Objets et images

La culture de l'objet est évidemment essentielle
dans l'art contemporain, et les artistes français, du
Nouveau Réalisme aux néo-conceptuels des
années quatre-vingt, y ont largement
contribué. Les artistes rassemblés par Pierre
Restany furent à de nombreuses reprises
confrontés aux artistes pop américains, que ce
soit dans des expositions à Paris ou à New
York, dans les galeries d'Illeana Sonnabend ou de Sidney
Janis, ou encore dans des essais qui ont tenté de
cerner les contours d'un art directement en prise avec son
temps. Ces confrontations, qui voulaient recréer une
atmosphère internationaliste cohérente, ne
furent pas exemptes de malentendus, dont certains ont
été de part et d'autre obstinément
refoulés. «
Ce que nous sommes en train de
redécouvrir tant en Europe qu'aux Etats-Unis,
écrivait Restany avec des accents à la Blaise
Cendrars,
c'est un nouveau sens de la nature, de notre
nature contemporaine, industrielle, mécanique,
publicitaire. [...]
Nous ne pouvons plus nous
permettre ni le recul du temps ni la distance objective.
L'appropriation directe du réel est la loi de notre
présent. »
33
C'est peut-être dans cette exaltation du
présent qu'il faut chercher les premières
raisons du rôle fondamentalement différent
attribué à l'objet de part et d'autre de
l'Atlantique. Pour Jasper Johns ou Robert Rauschenberg et
jusqu'à Jim Dine (mais c'est aussi le cas pour Antoni
Tapies), l'objet est pris comme un matériau pictural
parmi d'autres qui s'intègre peu ou prou dans une
esthétique du collage. Il n'en va pas de même
pour Martial Raysse ou Daniel Spoerri, qui mettent l'objet
en exergue, en soulignent les qualités
spécifiques (historiques ou sociologiques) et plient
le dispositif pictural à son service. Le
Ready-Made est ainsi aménagé dans une
structure iconique curieusement classique qui en
détourne la signification originelle.
Généralement présenté comme une
catégorie homogène, l'art de l'assemblage
puise ainsi à deux traditions tout à fait
distinctes, qui se règlent ou sur le modèle de
Georges Braque ou sur celui de Kurt Schwitters.
Deuxième aspect du Nouveau Réalisme : la
dimension sculpturale, à laquelle se rattachent
César, Jean Tinguely, Christo et, dans une moindre
mesure, Arman. La machine, taylorienne ou artisanale, en est
le paradigme implicite ou explicite. John Chamberlain, de
son côté, a un rapport beaucoup plus
esthétisant au matériau brut, dont il tend
à faire oublier l'origine. Au contraire de
César, faut-il le préciser, qui avec une
sculpture comme Ricard, met l'accent sur la valeur de
témoignage culturel dont son art est investi. Sous
cet angle, l'assimilation du Nouveau Réalisme au
Pop Art ne résiste pas, et l'optique cynique,
dépourvue de toute nostalgie, d'un Warhol, dont on ne
trouve à la même époque pas
d'équivalent, renforce encore l'écart : la
fiction américaine demeure, par son sang-froid,
très au-dessus de la réalité.
L'opposition, cependant, a eu tendance à
s'émousser dans les années soixante-dix, avec
les travaux d'artistes comme Jean-Pierre Raynaud, Sarkis ou
Bertrand Lavier, même s'ils ont conservé au
Ready-Made son intégrité, et l'ont
orienté eux aussi dans un sens critique. A
l'exaltation poétique des Nouveaux Réalistes,
ils ont substitué un scepticisme post-moderne dans
lequel nombre d'artistes aux quatre coins du monde peuvent
se reconnaître. Le travail de Bertrand Lavier,
à équidistance de Warhol et de Jeff Koons,
pourrait bien confirmer les avancées d'un
détachement ironique dans le paysage artistique
hexagonal.
Au début des années quatre-vingt, une sorte
de rationalisme néo-conceptuel s'est imposé un
peu partout en Europe, favorisé par l'activisme des
musées d'Art contemporain en France, qui, grâce
à une aide massive de l'Etat depuis 1982, prirent la
mesure du rôle des Kunsthallen en Allemagne et en
Suisse. De nombreuses expositions collectives (parfois
itinérantes), n'ont pas peu contribué à
tisser des affinités entre des artistes comme Bazile,
Bustamante, Ange Leccia, Philippe Thomas, IFP*,
Michel Verjux, Absalon, et Gunther Förg, Nick Kemps,
Reinhard Mucha, Thomas Schütte, Jan Vercruysse, Franz
West ou Jeff Wall, en Allemagne, aux Pays-Bas, en Belgique,
en Autriche ou au Canada. Interrogations sur le statut de
l'image, sur les supports et les techniques qui les
véhiculent : la culture de ces artistes n'est ni
populaire ni érudite, ils entendent plutôt
déstabiliser les apparences de vérité
des icônes actuelles. On ne saurait ici poursuivre et
nuancer les parallèles de façon
détaillée, mais d'Amsterdam à Bordeaux,
il est certain qu'un espace commun a commencé
à se former, et que les discriminations nationales
s'estompent peu à peu. Cependant, les artistes
français de cette génération restent,
comme leur aînés, plus proches de questions
sémiologiques et demeurent étrangers aux
préoccupations métaphysiques
héritées de Beuys ou de Broodthaers.
