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Transcriptions d'architectures / Cas d'école |
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DÉJEUNER DANS LA GARE
Saint-Brieuc, restaurant universitaire
Architecte, David Cras
Bien que sa durée de fonctionnement
ait été réduite dès l’origine à cinquante ans, l’ancienne gare des Côtes-du-Nord, inaugurée en 1905, s’est imposée comme l’un des bâtiments emblématiques de Saint-Brieuc.
Au débouché du pont d’Armor et de la côte,
elle constitue la première image de la ville
et prend à ce titre valeur de signal.
Un restaurant universitaire a récemment réinvesti les lieux. Par l’animation
et la convivialité qu’elle suscite, une telle reconversion convient bien à ce qui fut une gare. Sous sa halle désormais vitrée à chaque extrémité, les étudiants ont remplacé la rumeur des trains et le trottinement pressé des voyageurs. Si la cohérence des anciennes façades urbaines reste de mise, l’intervention de David Cras se donne à lire d’emblée par
des éléments en verre, Réglit et bois, et un effet de masque. Comme toute greffe contemporaine réussie, celle-ci apporte à la ville une bouffée d’oxygène qui rajeunit le signal.
Avec ce restaurant, la halle de gare, flanquée de ses deux constructions annexes (bâtiments des voyageurs et des marchandises), entame en fait sa « troisième vie ». Quand,
après la seconde guerre mondiale, la voie ferrée
du petit train des Côtes-d’Armor fut démontée, les bus la relayèrent, donnant naissanceà une gare routière qui perdura jusqu’à l’ouverture d’une seconde plus moderne.
En 1991, l’ancienne, ouverte à tous vents, était menacée de squat. Parallèlement, la ville devait faire face à l’accroissement de sa population estudiantine. Le CROUS envisageait l’implantation d’un restaurant sur le campus. L’ancien maire souhaitait au contraire attirer
les étudiants au centre-ville. L’idée
d’un concours d’architecture pour reconvertir
la gare s’imposa donc vite, avec un programme assez libre laissant aux concepteurs une part d’interprétation.
« Accolé à la gare, le bâtiment des voyageurs qui était en bon état et parfaitement compatible avec les surfaces attendues
me paraissait indissociable de l’image
de la gare, affirme David Cras. Celui des marchandises dont seul le pignon a finalement été conservé s’avérait moins intéressant par
sa superficie et son état. Tout en restant fidèleà l’esprit de la halle, nous l’avons refermée
par deux pignons vitrés et contreventée par des croix de Saint-André. L’arcature en brique et béton, la toiture d’ardoise et la charpente
ont été restaurées. »
Le restaurant exploite la lisibilité de
la gare, sa structure et le dénivelé entre quais et voies. En guise de réfectoire, quatre pavillons s’alignent sous la halle sans nuire aux transparences d’origine de ce grand volume. Légèrement désaxés, ils s’ouvrent sur
le paysage. Une rue intérieure articule la halle et le bâtiment des voyageurs, qui abrite
des bureaux, la galerie d’art du CROUS,
les sanitaires et un logement de fonction. À l’autre extrémité, la cuisine a fait l’objet d’une extension en Réglit et verre qui se prolonge, masquée derrière le pignon conservé du bâtiment des voyageurs. Elle est en relation avec le scramble qui tire parti de l’ancien quai de ce même bâtiment pour les livraisons.
DOUBLURE CONTEMPORAINE POUR L’ATELIER DE TISSAGE
Belfort, siège européen de General Electric Energy Product
Architectes, Reichen et Robert
À la frange de la vieille ville de Belfort
et des voies ferrées, les bureaux conçus par Reichen et Robert pour General Electric redonnent sens à l’architecture d’un ancien atelier de tissage inscrit dans un magnifique ensemble de locaux industriels du début
du xxe siècle. Une « doublure contemporaine » légère s’immisce ainsi dans la logique et
dans la trame de l’existant pour réintroduire
le bâtiment dans la ville en lui donnant
une nouvelle façade d’entrée et vitaliser
son image. La pureté structurelle
de l’architecture initiale, sa puissance et
la flexibilité de ses espaces sont ainsi valorisées par le nouvel usage, qui vient confirmer
son inscription dans la ville et son impact patrimonial.
C’est en 1999 que la Sempat, société d’économie mixte chargée d’aménager
en technopole l’ensemble du site, lance
la réhabilitation et l’extension de cet atelier
en brique à ossature métallique. Composé
d’un sous-sol partiel, d’un rez-de-chaussée et de deux niveaux de planchers libres de
toute contrainte, il totalise 9 000 mètres carrés
de planchers sur de grands plateaux libres
d’un seul tenant. Tout en conservant
ces qualités spatiales avérées, Reichen
et Robert ont rationalisé les circulations verticales afin d’aménager quatre compartiments de bureaux paysagers
par niveau.
Une extension vient se greffer sur l’édifice existant pour lui octroyer 3 000 mètres carrés de bureaux supplémentaires, investis
par les fonctions administratives et l’accueil. Conçue comme une lame de verre arriméeà la façade ouest de l’atelier, cette aile neuve redonne une élévation noble à l’édifice
en l’orientant délibérément sur l’extérieur
du site de la technopole où il borde une avenue. Sa nouvelle entrée se matérialise par un auvent monumental qui, par son échelle, donne
une identité à l’ensemble tertiaire. Passé le seuil, une rue intérieure offre un espace publicà l’unité de production. Inondée de lumière
par les grandes verrières insérées en toiture, elle intègre toutes les liaisons entre l’ancien atelier et son extension. Par l’alternance d’éléments de vitrage translucides
et transparents, les matériaux affirment
le caractère léger et aérien de celle-ci,
les façades de l’extension étant exclusivement composées de verre. Les architectes ont mis à profit les potentialités du matériau
en lui donnant divers aspects. Tour à tour transparent, translucide ou sablé, le verre,
qui est ici associé à des lames de Profilit
en double peau, donne le ton en jouant sous
la lumière.
