Les avants-gardes, pour quoi faire

Les artistes français, à la fin des
années cinquante, sont bien éloignés du
pragmatisme de leurs semblables américains qui n'ont
pas l'obligation de s'en référer à une
longue et riche tradition. Ecrire l'histoire, disait Goethe,
est une façon de se débarrasser du
passé : il ne semble pas que la possibilité de
le faire ait été accordée aux
Européens, tout entiers consacrés à
relever le présent de ses ruines. Si,
outre-Atlantique, des tendances se voient baptisées
par une critique et une presse souvent hostiles, en France
les écoles et les groupements formellement
autoconstitués et autoproclamés se
succèdent. Le fait peut sembler anecdotique : mais
une telle volonté de se fédérer autour
de programmes plus ou moins stricts et
élaborés est le symptôme le plus
sûr d'une croyance dans les missions quasi
messianiques de l'avant-garde - et, à cet
égard, le souvenir du surréalisme est
naturellement déterminant. Pour autant, de scissions
en recompositions, le panorama de l'art français est
beaucoup plus morcelé qu'ailleurs, et aucun groupe
n'est parvenu à imposer une marque durable dans
l'époque. On est loin de la relative
homogénéité de la scène
new-yorkaise, comme de la domination presque sans partage de
l'
Arte Povera en Italie.
La vigueur des prises de positions collectives dont cette
histoire récente est émaillée18 montre bien qu'en France la
religion du progrès rassemble de nombreux sectateurs.
Ainsi du GRAV (Groupe de recherche
d'art visuel) ou, quelques années plus tard, de
Support-Surface et de BMPT (Buren,
Mosset, Parmentier, Toroni), qui affichent sans ambages
leurs ambitions progressistes. Il s'agit d'échapper
aux impasses et aux piétinements de l'histoire
moderne, même si c'est au prix d'un
réductionnisme dont ils découvrent
bientôt les limites. Comment y remédier puisque
la modernité est redevenue célibataire ? Le
phénomène de relecture ou de
dépassement de l'histoire n'est d'ailleurs pas propre
aux seuls arts visuels et s'observe aussi dans le domaine de
la littérature, avec le Nouveau Roman puis la revue
Tel Quel, et dans le domaine du cinéma avec
les Cahiers et la Nouvelle Vague. Les figures
tutélaires qui s'imposent ont pour nom Marcel Proust,
mais aussi James Joyce, Ezra Pound, Charles Olson, et Jean
Renoir mais aussi John Ford, Howard Hawks, Raoul Walsh,
Orson Welles...
Si la plupart de ces tendances veulent, avec toute la
positivité requise, construire des programmes, on ne
peut oublier la persistance de l'iconoclasme et d'une
certaine tradition révolutionnaire et
idéaliste dont le lettrisme puis le
situationnisme19 ont
repris le flambeau. Détruire, disent-ils alors, et
retrouver les conditions d'une culture sur laquelle ni le
commerce ni l'idéologie n'auraient de prise. A
l'écran noir des Hurlements en faveur de Sade
succéda une théorie de la
Société du spectacle qui marquait avec
une hauteur de vue et une grandeur toute classique
l'échec d'une génération. Guy Debord
fut sans doute l'un des rares à assumer jusqu'au bout
les conséquences de ses thèses, en
renonçant à élaborer autre chose qu'une
oeuvre critique. Le situationnisme fut inévitablement
sans suite dans le domaine pictural, et les
expérimentations d'Asger Jorn
s'étiolèrent alors dans une peinture
conventionnelle.
Positivisme et critique sont les deux faces de la
même médaille de l'esprit utopique, dont les
derniers feux brûleront en 1968. Pour les artistes
français au lendemain de la guerre, le monde doit et
peut changer en profondeur, et l'entreprise mérite
qu'on s'y consacre avec ferveur ; pour les artistes
américains, en revanche, il a déjà
changé dans ses structures et dans ses formes, dans
son architecture et ses représentations, et la
modernité est un fait accompli, qui, en tant que tel,
ne saurait être remis en cause. L'art français
se doit au contraire de trouver un emploi à une
avant-garde qui a perdu le contact originel avec la «
modernité ». On pourrait lire sous cet angle
nombre de textes et de pétitions de principe
publiés à l'époque pour comprendre que
cette quête d'un nouveau lien entre l'art et la
culture, qui ne s'épargne pas toujours des accents
pathétiques, est le véritable aiguillon de
nombreuses recherches.
Conséquence caractéristique et essentielle
de la quasi-naturalité de la modernité
américaine : l'éclectisme, ou en tout cas
l'indifférence aux questions de genres et de
catégories, qui ne s'est d'ailleurs pas
démenti de l'après-guerre à
aujourd'hui, et dont Willem de Kooning reste le meilleur
exemple. L'expressionnisme rend vaine toute distinction
théorique tranchée entre abstraction et
figuration. Les différences entre l'une et l'autre
sont en effet impertinentes, comme la critique
américaine, et en particulier Clément
Greenberg dès 1954, l'a noté à maintes
reprises. Il faut rappeler que, somme toute, le dogmatisme
dont fit toujours preuve Donald Judd est l'exception qui
confirme la règle. Comme l'est en France Jean
Dubuffet, pour des raisons inverses, passant d'un genre
à l'autre avec désinvolture et qui, par
parenthèse, fut l'un des rares à
conquérir une audience à Manhattan. Les
peintres français ont le plus souvent
préféré chercher une issue dans un
intransigeant débat abstraction-figuration.
