Formalismes
Le GRAV, les Nouveaux
Réalistes, BMPT,
Support-Surface ont développé d'abondance des
réflexions théoriques sur les fins et les
moyens de l'art, sur le destin des avant-gardes et leur
pertinence politique. Le structuralisme et les
développements de la psychanalyse lacanienne,
confluant dans une perspective marxiste, ont fortement
contribué à donner un tour
délibérément spéculatif à
ces entreprises de définition et de positionnement.
L'existence même de revues comme Peinture Cahiers
théoriques, Macula ou Documents sur
dans les années soixante-dix témoigne de
l'ampleur et de l'importance de la réflexion
critique. L'association de l'art et des sciences humaines,
qui perdure à un moindre degré aujourd'hui,
est devenue la marque spécifique de l'art
français contemporain et eut à ce titre des
effets innombrables, en particulier sur la
subjectivité de l'artiste, qui dut emprunter de
curieux détours pour se réaffirmer pleinement.
On a souvent évoqué la convergence,
à la fin des années cinquante, de certaines
intuitions critiques initiales de Frank Stella et de membres
du GRAV, en soulignant la
diversité des conséquences qu'ils en
tirèrent les uns et les autres. Pour François
Morellet, Julio Le Parc ou Jesus-Rafael Soto,
l'héritage du cinétisme duchampien fut
déterminant - et l'on peut noter au passage que cette
lecture a depuis été totalement
négligée. L'influence des « Concrets
zurichois » (Max Bill et Richard P. Lohse entre
autres), celle d'Auguste Herbin, de Jean Dewasne et de
Victor Vasarely furent tout aussi capitales et constituaient
un fond à partir duquel pouvaient converger des
projets d'artistes venant d'horizons très
différents27.
L'intérêt pour le mouvement, qui à la
même époque se traduit littéralement
chez Jean Tinguely ou Pol Bury, incite de nombreux artistes
à tenter sa traduction picturale, et à
développer concurremment procédures
illusionnistes et interactives. Anamorphoses abstraites,
dispositifs toujours plus sophistiqués, jeux de
parallaxes ou de miroirs, les membres du GRAV entendent adresser explicitement leurs
oeuvres à un public aussi large que possible : «
Nous voulons, proclament-ils dans leur
Manifeste de 1963, intéresser le
spectateur, le sortir de [ses] inhibitions, le
décontracter. »
Frank Stella ne se fit pas prier pour reconnaître
la coïncidence de sa propre démarche avec la
leur : « Il y a moins d'illusionnisme dans ma
peinture que dans celle de Vasarely, mais le GRAV peignit, en fait, avant moi, tous les
motifs de base que l'on trouve dans ma peinture ; pas de la
façon dont je l'ai fait, mais on peut trouver les
schèmes des dessins que j'ai utilisés dans
l'oeuvre de Vasarely et autres. » Il s'empresse
toutefois de préciser : « Je n'en avais
même pas entendu parler. Je considère toute
cette école géométrique
européenne - une sorte d'école post Max Bill -
très ennuyeuse 28 ». On sait à quel
point cette lutte contre l'illusionnisme devint centrale
dans les oeuvres de Donald Judd et, dans une moindre mesure,
de Carl Andre. Les uns et les autres prennent le contre-pied
de l'expressionnisme de leurs aînées et
s'inscrivent en faux contre toute vision romantique de
l'art, contre toute espèce de concession à la
tradition européenne.
Les moyens et les fins spécifiques qui sont
proposés sur les deux rives de l'Atlantique divergent
radicalement. Les artistes du GRAV
ont en fait deux buts qui peuvent sembler contradictoires :
la recherche de valeurs illusionnistes et la volonté
de démystifier l'oeuvre d'art. Les Américains
identifient, dans une logique strictement progressiste, un
seul travers de la peinture occidentale comme cause de tous
les maux et s'emploient exclusivement à
l'éradiquer. Pour Stella comme pour Judd, les
questions essentielles restent celles du tableau et de
l'espace pictural. Pour François Morellet, le
résultat compte moins que le système
lui-même : il fait délibérément
apparaître les processus de création que les
titres de ses oeuvres décrivent. Quant à eux,
Soto ou Nicolas Schöffer préfèrent, avec
leurs installations, se confronter à l'espace
réel. On le voit, que ce soit sur le versant
conceptuel ou sur le versant formel, les comparaisons cas
par cas deviennent difficiles et improductives.
Plus encore que le GRAV, BMPT et Support-Surface ont
profondément marqué de leur empreinte le
paysage artistique à la fin des années
soixante en divisant les questions. Pour Buren, Mosset,
Parmentier et Toroni, « la peinture n'est plus ce
qu'a toujours été l'art : une distraction.
Elle n'est plus le bandeau que l'on met devant les yeux du
spectateur, qui permet à celui-ci de ne pas se
retourner sur la réalité. La peinture [de
BMPT] ne fait qu'exister.