Enfin, une résille métallique placée devant la paroi de brique articule l’atelier
de tissage à sa doublure en instaurant
un dialogue serein. Elle abrite les circulations
et sert de support à la signalétique.
Pour Philippe Robert, ce projet fut l’occasion
de «montrer comment la confrontation
de deux langages exprimés avec vérité peut enrichir la qualité d’un espace ».
DANS L’HORIZONTALE DES RESTANQUES
Cotignac, maison d’habitation et exploitation agricole
Architecte, Bertrand Bonnier
Partout dans le monde, l’adéquation parfaite entre l’architecture rurale traditionnelle et son milieu repose sur l’intime connaissance d’un site et d’un climat.
Des formes viennent alors se couler, s’abriter ou s’ouvrir en exploitant au mieux le contexte et les matériaux issus du lieu, le soleil,
le vent, l’ombre et la lumière. La transcription architecturale peut, elle aussi, relever
d’une démarche écologique globale et
d’une réflexion sur l’avenir du paysage rural
et sa mémoire.
Lorsqu’il s’est installé à Cotignac, dans
le Var, l’architecte Bertrand Bonnier décida ainsi de remettre en culture une ancienne oliveraie de cinq hectares gagnée en un demi-siècle
par les broussailles et les pins. Avec pour seuls voisins une poignée de maisons et un monastère, il a déterré les restanques jadis travaillées à main d’homme. Leurs lignes horizontales lui servirent de guide pour donner une extension au bastidon de pierre où il réside et installer en douceur dans le paysage
des capteurs solaires et photovoltaïques et
un bassin de récupération de l’eau pluviale dont l’impact visuel est parfaitement maîtrisé.
La propriété, qui n’est pas raccordée au réseau EDF, trouve ainsi l’énergie nécessaireà l’exploitation agricole et à l’habitation.
Tendue entre les lignes de forces du paysage, l’extension contemporaine souligne avec légèreté la place qu’occupe depuis des siècles l’ancienne maison. Par sa transparence et son enchâssement dans la structure même des terrasses agricoles, elle entre en résonance avec un paysage où elle s’enracine. Orientée plein sud dans le lit des vents dominants,
elle optimise l’apport solaire et réduit la prise au vent et, par voie de conséquence, les risques d’incendie. Lorsqu’ils ne sont pas issus du site, les matériaux utilisés sont légers, pérennes
et recyclables.
Encastrée à mi-hauteur dans
l’une des restanques, sa longue et fine barrette horizontale en bois se greffe à l’arrière
du volume minéral du bastidon, les pierres d’excavation étant recyclées dans les murs.
Des ouvertures en imposte permettent
une ventilation naturelle. À l’avant,
une tonnelle et un passage couvert relient
le bastidon à cette construction neuve qui abrite un séjour et deux chambres. Dans l’entre-deux, des failles vitrées latérales captent
la lumière en cadrant la nature. Indépendants de la construction neuve, des murs de pierre viennent la doubler partiellement pour créer
un bouclier thermique.
Cette maison est parfaitement adaptée au climat et à la topographie. Par son parti architectural et ses options constructives,
elle bénéficie tout au long de l’année
d’un confort climatique et assure à près de 80 % ses besoins en chauffage et en eau chaude.
Un soubassement et des voiles d’inertie additionnels en béton armé compensent
la faible inertie thermique du bois. Plantée
de garrigue et semblant naître du sol, la toiture favorise la collecte des eaux de pluie
qui alimentent un bassin de stockage pour l’arrosage et la lutte contre l’incendie.
En bordure du bassin, les capteurs solaires (20 m2) alimentent l’eau chaude et le chauffage. L’éclairage de la maison, l’électroménager, l’outillage et le pompage de l’eau potable pour l’exploitation et les installations informatique et bureautique sont alimentés en électricité
par la douzaine de capteurs phovoltaïques nichés au creux des restanques.
SUR LES TRACES DES SÉCHOIRS À TABAC, À BOULIAC
Architecte, Jean Nouvel
d-Ouest, les séchoirs à tabac tranchent
par leur couleur sombre et la forme simple
et évidente de leur architecture. Leur texture laisse apparaître des lignes verticales et horizontales dans un même plan et leur tonalité représente toute la gamme des noirs.
On pense à Hartung, Soulages et à Ad Reinhart.
Jean Nouvel a compris que
la transcription de ce « modèle » architectural pouvait être la source d’un nouveau projet.
La typologie demeure, la fonction change. L’hôtel qu’il a conçu est situé sur les coteaux
de la Garonne. Les anciennes installations
d’un vigneron sont reconverties et complétées par des terrasses et une piscine qui s’inscrit avec simplicité dans les gradins de la pente.
Les chambres et le restaurant forment
un ensemble de quatre maisons, groupées plutôt que rangées, à la manière des anciens séchoirs à tabac. Forme, couleur, texture
sont une transcription de celles des séchoirs,
tout en exprimant clairement une fonction nouvelle, grâce aux panneaux relevés
laissant apercevoir les baies panoramiques
des chambres.
REPARTIR DU TOIT
La Condition publique, une fabrique culturelle à Roubaix
Architectes, B&H : Patrick Bouchain, Nicole Concordet et Loïc Julienne
« Revitaliser » pour réintroduire la vie était le propos de l’équipement culturel
qui réunit, dans l’enceinte de la Condition publique à Roubaix, des activités de production et de diffusion. Il participe à la réhabilitation
du quartier Pile-Sainte-Élizabeth et
son directeur artistique, Manu Baron, a passé son enfance dans la ville. Dans le cadre
d’un marché de définition, dès l’année 2002, c’est lui qui a précisé le programme
en collaboration avec l’équipe réunie autour
de l’architecte Patrick Bouchain.