Débat qui s'est d'ailleurs poursuivi jusque dans les
années quatre-vingt, et où se cristallisent
des positions idéologiques tranchées. Il est
ainsi très peu d'artistes français qui aient
dérogé sans scrupules à leur programme
figuratif ou abstrait20 .
La guerre a encore marqué une autre rupture nette
dans le cours des événements en ce sens que,
si aux Etats-Unis, le dadaïsme et le surréalisme
ont eu très tôt des relais constants21, les artistes français ont
tenté de ressusciter une tradition qui avait
été dramatiquement interrompue. Michel
Tapié lui-même voulut promouvoir la politique
de la table rase pour donner à l'abstraction
française un nouveau départ22. En 1961, les membres du GRAV se proposent «
d'éliminer la catégorie "oeuvre d'art"
»23. Et plus
significativement encore, l'une des premières
expositions du Nouveau Réalisme est intitulée,
dans un brutal accès de surenchère, «
40° au-dessus de Dada ». Le programme
néo-réaliste impliquait, selon les mots
mêmes de Pierre Restany qui emmenait une phalange
hétéroclite, le renoncement a priori
aux modes d'expression traditionnels et la volonté
d'adapter le Ready-Made aux conditions sociologiques
de l'époque24. Ce
qui aura pour effet, entre autres, de donner à
l'objet une importance qu'il n'avait pas pour Duchamp et,
à travers l'insistance sur la « fièvre
de l'imagination quantitative », d'abdiquer toute
signification symbolique.
La politique de la table rase astreint ses partisans
à interroger la nature même de l'art, à
promouvoir « art » l'absence totale d'art, comme
le fait Ben Vautier depuis 1960, à en envisager la
mort pure et simple. Avec Buren, Mosset, Parmentier, Toroni,
la peinture est mise à nu avec une étonnante
radicalité qu'ignore le positivisme américain,
ou que, à tout le moins, il convertit rapidement par
des solutions économiques. De nombreuses pratiques
conceptuelles de l'époque font tout simplement
l'impasse sur la notion d'oeuvre, renoncement qui en
revanche n'affecte pas les travaux de Joseph Kosuth ou de
Lawrence Weiner. En un mot, l'art français se cherche
encore une place dans l'histoire de l'art en
exagérant les termes d'un hypothétique
affrontement idéologique, quand la critique et les
artistes américains veulent affirmer la place de
l'art moderne dans l'histoire et dans la culture.
La constitution objective, au niveau des institutions et
du marché, d'un axe Amérique-Allemagne
à partir des années soixante-dix, a encore
renforcé la spécificité
française et exalté une relation passionnelle
des citoyens avec le pays lui-même, qui date des
années cinquante. Au niveau politique, ce conflit
interne est exalté par les guerres coloniales
d'Indochine et d'Algérie, émaillées de
nombreux renversements et repentirs25.
Raymond Hains, qui cumule volontiers différentes
métaphores dans les titres de ses oeuvres, intitule
son exposition à la galerie J en 1961 « La
France déchirée ». Cette déchirure
persistera assez pour susciter des comportements parfois
contradictoires et imprévisibles mais constitutifs de
l'identité française. Pour le dire autrement,
la France, qui avait inventé et âprement
défendu l'idée de nation26, se
résignait difficilement à devenir un pays
d'Europe parmi d'autres, tenu d'élaborer de nouvelles
stratégies pour recomposer une identité
contemporaine.
18 Catherine Millet, L'Art contemporain en France, Flammarion, Paris, 1987.
19 Isidore Isou, De l'Impressionnisme au Lettrisme, Editions Filipacchi, Paris, 1973. Voir les
textes célèbres de Guy Debord, La Société du
spectacle, Buchet-Chastel, Paris,
1967 (réédition Gallimard, 1992) et
Commentaires sur la
société du spectacle, Editions Gérard Lebovici, Paris, 1988
(réédition Gallimard, 1992) et la
synthèse de Jean-François Martos,
Histoire de l'Internationale
situationniste, Champ Libre,
Paris, 1989 (réimpression Ivréa, 1995).
20 Louis Cane, théoricien de
Support-Surface, et Vincent Bioulès, sont parmi ceux
qui changèrent leur fusil d'épaule.
Jean-Pierre Pincemin a fait de l'éclectisme le
principe même de son oeuvre.
21 De Matta à Pollock, de Duchamp
à John Cage, de John Cage à Robert
Rauschenberg, de Rauschenberg à Warhol.
22 Michel Tapié, Un Art autre, Editions
Gabriel Giraud, Paris, 1952.
23 Voir Catherine Millet, op. cit.
24 Voir le catalogue, 1960, Les Nouveaux
Réalistes, musée
d'Art moderne de la Ville de Paris, 1986.
25 Voir René
Rémond, Histoire de France,
Notre siècle de 1918 à 1991, Fayard-Le Livre de Poche, Paris, 1991.