent, dont les effets commencent seulement de se faire
sentir, et qui seront sans aucun doute aussi perturbants
à Paris qu'à New York.
L'altération des processus de composition et la
modification du rôle même des avant-gardes, la
question du rapport à l'histoire autant que la
modification profonde des équilibres
géopolitiques ou la dilution du
phénomène cosmopolite à Paris, ont fait
perdre à la France sa qualité de lieu de
convergence de l'art international - Paul Valéry et
André Chastel ne s'y retrouveraient probablement
plus. L'enregistrement progressif des nouvelles conditions
qui s'imposent à l'artiste, comme le relatif
essoufflement de l'hégémonie américaine
et les similitudes de plus en plus marquées entre les
oeuvres d'un continent à l'autre, tant au niveau du
vocabulaire qu'à celui des préoccupations,
ouvrent la perspective à une autre
variété de l'exception française libre
du manichéisme historiciste. Si l'« unification
» culturelle n'emporte pas tout sur son passage, et
s'il est assez conscient de sa singularité et de
l'éclatement de son paysage, l'art français
« après l'Amérique » pourrait
bien retrouver un sens tout différent.
37 Comme pour mieux assurer la diffusion
de ses idées, Jean Clair a souvent forcé le
trait de sa vision de l'art moderne dans ses essais comme
dans les expositions dont il fut le commissaire, dont la
dernière en date, « Identité
altérité » à la Biennale de Venise
de 1995.
38 Yves Klein a tissé très
tôt des liens étroits en Allemagne avec le
Groupe Zéro, et l'on ne compte plus les
rétrospectives de son oeuvre à
l'étranger, dont celle qui eut lieu au printemps 1995
à Londres.
39 Le cas d'Eugène Leroy est
particulièrement spectaculaire puisque c'est Georg
Baselitz qui le redécouvrit dans les années
soixante et qu'il fallut cependant attendre 1987 pour qu'un
musée (celui de Villeneuve-d'Ascq) lui consacre une
rétrospective, cinq ans après le musée
de Gand.
40 L'Arte
Povera, d'ailleurs, fut lui aussi
assez tardivement exposé et commenté en France
; un ensemble représentatif fut
présenté dans le cadre de l'exposition «
Identité Italienne » au Centre Georges-Pompidou
en 1981.