De hauts murs de briques et une longue rue intérieure sous verrière reliant deux halles sont les caractéristiques de l’édifice. Construit en 1901 selon les plans de l’architecte Alfred Bouvy, il était voué au conditionnement de la laine (réception et analyse pour en fixer le prix). Sa structure intégrait des poteaux Eiffel
et une dalle conçue selon le procédé de François Hennebique, l’un des inventeurs du béton
armé. En 1972, la crise industrielle interrompait l’activité et, en 1998, l’édifice fut inscrit à l’Inventaire supplémentaire des monuments historiques.
Si la difficulté consistait à faire pénétrer la lumière dans un lieu qui en était privé,
car le stockage imposait l’obscurité, il fallait aussi trouver un point de vue patrimonial guidant l’intervention. La toiture-terrasse
qui protégeait la laine des apports calorifiques fournit de façon insolite la solution. Issues
de graines accrochées dans la laine, des plantes sauvages du monde entier y avaient poussé, trouvant là un terreau de poussières industrielles. Cette toiture végétalisée naturelle s’imposa dès lors comme principale valeur patrimoniale, lieu de découverte et observatoire scientifique. Parallèlement,
des négociations avec l’architecte des Bâtiments de France permirent de rehausser partiellement la toiture pour intégrer la salle de spectacle
et apporter la lumière par un immense lanterneau.
Distinctes par leur forme et
leur traitement, la halle A (rectangulaire)
et la halle B (trapézoïdale) accueillent
des fonctions différentes. La seconde, simplement repeinte en blanc, mise aux normes et équipée des installations indispensables, témoigne de l’état d’origine. Elle abrite
des activités de fabrication, des studios
et des ateliers. La première, colorée et vivante, accueille le public en valorisant les éléments anciens (caisse, salle des ventes sous verrière, bureaux…). Dans l’entrepôt, à l’articulation
des lieux publics (restaurant, café, boutique, salon) et techniques, la salle de spectacle est
au cœur du dispositif. Sa toiture légère intègre les éléments techniques de la scène.
Une structure en bois assure l’autonomie structurelle et une zone de fabrique et
de stockage est aménagée dans un espace libre situé à l’arrière de la salle. En périphérie,
les fonctions ouvertes sur la ville, et notamment le café, sont autant de vecteurs de convivialité et d’accès informels invitant tous les habitants du quartier à s’intéresser aux activités proposées par la Condition publique ou à venir y flâner.
Le travail de recherche de la botaniste Liliana Motta sur la « prairie naturelle »
de la toiture montre comment des plantes
se développent dans un milieu a priori défavorable. Le parcours de découverte aménagé sur la terrasse de la halle A est accessible aux visiteurs, celle de la halle B étant un espace de recherche à ciel ouvert réservé
à l’Université de Lille, qui étudie la reproduction des plantes et leur utilisation pour dépolluer
les terres industrielles.
DÉCHIFFRER LA FRICHE EN PLAINE SAINT-DENIS
Architecte, Vincent Huber
C’est à la demande d’une société spécialisée dans l’organisation d’événements culturels que l’architecte Vincent Huber
a investi, en 1988, l’un des bâtiments
des Entrepôts et Magasins Générauxà Saint-Denis pour y installer 2 500 m2
de bureaux. En quatre mois, il devait créer
des plateaux de travail « conviviaux et vivants » pour 200 collaborateurs, des salles de réunion
et de rangements ainsi qu’une régie son
et vidéo.
Depuis le XIXe siècle, ces constructions industrielles où l’on stockait jadis les denrées destinées au ravitaillement de la capitale
ont façonné le paysage industriel du nord
de la Paris. Au cours de la dernière décennie, dans le cadre du Projet urbain de la Plaine Saint-Denis, des quartiers entiers se restructurent
et la revalorisation d’une partie de
ce patrimoine participe à la création d’un pôle d’activités attractif pour des entreprises
des secteurs textiles ou audiovisuels.
Les atouts de ces bâtiments sont indéniables. Outre leurs vertus constructives, ils offrent de grands volumes et de belles hauteurs sous plafond où il est aisé d’implanter des espaces flexibles et modulables adaptés aux besoins des entreprises d’aujourd’hui.
S’installant dans la moitié d’un entrepôt à vins construit en 1860, l’architecte
s’est attaché à préserver l’esprit d’un bâtiment constitué de murs périphériques en meulière
et d’une charpente en acier riveté supportant une toiture à double pente. Si l’enveloppe
reste intacte, à l’intérieur, la structure et
la trame d’origine donnent le ton. L’architecte
a déchiffré les composantes du bâtiment
pour les recomposer ensuite. Afin de rétablir
la hauteur initiale perturbée par la création
d’un quai de déchargement, il a créé un décaissé. Le principe constructif de son intervention
est indépendant de l’enveloppe du bâtiment.
La mise en œuvre des deux niveaux de plancher en open space est réalisée par une structure acier glissée dans le volume existant. Cette structure, constituée de portiques positionnésà l’axe des fermes d’origine, porte des bacs collaborants. Des trémies de 8 × 3 m absorbent les circulations en révélant la verticalité
de l’entrepôt. Elles offrent ainsi une lecture
du volume dans son ensemble, des vues verticales et d’autres obliques vers l’extérieur. Installé en rive des plateaux, un système
de ventilation à double flux fait office de garde-corps. En sous-face des planchers, des chemins de câble apparents absorbent les réseaux électrique et informatique.
Ludiques par le contraste
des matériaux, légères et déplaçables au gré des besoins, les salles de réunion
et de rangement sont des boîtes autonomes vissées dans les planchers. Les locaux destinés
aux rangements ont des murs textiles ;
ceux des salles de réunion sont en polycarbonate et ceux des sanitaires en brique, un parement de bois étant réservé à la régie
du rez-de-chaussée.
