Une vue cavalière de l'exception
hexagonale
En Comparer la situation française aux
situations américaine, allemande, britannique et
italienne est, à bien des égards,
nécessaire, compte tenu de la précarité
de l'idée d'une spécificité nationale
dans le domaine artistique, compte tenu aussi des structures
de communication et de diffusion de la culture dans la
société contemporaine. C'est surtout la seule
façon de saisir dans son étrangeté (qui
échappe parfois aux nationaux eux-mêmes) la
diversité et l'originalité de l'art
français d'aujourd'hui, les lignes de rupture
d'après lesquelles il s'est organisé. On
privilégiera dans l'art des trente dernières
années quelques thèmes à partir
desquels la confrontation devient significative. Même
si les concepts et les catégories esthétiques
en vigueur ailleurs sont difficilement applicables en
France, ou, parfois, ne le sont pas du tout, ces
confrontations devraient permettre de dégager
quelques traits saillants de l'exception
française.
D'Est en Ouest
Dans ses études sur l'art français, du
pré-moyen Âge jusqu'aux premières
années du XIXe
siècle1,
André Chastel a pu distinguer suffisamment de
caractères spécifiques qui donnent à
l'hexagone, par rapport au reste de l'Europe, une
identité forte et tranchée. Identité
paradoxale cependant, dont il n'hésite pas à
souligner la complexité. « On a pu
parler, écrit-il dans son Introduction
à l'histoire de l'art français 2, de "l'isthme français",
c'est-à-dire d'un lieu terminal où viennent
s'accommoder tôt ou tard les trouvailles de l'ensemble
européen avec des mises en relations rendues fatales
par les voisinages dans un espace facile à
parcourir. » Conception assez répandue et
ancrée dans la conscience nationale, et que l'on
trouve déjà, bien des années
auparavant, sous la plume de Paul Valéry, qui
décrit la France comme un « auteur
»3. La France est
bien ce creuset, qui selon les mots de Chastel, s'emploie
à filtrer et à métamorphoser emprunts
et modèles, dans le domaine de l'art comme dans
d'autres et qui, depuis François Ier, sollicite les artistes
étrangers et les accueille volontiers quand ils
veulent oeuvrer sur son sol. Et, à l'exception d'un
Nicolas Poussin, qui préféra Rome à
Paris, la royauté puis la république savent
assez favoriser les arts pour dissuader les candidats
à l'exil.
Jusqu'au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, cette
description reste valable dans ses grandes lignes : le
Montparnasse cosmopolite est, au début du
siècle, la place forte où Pablo Picasso
rencontre Guillaume Apollinaire et Gertrude Stein,
où, sur les traces de Cézanne, l'art moderne
est réputé s'inventer. Le cubisme est la
« cathédrale de l'avenir », selon
les mots lyriques d'Umberto Boccioni. Cette légende
d'une ville-lumière où tout se fait, se vit et
se dit, serait évidemment diminuée et
réduite à un simple conte nationaliste par la
comparaison avec d'autres pôles d'activités
européens, mais l'histoire veut des lieux prestigieux
et la modernité devait attribuer une demeure
légendaire à ses héros. Paris
s'appropria sans embarras cette position stratégique,
la fit sienne avec une telle facilité qu'elle pouvait
bien se voir comme le centre d'un monde qui en effet
l'adulait. Et sans doute, l'effervescence de la
création s'y canalisait-elle mieux qu'ailleurs :
« Plus les échanges sont actifs, remarquait
encore Valéry, plus il importe que les conventions,
les poids, mesures et monnaies soient stables et bien
définis. »
Si Dada, pourtant, voit le jour à Zurich, au
Cabaret Voltaire, il trouve à Paris un terrain
propice à son épanouissement, où le
poète a déjà dit sa lassitude du monde
ancien. Tristan Tzara lui-même reconnaît
dès 1920 l'importance des prodromes dadaïstes
français4.