»29 Le programme est
d'autant plus radical qu'il sera scrupuleusement tenu, de
longues années durant, avant que Daniel Buren ne se
livre avec ces mêmes rayures, devenues purs signaux au
service d'une pléthore de dispositifs, à une
critique idéologique de l'espace muséal puis
de l'espace public. La neutralité, obtenue par un
minimum de moyens, mis en oeuvre sans lassitude apparente
à travers un système répétitif
qui ne souffrait aucune variation, est bien
éloignée des déclinaisons des «
objets spécifiques » de Donald Judd.
Il n'est pas indifférent de noter que, sept ans
après la fondation des Nouveaux Réalistes,
cette entreprise de démystification des pratiques de
l'art et de sa réception se fonde en grande partie
sur une critique virulente de l'oeuvre de Duchamp, lequel,
déclarait Buren en 1967, « n'est pas
anti-art. Il appartient à l'art. Art de
célébration de la société de
consommation. Art rassurant. »30 L'apport critique de Buren, comme
en témoignent ses volumineux écrits, suscita
par ses excès mêmes des réactions plus
vives et durables que le meurtre exclusivement symbolique
que Gilles Aillaud, Eduardo Arroyo et Antonio Recalcati
perpétrèrent en 1965 (trois ans avant la
disparition de l'auteur du Grand Verre) dans un
polyptyque intitulé Vivre et laisser mourir ou la
fin tragique de Marcel Duchamp.
La neutralité et le renoncement à la
subjectivité sont encore les chevaux de bataille de
Support-Surface, qui fait son apparition en 1970. Pour
Claude Viallat, « l'objet de la peinture, c'est la
peinture elle-même »31 et il faut en explorer le
fonctionnement, en décomposer les
éléments, en éliminer toute chair, en
moquer, à l'occasion, le romantisme. Toiles libres,
au mur et au sol, châssis sans toile, agrafages,
pliages... : la peinture est en quelque sorte mise à
nu, révélant ses qualités
intrinsèques, expulsant, avec son propre
consentement, l'artiste de son oeuvre. Avant d'explorer
d'autres voies, Jean-Pierre Pincemin avait à ses
débuts « éliminé le pinceau qui
relie le peintre à la toile » dans un geste
définitif. Dans son essai publié en 1968,
L'Enseignement de la peinture, Marcelin Pleynet,
quant à lui, livrait un apparat théorique
riche en références dont s'inspirèrent
les peintres, et qui confortait l'impression de didactisme
qui se dégage en effet des travaux de Louis Cane,
Daniel Dezeuze, Marc Devade entre autres. «
Déconstruction » fut - déjà - le
mot-clef de ces spéculations, qui voulaient
entretenir des liens étroits et
privilégiés avec la pensée
philosophique du moment.
Que ces tendances (auxquelles on pourrait adjoindre
Janapa 32) restent
pratiquement sans comparaison possible hors des
frontières ne laisse pas de susciter de multiples
interrogations. Sans doute pourrait-on, au terme d'un
très long examen, en rapprocher certains aspects de
la peinture américaine, sur le problème de la
couleur notamment, certains a priori d'un artiste de
l'Arte Povera comme Giulio Paolini, ou encore
évoquer l'engagement politique d'un Joseph Beuys ou
d'un Hans Haacke. Mais ces parallèles seraient
évidemment trop fragmentaires pour fournir une
leçon convaincante. On se contentera alors de
souligner combien cette complexe intrication sans
équivalent des niveaux esthétique,
théorique et politique a pu faire obstacle à
une diffusion plus large de ces oeuvres à
l'étranger, puisqu'elles réclamaient bel et
bien un travail de traduction pour être pleinement
intelligibles. Une relecture globale de ces oeuvres,
considérées dans toute l'étendue de
leurs développements jusqu'à aujourd'hui, et
au-delà des premières options dogmatiques qui
les fondaient, pourrait seule restituer leur importance dans
un panorama international revisité : nul doute que ce
ne soit désormais la tâche des institutions
françaises.
26 Ernest Renan donnait en 1882 une
définition moderne de la nation dans une
célèbre conférence à la Sorbonne
(OEuvres complètes, tome
I, Editions Calmann-Lévy,
Paris, 1947). Voir aussi Jean-Louis
Déotte, Oubliez ! Les
ruines, l'Europe, le musée, Editions de L'Harmattan, Paris, 1994.
27 Voir la synthèse de Serge
Lemoine, « G.L.M.T.C. », in 25 ans d'art en France,
Editions Legrand et Larousse, Paris, 1986.
28 Bruce Glaser, « Questions
à Stella et Judd », in Regards sur l'art américain des
années soixante,
présenté par Claude Ginzt, Editions
Territoires, Paris, 1979.
29 Michel Claura, in Catalogue de la
Cinquième Biennale de Paris, 1967.
30Daniel Buren, « Entretien avec
Georges Boudaille », in Ecrits, Tome I, CAPC,
Bordeaux, 1991.
31 Claude Viallat, « Notes de
travail », VH
101, n°5, Paris,
1971.
32 L'éphémère
Janapa,
qui regroupait notamment Christian Bonnefoy, Pierre Dunoyer
et Antonio Semeraro, a radicalisé une théorie
de la peinture, à l'exclusion de toute
préoccupation sociopolitique.