L’entreprise commanditaire ayant déposé son bilan, une autre société audio-visuelle lui a succédé. Le principe des plateaux libres et des trémies reste intact, mais
des salles de réunion plus traditionnelles
se sont substituées aux boîtes démontables…
CULTURES ET SÉRÉNITÉ À MEXICO
Mexico, Casa de Francia (Centre Culturel Français)
Architecte, Bernard Desmoulin
Quand le Centre culturel français
de Mexico dut réinvestir les locaux de l’ancienne ambassade, le maître d’ouvrage et l’architecte surent prendre le temps de redéfinir le programme pour s’adapter au contexte. Conçu par Bernard Desmoulin, cet équipement qui se singularise par la variété de ses fonctions apparut alors comme un prototype des nouveaux centres de ressources sur la France contemporaine à l’étranger.
Au moment où l’architecte arrive dans
la ville, l’ambassade a libéré, dans le centre historique, une grande villa représentative
de l’architecture porfirienne du XIXe siècle dont peu d’exemples demeurent. Elle est entourée d’un jardin et ses façades sont classées,
mais l’intérieur est dénaturé. La destruction
du bâtiment, auquel nul n’est attaché et
qui peine à préserver sa place dans le contexte chaotique d’une mégapole, n’est pourtant pas exclue. Desmoulin, qui a en tête l’architecture sobre, paisible et colorée de Luis Barragan, constate avec surprise qu’au Mexique,
cette culture est supplantée par l’influence
nord-américaine.
Si l’objectif du nouveau centre culturel est d’être attractif, la programmation initiale, trop axée sur la bibliothèque, appréhende mal un mode de vie local centré sur l’extérieur dont témoignent pourtant, dans la ville, une poignée de lieux agréables et polyfonctionnels appréciés des Mexicains.
« L’ancienne ambassade apparaissait à beaucoup comme un objet encombrant qui, malgré son jardin, ne disposait pas d’espaces extérieurs, rappelle l’architecte. Une simple rénovation n’ayant guère de sens, j’ai proposé de créer un lieu en instaurant une tension
entre la villa elle-même et une extension contemporaine qui lui donnerait un cadre
et redéfinirait ses limites. » La villa devenant l’élément d’ancrage d’un projet centré sur
le jardin, le maître d’ouvrage et l’architecte élaborèrent un nouveau programme
en définissant des espaces liés à des activités culturelles nécessaires : médiathèque, librairie, salles d’exposition, café-restaurant, agence
de voyage, administration. Ils trouvèrent ensuite des partenaires pour faire vivre
ces fonctions.
Remplacé par une grille, l’ancien mur d’enceinte révèle les façades de la villa, l’extension créant une équerre basse en limite de terrain. Le bâtiment d’accueil, sur rue,
se rattache par un mur en travertin à un second volume qui se déploie en périphérie de
la parcelle et abrite l’administration et la salle d’exposition. Largement vitrée, celle-ci prolonge visuellement la terrasse du restaurant et la librairie qui occupent le rez-de-chaussée
de la villa. Accessibles par un ponton de bois, bureaux et agence de voyage complètent l’enceinte construite en dessinant une nappe basse vouée à l’accueil et aux rencontres.
La villa, dont les façades ont été restaurées,
a été reprise en sous-œuvre et adaptée
aux normes sismiques. L’intérieur, remodelé, offre un espace fluide éclairé par un vide central coiffé d’un lanterneau. Accessible par
un escalier extérieur accompagné d’un mur
en écaille d’acier oxydé, la médiathèque occupe les deux niveaux supérieurs. Pour préserver
le charme domestique de la villa et faire rentrer la médiathèque dans des surfaces relativement petites, des bibliothèques dessinées sur mesure se font presque oublier.
Jeux de couleurs, contrastes entre matériaux lisses et rugueux, lignes pures
et formes en équilibre ou en porte à faux…,
le vocabulaire mis en œuvre se retrouve
dans les bâtiments neufs.
DANS LA COUR DU CHÂTEAU
Médiathèque à Pessac
Architectes, Brochet, Lajus, Pueyo
Dans les médiathèques actuelles,
le désir de culture peut être favorisé
par la qualité des lieux. Dès lors, elles tendent à confirmer leur vocation de lien social
et leur mission d’information en offrant
de grands et beaux espaces ouverts
sur l’extérieur. Quand le patrimoine
s’en mêle, c’est encore mieux.
À Pessac, la médiathèque de Camponac s’est approprié la cour de service d’un ancien château vinicole, où elle se glisse doucement entre un séchoir à tabac et l’aile arrière
de la cour d’honneur. La composition initiale servant de guide, deux nouvelles façades viennent combler l’angle nord-est et une dent creuse face au parc. Si une belle toiture en zinc plissée de shed abrite la médiathèque en lui donnant son identité, son esthétique procède aussi d’un mimétisme discret qui cultive
des proximités successives. Au séchoir à tabac, elle emprunte ses clayettes de bois. Elle en tire les volets qui unifient son écriture et donnent
le ton à l’extérieur comme à l’intérieur,
où les murs de pierre blanchis à la chaux
de l’existant sont à leur tour révélés pour faire le lien avec l’architecture ancienne.
Écarts et décollements préservent l’intégrité des constructions anciennes
et nouvelles, désormais réunies dans un même ensemble pour accueillir des fonctions municipales complémentaires.
HABITER DANS UN RÉSERVOIR
Appartement à Paris
Architectes, Donati et Dubor
Transformer un réservoir d’eau
en logement est certes inhabituel, surtout si celui-ci se trouve au cœur de l’un des quartiers les plus prestigieux de Paris. Saisissant l’opportunité d’une reconversion aussi complexe qu’astucieuse, l’architecte en a profité pour mettre en valeur une structure métallique de type Eiffel et ouvrir sur la ville des vues à 360º. En créant une habitation moderne, insolite et ludique, elle offre ainsi une seconde vie à une tourelle à vocation technique.