Lautréamont, Alfred Jarry en sont les ancêtres
naturels, Arthur Cravan et Jacques Vaché ses figures
fugitives autour desquelles le mythe ne demande qu'à
se cristalliser. Tandis que, pour beaucoup d'artistes et
d'intellectuels, l'heure est au retour à
l'ordre5, l'activisme de
Francis Picabia et d'André Breton installera
définitivement le mouvement surréaliste. Pour
ce qui nous occupe ici, les voyages atlantiques de Duchamp
et Picabia, mais aussi ceux d'André Masson et de
Matta quelque temps plus tard, eurent des rôles dont
les effets seront bien plus grands qu'on ne pouvait le
soupçonner alors sur les rives de la Seine. A
l'Armory Show, déjà, puis à la
Société des artistes indépendants et
à travers la revue 391 ou la
Société anonyme créée par
Duchamp et Katherine S. Dreier, ils semaient les
premières graines d'une révolution qui, des
années plus tard, bouleverserait les fondements
mêmes de l'art américain et gauchirait le
destin de l'art européen.
La conversion habile opérée par
André Breton d'un mouvement iconoclaste et nihiliste
en machine de guerre va peu à peu modifier les termes
du débat entre la France et les autres parties du
monde. Rançon, payable à long terme, d'un
extraordinaire succès : l'art français
influence plus qu'il n'est influençable et
néglige peu à peu les apports
extérieurs. Le surréalisme est, d'un point de
vue stratégique, sans rival et étend partout
son empire en s'exportant aux quatre coins du monde. Il ne
s'agit pas ici d'en rappeler l'histoire, que dominent
« la toute puissance du rêve et le jeu
désintéressé de la pensée
»6, rêve
généreux qui n'empêchera pas,
d'ailleurs, la révolution surréaliste
d'être régie selon des préceptes
staliniens. Mais il faut se souvenir que, s'il a
constitué un déclic fatal pour la
première génération d'artistes
américains en la libérant du
régionalisme7, et
n'eut d'autres suites en France que celles que Breton
lui-même voulut bien lui donner jusqu'à sa mort
en 1966, son influence n'en a pas moins perduré
sourdement. Quand bien même les uns ou les autres ont
récusé toute espèce de parenté
avec le surréalisme, les idées qui y
présidaient n'ont cessé de ressurgir sous des
formes plus ou moins identifiables.

Mais, dans les années quarante, la maison est mal
gardée : le désastre militaire et politique,
la détermination des nazis à entraver toute
liberté artistique, l'exil à New York de
quelques-uns des tenants les plus en vue de l'art moderne,
favorisent un larcin que l'Europe aura toutes les peines du
monde à accepter. Selon la thèse de Serge
Guilbaut, New York « vole l'idée d'art
moderne »8. Il
faudrait sur bien des points nuancer le propos de Guilbaut,
trop souvent schématique et qui privilégie les
considérations institutionnelles et politiques sans
faire assez de place aux raisons artistiques objectives qui
expliquent tout autant ce transfert de responsabilité
d'une métropole à une autre9. C'est évidemment par le
cinéma, d'ailleurs bien plus que par le truchement
des arts visuels, que la propagande et le modèle
culturel américain se diffuseront en Europe. Mais
cette thèse remarquable - et significativement
paranoïaque - illustre bien les rapports imaginaires
qui se sont instaurés et maintenus jusqu'à
aujourd'hui entre l'ancien et le nouveau continent.
Le traumatisme est d'autant plus profond que le plan
Marshall entérine au niveau économique un
renversement dans les termes du contrat moral qui liait les
continents. Les Etats-Unis d'Amérique sont
désormais les protecteurs d'une Europe en ruine et
occupent, contre l'URSS, une position
idéologique dominante et triomphante. Et, si on n'a
jamais vu un voleur restituer son butin sous quelque forme
que ce soit, l'impunité que les USA se sont octroyée les met
à l'abri de toute revendication. Encore aurait-il
fallu que quelqu'un soit en mesure de dénoncer haut
et clair cette spoliation. L'École de Paris ne s'est
sans doute pas aperçu qu'un vol avait
été commis et se préoccupait dès
1950, par la voix de Charles Estienne, de savoir si
l'abstraction était ou non un
académisme10. Poser
la question n'était pas seulement y répondre :
c'était aussi en faire un simple argument
rhétorique, une querelle de spécialistes.
