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Art contemporain en France / Tous les pluriels du rien et du singulier
 

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Le qualificatif pictural

En abordant le dernier chant décennal de cette étude limitée, il est clair que l'horizon dégagé en quelque vingt ans est maintenant d'une grande diversité ; ses deux extrêmes auront été, d'une part, une sorte de repli anticlinal de la peinture sur ses propres moyens d'affirmation et, d'autre part, avec le développement des « installations », une annexion progressive et radicale par les artistes de tous les moyens d'expression mis à leur disposition par l'évolution des mentalités et de la compréhension du réel, y compris les plus inarticulés qui garantissent à l'art sa fonction symbolique. Au début des années 80, l'art contemporain devient un phénomène sociologique : on assiste ainsi à un essor extraordinaire du marché de l'art aux Etats-Unis, à la création de nombreux musées en Europe, à des changements de statuts de collections privées qui deviennent publiques, marquant ainsi l'intérêt de collectivités pour des ensembles d'oeuvres rassemblées avec passion et engagement par des particuliers. En France, le nouveau gouvernement socialiste va décider d'ouvrir plus largement l'Hexagone à l'art contemporain, avec une politique d'achats et de constitution de fonds régionaux, avec la création de centres d'art et un développement de la commande publique. L'exemple, à cet égard, le plus connu est, sans conteste, en 1985, la réalisation par Daniel Buren, à l'initiative de Jack Lang, de son oeuvre Les deux plateaux pour la cour d'honneur du Palais Royal qui déclenchera la polémique que l'on sait.

Deux ans plus tôt, dans le catalogue de son exposition « Points de vue », il prophétisait très justement les conséquences de la prolifération contemporaine d'institutions artistiques : « Le musée, tel qu'il se développe aujourd'hui à travers le monde en regard des arts plastiques contemporains, me semble créer vis-à-vis de ceux-ci une révolution ou au moins un changement radical qui est aussi important quant à son influence sur la production artistique que les précédentes découvertes techniques. Par exemple, l'irruption, l'"invention" du musée contemporain dans les arts plastiques, vont les transformer tout aussi profondément que la découverte de la peinture à l'huile bouleversa les données de la peinture pré-existante. (...) J'ai le regret de penser et de dire que ceux parmi les faiseurs de tableaux, d'objets ou autres, qui ne se rendent pas compte de ce rôle inouï de plus en plus envahissant et contraignant - à moins d'y faire face - que le musée joue depuis une vingtaine d'années sont aveugles, ce qui, vu le métier qu'ils font, serait plutôt un handicap, et ils perpétuent avec nostalgie, une technique surannée. »18

Buren pensait-il alors, lorsqu'il évoquait les « faiseurs de tableaux » aux jeunes peintres regroupés en 1980 sous l'appellation, due à Ben, de figuration libre : Robert Combas, Rémi Blanchard, François Boisrond, Hervé Di Rosa, avec aussi Louis Jammes ? En réalité ce label, plutôt que des artistes en groupe constitué autour d'une pensée commune, réunissait des amis soutenus par deux critiques Bernard Lamarche-Vadel et aussi Hervé Perdriolle 19. Tenants d'une esthétique « moderne », dans laquelle les thèmes d'inspiration viennent de la bande dessinée, de la télévision, du rock, toutes cultures de la jeunesse, ils réalisent des peintures foisonnantes, triviales, souvent de grand format, où fourmillent les signes, citations ou textes.

D'autres peintres, en ces mêmes années, adoptent une attitude moins iconoclaste, et semblent, comme Jean-Michel Alberola, Gérard Garouste ou Patrice Giorda, vouloir inscrire leur travail dans une histoire de la peinture qu'ils commentent chacun à leur manière, mêlant imaginaire poétique et dimension épique. A l'optique encore avant-gardiste des années soixante-dix fait donc suite une esthétique de l'immédiateté, du style collectif, où malgré une effervescence muséale sans précédent, ou peut-être à cause d'elle, le risque est d'assister à une dissolution des valeurs de la connaissance perceptive par celles du spectacle. « Le changement qui a le plus d'importance, dans tout ce qui s'est passé depuis vingt ans, réside dans la continuité même du spectacle. Cette importance ne tient pas au perfectionnement de son instrumentation médiatique, qui avait déjà auparavant atteint un stade de développement très avancé : c'est tout simplement que la domination spectaculaire ait pu élever une génération pliée à ses lois. Les conditions extraordinairement neuves dans lesquelles cette génération, dans l'ensemble, a effectivement vécu, constituent un résumé exact et suffisant de tout ce que désormais le spectacle empêche : et aussi de tout ce qu'il permet. »20

 

Si l'on considère maintenant le paysage artistique français que les héritiers de cette société du spectacle ont devant les yeux, il est clair que l'art paraît heureusement ne plus vouloir se contenter d'une fonction de contestation somme toute marginale ; à présent voisinent des pratiques très diversifiées, aussi bien dans la peinture que dans la sculpture, dont l'avenir se chargera de mettre en perspective la pertinence ou l'appartenance à une certaine modernité. Il n'est pas insignifiant que, pour se limiter à la peinture, des artistes contemporains aussi fondamentalement différents que Soulages ou Debré, Arikha ou Szafran, Gasiorowski ou Bertrand, Monory ou Rebeyrolle, Hybert ou Dezeuze, Perrot ou Cuzin, puissent aujourd'hui trouver un public d'amateurs et de collectionneurs. Car, au-delà des clivages réducteurs abstraction-figuration, leurs oeuvres s'articulent sur une culture, une pensée qui leur permet d'appréhender les extrémités du réel et de nous les restituer dans leurs vérités. Le qualificatif pictural qui les caractérise et grâce auquel le beau devient modalité du vrai - « rien n'est beau que le vrai » disait Boileau - les enracine en effet dans la modernité en tant que dernier état d'un réalisme transfigurant l'art et préparant la prophétie de Maurice Blanchot : « L'art est réel dans l'oeuvre. L'oeuvre est réelle dans le monde, parce qu'elle s'y réalise (en accord avec lui, même dans l'ébranlement et la rupture), parce qu'elle aide à sa réalisation et n'a de sens, n'aura de repos que dans le monde où l'homme sera par excellence. »

18 « Entretien entre S.P. et D.B. », in Catalogue de l'exposition de Daniel Buren Points de vue, 6 mai-12 juin 1983, ARC, musée d'Art moderne de la Ville de Paris.
19 Hervé Perdriolle, Figuration libre, Une initiation à la culture mass-médias, Editions Axe-Sud, Frac Midi-Pyrénées, 1984.
20 Guy Debord, Commentaires sur la société du spectacle, Editions Gérard Lebovici, Paris, 1988.