Avenue Rapp à Paris, entre le pont
de l’Alma et la tour Eiffel, un ensemble d’immeubles du XIXe siècle abrita pendant longtemps la direction des Magasins du Louvre. À l’articulation de la rue Montessuy, le bâtiment principal était dominé par une tour et
un belvédère en fonte portant haut le lion, symbole des magasins. Attenant à cette tour, un volume annexé à hauteur des septième
et huitième étages abritait le double cuvelage d’un réservoir d’eau.
Au cours de l’année 2000, alors qu’elle réaménage des bureaux dans cet ensemble, Monica Donati découvre l’existence de
cette tourelle grillagée, alors livrée aux pigeons et ouverte aux fuites. L’architecte est aussitôt séduite par les vues extraordinaires
qu’offre sur Paris ce qui n’est alors aux yeux des copropriétaires qu’une partie commune délaissée : tour Eiffel d’un côté, dôme
des Invalides de l’autre et le zinc des toits
qui fait lien.
Avec le soutien de son commanditaire
et celle du président de la copropriété satisfait à l’idée d’une reconversion de ces espaces
en logement, elle se porte acquéreur
d’un volume de 3 fois 6 mètres de hauteur
sur 9 mètres de surface au niveau du sol
du 7e étage de la tour. Ce niveau, qui met
celle-ci en relation avec l’aile annexe et
une partie des combles du bâtiment principal, deviendra le niveau de référence du logement en lui offrant une soixantaine de mètres carrés habitables.
Bien que les façades de l’immeuble
et celles de la tour soient en pierre,
son ossature porteuse est constituée par
une structure métallique de type Eiffel avec
une charpente en poutres treillis. Dans la tour elle-même, trois planchers aux niveaux supérieurs sont reliés entre eux par des échelles métalliques. Quant aux percements,
ils se limitent à d’étroites meurtrières, à quatre petites ouvertures (8e étage), aux quatre cadrans d’une horloge extérieure (9e étage)
et au vasistas des combles.
Dès l’entrée (7e étage de la tour), l’architecte s’est attachée à exploiter
la verticalité de l’espace en ouvrant
le maximum de vues sur la ville afin de faire entrer la lumière. Pour ce faire, elle a tiré parti des linteaux métalliques existants.
Des ouvertures discrètes ont également été aménagées dans les combles et en toiture. L’aménagement contemporain joue
en permanence avec la logique de l’existant
que l’architecte souligne et prolonge. Quand des escaliers neufs s’imposaient, ils sont en acier brut verni pour faire écho aux échelles existantes. Celles-ci grimpent jusqu’aux combles, où la charpente s’apparente à une « mini-tour Eiffel » de six mètres de haut qui fait de l’œil à la grande. En partie basse,
c’est l’ancien cuvelage découpé qui dicte sa loi
en accompagnant de sa peau d’acier rouillé
la montée de l’escalier.
REPARCOURIR L'ABBAYE
Espaces d’accueil et parcours muséographique
dans une abbaye à Nieul-sur-l’Autise
Architectes, Tetrac
Depuis le XIe siècle, l’abbaye de Nieul-sur-l’Autise, qui fut longtemps liée à la création
et à la mise en valeur du Marais poitevin a connu un développement constant. Classée monument historique en 1862, elle appartient depuis
un quart de siècle au département
de la Vendée.
Les chanoines ayant jadis décidé
de partager la vie quotidienne des habitants soucieux de survivre dans ce milieu hostile, l’abbaye n’est pas isolée du reste du village.
On y accède par la rue principale, où
se trouvent l’église, le cloître, le dortoir
et les autres constructions protégées.
Le travail réalisé à l’intérieur et autour de l’abbaye est remarquable à plus d’un titre. Au-delà de l’incrustation d’un langage contemporain dans l’architecture romane,
le projet comporte la recomposition de plusieurs maisons de village avec leurs jardins respectifs, pour aboutir à un ensemble cohérent dans lequel dialoguent les pleins et les vides,
le religieux et le profane, l’ancien et le nouveau, unis dans un même parcours de visite.
Les architectes ont su se laisser guider par
la configuration des lieux pour imaginer
une interprétation des espaces qui va au-delà du territoire de l’abbaye. Celle-ci n’est plus
un lieu clos. Elle offre au contraire ses espacesà la visite pour exprimer son architecture et, à travers une muséographie appropriée, pour expliquer les activités des moines
de Saintonge.
La déconstruction a ici une place prépondérante, car c’est par elle que
les architectes ont pu faire saisir les spécificités de chaque espace, avant de les compléter.
Les adjonctions sont d’une discrétion et
d’une élégance absolue, et le doute n’existe pas quant à l’époque de construction des ouvrages.
Chaque composant a été inventé, dessiné et construit avec la même détermination
que celle des moines bâtisseurs du Moyen Âge,
et avec le même désir d’exprimer la vérité
des matériaux. La conception de
la scénographie, de la mise en lumière et du mobilier est homogène, et particulièrement didactique pour expliciter l’architecture
et la construction médiévale. La lumière est programmée dans ses effets pour accompagner les commentaires. Quant aux espaces extérieurs, ils respectent la modestie
et la sensibilité des jardins de l’époque tout
en exprimant une certaine modernité.
Le parcours commence à droite
de l’église. Après la découverte des maisons,
on accède par une passerelle à la partie supérieure du cloître avant de redescendre
pour continuer la visite. L’image de cette passerelle en verre et métal se poursuit tout au long de l’itinéraire. En traversant les bâtiments, elle révèle leur structure, leur rythme ou certains détails de leur architecture. Souligné par une scénographie vivante, le propos scientifique accompagne cette déambulation par des films projetés sur les murs, des écrans tactiles intégrés au garde-corps, des moulages, des jeux de lumière, des anamorphoses
et des impressions au sol. L’architecture romane se conjugue au présent.
