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Art contemporain en France / Tous les pluriels du rien et du singulier
 

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« J'aime à imaginer un art dans lequel le caractère de durée serait remplacé par le provisoire. Art constamment appliqué à la vie.
Spectacles. Saisons. Le soleil. Les danseuses et la danse. »
Charles Baudelaire

« Things fall apart ; the centre cannot hold. »
William Butler Yeats

 

Cinquante ans nous séparent de la fin d'une ère de violence et de terreur où l'homme a, dans la destruction, poussé un peu plus loin les frontières de l'imaginable. Après Auschwitz, après « Little Boy » et « Fat Man », ce supplément d'horreur a dévasté son âme. L'âge atomique fait de lui l'otage de son génie créatif. Dans ce nouveau contexte les rôles de l'art et de l'artiste ne pouvaient qu'être réévalués. Hölderlin n'annonçait-il pas déjà en 1799 : « Et si le royaume des ténèbres fait tout de même irruption de vive force, alors jetons nos plumes sous la table et rendons-nous à l'appel de Dieu, là où la menace sera la plus grande et notre présence la plus utile » ?

Cette place, un autre poète, René Char, la précisera un siècle et demi plus tard :
« Certaines époques de la condition de l'homme subissent l'assaut glacé d'un mal qui prend appui sur les points les plus déshonorés de la nature humaine. Au centre de cet ouragan, le poète complètera par le refus de soi le sens de son message, puis se joindra au parti de ceux qui, ayant ôté à la souffrance son masque de légitimité, assurent le retour éternel de l'entêté portefaix, passeur de justice. » C'est aussi la tâche que les artistes décident de mener à terme, puisqu'aussi bien il s'agira alors pour eux de concilier dans leurs oeuvres les deux issues contradictoires de cette nouvelle conscience de l'après-guerre : la tentative existentielle de dire l'absurdité du monde ou l'éthique escarpée de lui trouver un sens. Sans doute la situation de l'homme au XXe siècle, démuni, amputé du monde, estampé de son destin, est-elle sans précédent dans l'histoire. Dans ce contexte son rapport à l'art va radicalement changer comme le prophétisait en 1812 Hegel dans son cours d'esthétique : « En général, dans le développement de chaque peuple, il arrive un moment où l'art ne suffit plus. (...) Ainsi l'après de l'art consiste en ce que l'esprit est habité par le besoin de se satisfaire lui-même, de se retirer chez lui dans l'intimité de la conscience, comme dans le véritable sanctuaire de la vérité. L'art, en ses débuts, laisse encore une impression de mystère et de secret, de regret, parce que ses créations n'ont pas présenté intégralement à l'intuition sensible leur contenu dans toute sa richesse. Mais lorsque ce contenu entier trouve dans l'art une représentation entière, l'esprit qui regarde plus loin se détourne de cette forme objective, la rejette, rentre en lui-même. »1

Jean-Louis Andral, historien et critique d'art, est conservateur au musée d'Art moderne de la Ville de Paris.

1 Friedrich Hegel, Ästhetik, cours de 1818 à 1829, traduction de Jankélévitch, Aubier, Paris, 1945, tome I, p.136.