Matisse avait pourtant bien pressenti toutes les richesses
futures de l'Amérique11, et des années plus tard,
Pierre Soulages refusait de son côté les «
principes dictés d'avance » par les
orthodoxes. Mais ces prises de conscience furent rares et
les termes de l'enjeu mal perçus par le milieu
parisien. Pourtant, dès 1952 furent
présentées à de nombreuses reprises les
oeuvres de Gorky, Pollock, Motherwell, De Kooning, entre
autres, qui rencontrèrent un écho quasiment
nul, à quelques exceptions près12.
Pour les Américains, le jugement est sans appel :
« L'Europe, écrit ainsi Harold Rosenberg,
n'avait plus grand-chose à offrir hormis un
mélange de souvenirs »13. Et, avec le cynisme et la
froideur qui conviennent aux vainqueurs, Henry Geldzhaler
commente : « Nous avons soigneusement
préparé et reconstruit l'Europe à notre
image depuis 1945, de sorte que deux tendances de
l'iconographie américaine, Kline, Pollock et de
Kooning d'un côté, les artistes pop de l'autre,
deviennent compréhensibles à
l'étranger 14
». En se déplaçant aussi brutalement
à l'Ouest, la modernité (et le cosmopolitisme
avec elle) n'a pas seulement changé de quartier
général, elle a aussi changé de nature.
Elle a perdu la combativité naïve des
avant-gardes pour rejoindre une dimension bien moins
utopique que mythique. D'une certaine façon, le
concept même d'avant-garde, sous son aspect
volontariste, devient pour eux totalement obsolète.
Plus conquérants que batailleurs, captant sans trop
d'états d'âme un héritage dont ils ne
cherchent pas à vérifier l'origine, Jackson
Pollock et Andy Warhol sont, de manière
opposée, les incarnations majeures du mythe
artistique américain.
C'est par leurs rapports respectifs à
l'idéal moderne qu'Américains et
Français s'opposent. Et en dépit de
ressemblances toutes superficielles, les oeuvres de Georges
Mathieu et Jackson Pollock partagent peu de choses :
l'approche de l'espace est totalement différente chez
l'un et l'autre, et sans aucun doute, le lyrisme
déterminé du premier s'oppose
inéluctablement au primitivisme brutal du
second15. Les
parallèles tentés à l'époque
(Pollock et Lanskoy, Gorky et Matta, Kline et Soulages, De
Kooning et Dubuffet, Rothko et De Staël, par exemple)
entrepris par le marchand Léo Castelli en
195016 et
renouvelés lors de l'exposition « Les
années 50 » à Beaubourg en 1988,
constituaient des tentatives inabouties et fatalement
infructueuses puisqu'elles se cantonnaient à des
équivalences formelles, et ignoraient
précisément l'orientation héroïque
de la peinture américaine. Hubert Damisch17 remarque que l'opposition
conflictuelle posée entre informel et
géométrique en Europe a contribué
à rétrécir le débat ; la
peinture européenne est, dans son ensemble,
restée poétique et métaphorique, ce qui
montre encore que la rupture idéologique et
culturelle fut évidemment plus forte que la rupture
formelle. Simon Hantaï, toutefois, constitue une
exception remarquable en ce qu'il sut intégrer dans
une oeuvre originale les leçons américaines
à la tradition européenne.
Comme l'art en Allemagne, en Italie ou en
Grande-Bretagne, mais d'une façon encore plus
sensible qui tient à sa gloire passée, l'art
en France affronte ainsi bien plus que la
nécessité d'un simple repositionnement. Par
leurs interrogations à la fois théoriques et
politiques, par leur attitude souvent militante qui tend
à ancrer l'art dans les dimensions idéologique
et sociale, les mouvements qui s'imposent à la veille
des années soixante trahissent une inquiétude
profonde. Tout se passe comme si l'art ne pouvait en aucun
cas se suffire à lui-même, comme s'il fallait
à tout prix combler un espace laissé vacant
par la séparation d'avec l'évidence moderne.