MUSER DANS LA PISCINE À ROUBAIX
Architecte, Jean-Paul Philippon
Bassin-nef, bains-cloîtres, galerie-accueil, cafetéria-club : quand Jean-Paul Philippon
a entrepris de recomposer la piscine de la rue
des Champs à Roubaix pour la métamorphoser en musée, chacune des parties de l’édifice
est devenue à elle seule un programme.
Il a mis à profit une unité complexe où l’ancienne fonction transparaît par petites touches dès le début du parcours, situé
à l’articulation du hall d’accueil et du bassin.
Si l’on en croit le conservateur, Bruno Gaudichon, localiser dans une ancienne piscine au décor prégnant et au plan complexe
les collections d’un musée depuis longtemps délaissé pouvait pourtant sembler saugrenu car les modifications d’usage répondent parfois maladroitement à un souci patrimonial.
Ici, le projet culturel du musée consistait à renforcer la part consacrée à la mémoire
de l’industrie textile et à l’art figuratif
et à développer une politique d’animation.
La programmation architecturale ayant pallié ces difficultés, la démarche prenait tout
son sens. Les habitants de Roubaix étaient en effet très attachés à cette piscine, construite entre 1923 et 1932 par l’architecte Albert Baert, équipement qui resta en fonction jusqu’en 1985. Témoin d’une politique urbaine et sociale progressiste et des théories hygiénistes
de son époque, elle comptait en 1934 parmi
les établissements de bains les plus modernes d’Europe et recèle des éléments architectoniques remarquables : verrières
en éventail dominant la voûte du grand bassin, cabines de bain, galeries…
Dans une ville en proie à une crise sociale et économique, la réouverture d’un site porteur de valeur affective pouvait faciliter l’accès
de tous à des nourritures culturelles réputées coûteuses et improductives. La ville elle-même valorisait son image par la création d’un musée aussi attractif que le Musée des beaux-arts
de Lille et le Musée d’art moderne de Villeneuve d’Ascq, alors même que la région Nord-Pas-de-Calais orchestrait un ambitieux programme
de rénovation de ses musées.
Lié au contexte social et urbain
d’une ville du Nord, l’actuel musée préserve « l’âme du site ». En venant du centre-ville,
c’est à travers les percées d’un mur de brique qui séparait jadis la piscine d’une usine que
le visiteur perçoit son jardin et son hall d’accueil vitré. À l’intérieur, l’architecte a déjoué
les contraintes d’un espace natatoire habillé
de céramique en s’appropriant deux espaces distincts : les ailes des baignoires et le grand bassin. Les baignoires sont vouées aux beaux-arts, le bassin à la statuaire et aux collections textiles et industrielles. Le parcours muséographique s’organise autour, ponctué
par les galeries et par la scansion des alvéoles des cabines de bain transformées en vitrines pour les objets fragiles et les textiles. Un enregistrement sonore diffusé toutes
les heures évoque le bruit des baigneurs.
Tout en respectant la logique du bâti existant, deux extensions éclairées par
des éléments de vitrage s’agencent derrière
des parois de pierre sombre. Parallèle au bassin, la première permet de boucler le parcours
des Beaux-arts dans les anciens bains.
La seconde, perpendiculaire à l’ancienne héberge de la piscine accueille la salle d’exposition temporaire et l’auditorium.
Quant à l’ancienne buvette sur jardin, elle offre désormais un restaurant agréable.
FAIRE SON MARCHÉ DANS L’ÉGLISE
Marché couvert et espace culturel à Sarlat-
la-Caneda
Architecte, Jean Nouvel
Le domaine spirituel et celui
des « nourritures terrestres » ont en commun
de rassembler les hommes. Alors, pourquoi
ne pas installer un marché dans une église ?
Considérablement altérée depuis
la Révolution, l’Église Sainte-Marie de Sarlat-la-Caneda a connu divers usages : logements, ateliers, boulangerie, Hôtel des postes…Classée au titre des Monuments Historiques en 1905, elle échappa de justesse à la destruction.
Devenue disponible, elle est aujourd’hui une halle maraîchère qui s’inscrit dans le tissu et dans la vie urbaine. D’une dimension exceptionnelle, une porte métallique à deux battants exprime de façon presque théâtrale
la mise en commun des espaces, celui de l’église et celui des rues adjacentes. Suspendues
aux voûtes et fixées aux parois, des plaques
de métal masquent l’éclairage et composent avec les ouvertures un jeu de formes qui dialoguent entre elles.
Surplombant la nef, deux mezzanines vouées à l’organisation de manifestations culturelles communiquent avec le marché
où certains étals démontables peuvent donner lieu à une nouvelle mutation plus occasionnelle en accueillant une estrade le temps
d’un spectacle. Le projet initial prévoyait l’implantation d’un ascenseur débouchant
sur un belvédère au sommet du clocher.
L’ÉCURIE RETROUVE SES CHEVAUX
Académie du spectacle à Versailles
Architecte, Patrick Bouchain
et Loïc Julienne (B&H)
En se succédant dans la Grande Écurie
du château de Versailles, construite au XVIIe siècle par Jules Hardouin-Mansart, l’armée
et diverses administrations avaient altéré l’harmonie et le sens des lieux. Défigurée
dans sa distribution intérieure, elle apparaissait au printemps 2002 comme une « coquille
sans âme », ignorée du public qui ne la concevait plus que comme un décor de théâtre.
Ce témoignage de la splendeur des écuries royales renfermait pourtant de beaux espaces susceptibles de se prêter à des usages
plus appropriés.