La reconnaissance de la photographie comme un art
à part entière a encore accusé certains
points de convergence internationale. Jean-Marc Bustamante,
Georges Rousse, Bernard Faucon, Joachim Mogarra, Jean-Luc
Moulène, Patrick Tosani partagent avec James
Casebere, Clegg and Guttmann, Thomas Ruff, Thomas Struth,
Beat Streuli ou James Welling, des intérêts qui
ne sont plus du tout distincts en termes nationaux. Un art
« nouveau » comme la photographie implique aussi
une même origine historique et un rapport beaucoup
plus direct et unanime à un programme moderne,
perçu sous son aspect technique. Qu'il s'agisse du
paysage ou du portrait, la photographie élabore en
effet une iconographie qui s'inscrit d'emblée dans un
espace universel. Il en va de même dans le domaine de
la vidéo, plus homogène encore dans ses
préoccupations médiatiques qui, par
définition, ne connaissent plus la moindre
frontière.
Bref et brutal retour en arrière : ces
développements de l'art français entre 1970 et
1985 montrent à quel point les affichistes ont pu
être occulté par une définition trop
large du Nouveau Réalisme qui ne rend pas justice
à leur originalité. Dans l'histoire du mythe
de la peinture (et en opposition à celles des
idées), leur apport est à l'évidence
beaucoup plus important qu'il n'a pu sembler.
François Dufrêne, Raymond Hains, Mimmo Rotella,
Jacques de la Villéglé ont instruit de la
réalité quotidienne et de l'esthétique
dominante un procès riche en interrogations dont les
conséquences devraient être
réévaluées. Car ils comptent parmi ceux
qui ont perçu tout à la fois
l'instabilité, les limites et les ressources
mêmes de la nature moderne de l'art et se sont
abstenus de conclure dogmatiquement ; ils auraient dû,
en France, ouvrir la voie à une approche de l'art
moins circonspecte qu'elle ne l'a été trop
souvent. Schématiquement à la croisée
des chemins de l'abstraction, du Nouveau Réalisme et
du Pop Art, ces artistes trouvent aujourd'hui un
contexte plus favorable à une reconsidération.
Les « affichistes » proposaient une alternative
constructive à un débat par trop
refermé sur lui-même, comme en
témoignent les timides succès de la nouvelle
figuration. Dite critique ou narrative, la figuration «
à la française » se proposait d'en
découdre explicitement avec les canons modernes. On a
déjà évoqué l'assassinat
symbolique de Marcel Duchamp, qui ne pouvait avoir les
conséquences que Aillaud, Arroyo et Recalcati en
avaient espéré. Réinterprétant
la modernité et livrant une nouvelle querelle
iconophile, ces peintres ont toutefois bousculé
quelques idées reçues sur la
possibilité de peindre à nouveau des images,
ou en renforçant une imagerie moderniste, ou au
contraire en accusant l'aspect désuet du motif.
Jacques Monory ou Gilles Aillaud, qui ont semblé
flirter avec l'hyperréalisme, ne peuvent pourtant
être confrontés à leurs homologues
américains qui mirent en scène
l'obscénité de l'image peinte, en recourant
souvent au close-up.
La peinture française dans les années
soixante et soixante-dix est aussi bien demeurée
à l'écart des tendances de la peinture
anglaise ou allemande. A l'exception d'Eugène Leroy,
aucun peintre dans l'hexagone ne pourrait être
comparé de près ou de loin à des
artistes comme Francis Bacon ou Lucian Freud, Georg Baselitz
ou Anselm Kiefer. Il serait exagéré de parler
de discrédit de la peinture : mais l'enregistrement
du relatif échec de l'Ecole de Paris, et la
persistance d'un état d'esprit formaliste, expliquent
en partie la désaffection dont elle a
été l'objet. Il faudra attendre le
début des années quatre-vingt pour voir se
renouveler un intérêt soutenu pour la «
peinture-peinture »34. Il se produisit à la
faveur d'une tendance internationale amplifiée par le
marché, tant aux Etats-Unis qu'en Italie et en
Allemagne35. Gérard
Garouste, Robert Combas, Jean-Charles Blais, Jean-Michel
Albérola parmi d'autres su-rent se souvenir que
l'abstraction n'est pas la seule voie de salut, et que la
figure n'est en rien victime d'un interdit.
Mais, signe que les mouvements ont commencé,
dès le milieu des années soixante-dix,
à perdre de leur pertinence, c'est dans les oeuvres
de quelques marginaux qu'on trouverait des parallèles
plus convaincants. Gérard Gasiorowski, Alain Jacquet
ou Jean-Michel Sanejouand, eurent des projets qui ne sont
pas si éloignés de ceux d'artistes comme
Gerhard Richter, Sigmar Polke ou encore Michelangelo
Pistoletto. Les Objets en moins de ce dernier, qui
n'ont d'ailleurs été considérés
que tardivement, croisent les préoccupations de
Sanejouand avec ses Charges-Objets 36. Leurs oeuvres n'ont pas
reçu l'audience internationale que ces similitudes
auraient dû favoriser. Car, au-delà de
certaines coïncidences formelles, on y reconnaît
une même volonté d'échapper aux
alternatives parfois étroites qui
caractérisent l'art contemporain, et de retrouver,
par la peinture comprise comme une catégorie ouverte,
les chemins d'une poétique de l'espace et du sujet.
* Information Fiction Publicité
(Dominique Pasqualini, Jean-François Brun, Philippe
Thomas)
33 Pierre Restany, La Réalité dépasse la
fiction, galerie Rive droite,
Paris, 1961.
34 Indice troublant : Jean Hélion
était le seul participant français à
l'exposition « A new spirit in painting », qui se
tint à Londres à la Royal Academy en
1981.
35 Le « retour » à la
figuration fut, on s'en souvient, labelisée «
bad painting », « trans-avant-garde », «
néo-fauve » et intitulée en France «
figuration libre ».
36 Les Objets
en moins de Pistoletto furent
exposés à la Kunsthalle de Berne en 1989, et
la première rétrospective de Jean-Michel
Sanejouand a eu lieu à Beaubourg en 1995.