Dans sa Théorie esthétique, Theodor
Adorno mit en relief le caractère inéluctable
de l'effondrement des évidences auxquelles l'artiste
européen aurait pu s'adosser. La montée en
puissance des arts allemand et italien à partir de
1965 rendra, de ce côté du Rhin et des Alpes,
cette inquiétude encore plus évidente. La
notion même d'art international se modifie
profondément au cours de ces années-là,
et la France, qui n'est plus en aucune façon le
creuset décrit par André Chastel,
s'apprête à occuper une place
singulière.
Alain Cueff, critique d'art (rédacteur au Journal
des Arts), enseignant à l'université de Lille
III
1 André Chastel, L'Art français,
quatre volumes (trois volumes parus), Flammarion, Paris,
1993, 1994, 1995.
2 André Chastel, Introduction à l'art
français,
Champs-Flammarion, Paris, 1993.
3 Paul Valéry, «
Pensée et art français », in
OEuvres complètes
II, La Pléiade, Gallimard,
Paris, 1960.
4 Voir l'étude monumentale de
Michel Sanouillet, Dada à
Paris, Flammarion, Paris, 1993 et
celle de Marc Dachy, Dada et les
dadaïsmes, Folio-Gallimard,
Paris, 1994.
5 Kenneth Silver, Vers le retour à l'ordre, traduction française de Dennis Collins,
Flammarion, Paris, 1991.
6 André Breton, Manifestes du surréalisme, Gallimard, Paris, 1972.
7 Irving Sandler, Le Triomphe de l'art
américain, traduction
française de Frank Straschitz, trois volumes,
Editions Carré, Paris, 1990.
8 Serge Guilbaut, Comment New York vola l'idée d'art
moderne, Editions Jacqueline
Chambon, Nîmes, 1992.
9 L'ouvrage très documenté
de Lionel Richard, L'Art et la
Guerre, Flammarion, Paris, 1995,
donne une vision globale de l'impact de la guerre sur l'art
en Europe.
10 Charles Estienne, L'Art abstrait est-il un
académisme, Editions de
Beaune, Paris, 1950.
11 « Vous
comprendrez, quand vous verrez l'Amérique, qu'un jour
ils auront des peintres, parce que ce n'est pas possible,
dans un pays pareil, qui offre des spectacles visuels aussi
éblouissants, qu'il n'y ait pas de peintres un
jour. » Henri Matisse,
Ecrits et propos sur
l'art, Editions Hermann, Paris,
1972.
12 Marcelin Pleynet, Les Etats-Unis de la peinture, Editions du Seuil, Paris, 1986. Jasper Johns et
Robert Rauschenberg exposeront quant à eux à
Paris en 1959 et 1961. Michel Tapié, dans un texte
lumineux de 1952 intitulé « Jackson Pollock avec
nous », saluait l'apport de l'Américain et
fustigeait le sectarisme de ses compatriotes (texte
reproduit dans le catalogue Paris-New York).
13 Harold Rosenberg, La dé-définition de
l'art, traduction
française de Christian Bounay, Editions Jacqueline
Chambon, Nîmes, 1992.
14 Henry Geldzhaler, cité par
Benjamin Buchloh, « L'art unidimensionnel d'Andy Warhol
», catalogue Andy
Warhol, Centre Georges-Pompidou,
Paris, 1990.
15 Voir le catalogue Paris-New York, Paris,
Centre Georges-Pompidou, 1977 et Benjamin Buchloh, «
Formalisme et historicité », in Essais historiques II,
Art Edition, Villeurbanne, 1992.
16 Alfred Pacquement, « Le
rôle des galeries, entretien avec Léo Castelli,
Daniel Cordier et Illeana Sonnabend » et «
Confrontations 1950-1953 », catalogue Paris-New York, Centre
Georges-Pompidou, Paris, 1977.
17 Hubert Damisch, «
Stratégie 1950-1960 », catalogue Paris-New York, Centre
Georges-Pompidou, Paris, 1977. Du même auteur, voir
aussi Fenêtre Jaune
cadmium, Editions du Seuil,
Paris, 1984.