Avec la complicité de l’architecte
Patrick Bouchain, qui avait déjà réalisé
son théâtre équestre d’Aubervilliers,
Bartabas y a installé son Académie du spectacle. Redonner à Versailles le goût de la fête équestre et y attirer le grand public étant aussi l’enjeu d’un tel projet, les liens entre l’écurie, le château et la ville se recréent tandis que s’opère une médiation entre passé
et présent.
Le manège de l’Académie s’installe
en creux dans le bâtiment existant. La scène, qui occupe les deux tiers de la surface
est constituée d’un sol en tourbe et de deux coulisses habillées de miroirs. Le tiers restant est occupé par la salle, d’une capacité d’environ 800 spectateurs dans sa plus grande jauge. Traitée comme le serait un mobilier de grande taille, elle s’apparente à un écrin en bois
qui intègre des références architecturales historiques et modernes. Comme le théâtre Farnese de Parme, elle est constituée
de planches de bois assemblées, superposées
et clouées qui déterminent un volume
introverti autonome à l’intérieur du grand volume existant. Elle a ses propres structures,
ses escaliers, ses balcons et son cadre.
DANS L’ENVELOPPE DE LA FERME
Maison à Challex (Ain)
Architecte, Jean-Michel Landecy
À l’extérieur, l’enveloppe massive de cette grange aux murs de pierre paraît intacte. De grandes baies vitrées cernées par
des menuiseries modernes en bois accentuent pourtant les cadrages tout en signalant l’intervention de l’architecte Jean-Michel Landecy. L’intérieur a par contre été totalement évidé pour créer un habitat contemporain confortable et lumineux où des espaces ouverts ponctués de sur-hauteurs et de mezzanines s’enchaînent de façon fluide. Pour ouvrir
le salon sur le jardin arrière, alors que l’on accédait jadis à la grange par une petite rue
de village, l’architecte a également inversé l’entrée principale.
Soixante-dix pour cent des Français ayant envie d’une maison individuelle, on peut mesurer l’intérêt de ce type de reconversion
qui permet de réinvestir une construction vernaculaire de caractère. On peut ainsi
la restructurer en toute liberté en préservant les éléments porteurs et en rentabilisant
les volumes initiaux. L’architecte définit alors avec son client un programme bien adapté
aux besoins et aux envies de ce dernier. S’appuyant sur l’existant, il donne une identité et une fonction à certains espaces.
Dans le cas de la grange de Challex, l’ancienne structure en bois qui s’avérait difficile à rénover à peu de frais était aussi très contraignante spatialement. L’architecte
et son commanditaire décidèrent de
s’en affranchir. Une structure légère constituée de poteaux et de poutres en acier gris anthracite, complétée par des voiles en béton, s’y est donc substituée, offrant toute latitude au nouvel aménagement intérieur. Dans ce paysage embrumé proche de la frontière suisse, il s’agissait aussi de faire pénétrer la lumière naturelle dans la profondeur de la maison. Captée par des percements de taille
et de nature diverse, et filtrée par les parois coulissantes qui modulent l’espace, la lumière glisse sur les murs blancs et les sols de bois.
Le grand volume de la grange
est en quelque sorte découpé en tranches.
Au rez-de-chaussée, on trouve un salon
en double hauteur, une cuisine et une piscine intérieure. Visible de partout, celle-ci vient s’aligner contre l’un des murs de pierre calcaire de l’enveloppe et s’isole du salon par
une longue baie vitrée. Un sauna paré
de miroirs fait écho à l’espace en multipliant
les reflets tandis que toutes les installations techniques se nichent dans un placard.
Trois chambres et une bibliothèque
se partagent l’étage, où tout est conçu d’emblée pour favoriser l’évolution des espaces. Il s’agit en effet de la maison d’une personne seule qui reçoit beaucoup et souhaitait que sa demeure s’adapte à volonté, au gré des besoins.
DANSER DANS LE BÉTON
Centre national de la danse, à Pantin
Architectes, Antoinette Robain et Claire Guieysse
Nos contemporains prêtent
au patrimoine un intérêt croissant dont
les reconversions architecturales renforcent l’attrait en interpellant les habitants
des villes. Parallèlement, un patient travail
de sensibilisation tend à orienter la culture
du grand public vers l’architecture du xxe siècle. Si les pionniers comme Guimard ou Sauvage
en bénéficient au même titre que Le Corbusier et tous les tenors du mouvement moderne,
on commence à porter un regard neuf sur
des œuvres plus récentes. Outre leurs vertus plastiques et constructives, certains édifices offrent ainsi parfois des qualités spatiales et une générosité de circulations qu’une kyrielle de contraintes réglementaires plus ou moins fondées prohiberaient aujourd’hui. À Pantin,
la récente reconversion du centre administratif construit entre 1970 et 1972 par l’architecte Jacques Kalisz (1926-2002) au bord du canal
de l’Ourcq met en évidence la portée
du débat.
Né à Varsovie et formé à l’École
des beaux-arts de Paris, ce dernier participa
au mouvement novateur et pluridisciplinaire
de l’AUA (Atelier d’urbanisme et d’architecture). Le centre administratif ,qui est sa première réalisation, s’impose comme un exemple
d’une architecture brutaliste qui exprime fortement les propriétés et les potentialités constructives du béton. Rythmé par
des « orgues », des « masques » et des loggias,
ce grand vaisseau accueille aujourd’hui
le Centre national de la danse (CND) au terme d’une reconversion confiée à Antoinette Robain et Claire Guieysse. Longtemps délaissé,
il devient un élément phare du développement de la ville de Pantin et trouve pour la première fois une unité que ses fonctions antérieures ne lui donnaient pas.
Apparenté par son aspect extérieur aux bâtiments institutionnels construits en banlieue parisienne dans ces mêmes années, il accueillait à l’origine divers services administratifs (commissariat, Anpe, Sécurité sociale…), mais s’était très vite partiellement vidé.
Sa monumentalité, ses grands volumes intérieurs et d’amples circulations organisées autour d’un atrium central magistral et
d’un puissant escalier n’en militaient pas moins en faveur d’une reconversion. C’est d’ailleurs en repartant de ces éléments que les architectes ont donné une identité au CND, tous
les ouvrages en béton étant parallèlement restaurés.
Distribués autour de l’escalier et
de sa rampe sculpturale, onze studios de danse, une médiathèque, une salle d’exposition,
un pôle image et des salles de conférences, d’étude et de réunion se partagent 7 000 m2
sur quatre niveaux. En arrière-plan de l’escalier, un mur-cimaise continu traverse tout
le bâtiment. Perceptible à chaque niveau,
il se déploie sur toute la hauteur, masquant
les réseaux, les ascenseurs, les escaliers et
les sas d’entrée. Entre les panneaux de ce mur, les grandes salles s’ouvrent largement
sur l’atrium. L’alternance des percements et
de la paroi murale revêtue de stuc rouge dessine une nouvelle façade intérieure, signe
de la nouvelle fonction. À plus petite échelle,
le foyer des danseurs s’est logé dans l’ancienne cour du commissariat désormais couverte.
Les studios sont installés dans de beaux espaces coiffés de plafonds à caisson,
où la structure en béton s’exprime dans
toute sa force. Ils s’abritent derrière une façade épaisse où « masques et orgues » filtrent
le paysage.
À l’extérieur, les deux écritures
se superposent. Lisible par petites touches
en façade, l’intervention contemporaine
signale la présence du CND par des éléments d’aluminium anodisé qui se détachent
sur l’enveloppe minérale du béton.
Une mise en lumière conçue par
Hervé Audibert entre en résonance avec l’esprit
d’un lieu où la réalisation de mobilier a été confiée au plasticien Michelangelo Pistoletto
et la signalétique au graphiste Pierre Di Sciullo.
DANS LES LANIÈRES DE LA VILLE
Logements, commerces, ateliers d’artistes,
groupe scolaire.
Bernard Bülher
(logements, commerces, ateliers d’artistes)
Patrick Nelli et Élisabeth Touton
(groupe scolaire Stendhal).
Le quartier des Chartrons à Bordeaux
fut pendant longtemps le territoire
des négociants en vins. Très longs et étroits,
les chais, qui atteignent parfois jusqu’à 200 m de long sur 10 de large, ont laissé leur empreinte sur le tissu urbain. Alignés le long de rues parallèles qui viennent buter
sur les quais de la Garonne, ils dessinent
des parcelles en longueur où toute la difficulté consiste à faire rentrer la lumière.
S’il s’agit aujourd’hui d’un quartier prisé, ce n’était pas le cas quand, dans les années 1980, Bernard Bülher a commencé
à s’y intéresser en créant deux maisons
dans des chais. Entraînant dans son sillage
des commanditaires privés et des promoteurs d’habitat social, il a progressivement modifié
la physionomie de quatre rues en élaborant
une typologie d’habitat qui respecte l’existant et renouvelle son usage. Le principe consiste à préserver la structure des chais et toutes
les façades dont l’état le permet en créant
des percements et un principe de déambulatoire.
Récemment, Bernard Bülher et
ses confrères Patrick Nelli et Élizabeth Touton sont intervenus dans la ZAC des Chartrons. Ils ont remodelé plusieurs chais pour installer douze logements, cinq commerces, huit ateliers et l’école Stendhal en vis-à-vis. Bernard Bülher a réaménagé un ancien chai de stockage des barriques structuré par sept voûtes en pierre et dont les quatre façades étaient aveugles. Selon les fonctions
du programme, il a étudié plusieurs façons
de faire pénétrer la lumière. Au rez-de-chaussée, les cinq commerces – visibles et accessibles –s’organisent dans les espaces délimités par
les voûtes. Les ateliers bénéficient d’un volume libre et d’une grande façade vitrée sur rue. À l’étage, les logements s’inscrivent dans
la trame existante, chacun disposant
d’une entrée individualisée. À ce niveau,
où les percements ne devaient pas dénaturer
le volume initial, les séjours s’ouvrent sur
une terrasse qui fait office de puits de lumière ou sur un balcon.
En face, l’école s’inscrit dans le volume des chais en jouant de la linéarité du bâti.
Le rez-de-chaussée accueille la maternelle
et l’étage les cinq classes du primaire.
Les adjonctions contemporaines indispensables sont traitées sobrement. Au rez-de-chaussée, une galerie vitrée s’étire en longueur faceà la cour de récréation pour desservir les classes et des brise-soleil en bois tamisent l’ensoleillement.
Ce système de filtres se retrouve sur rue, où l’impact des ouvertures des classes percées dans l’épaisseur des murs a été volontairement minimisé. Ici, les lames de bois orientables
font aussi office de volets contre les intrusions. Comme un rappel des barriques en bois
qui remplirent jadis ces lieux, le bois et la pierre sont donc les seuls matériaux apparents
sur cette façade. Les cours de récréation sont ceinturées par un mur en béton sur lequel s’appuie la structure légère en acier des préaux.
UNE GARE PEUT EN CACHER UNE AUTRE
Agence des gares
Architectes : Jean-Marie Duthilleul,Étienne Tricaud, Daniel Claris
À Paris, pour accueillir le TGV, l’Eurostar, un pôle commercial et un grand parking souterrain, la modernisation de la gare du Nord s’imposait.
Construite en 1865 selon les plans
de Jacques-Ignace Hittorf et désormais inscrite sur la Liste de l’Inventaire supplémentaire
des monuments historiques, cette gare comptant parmi les plus fréquentées d’Europe avait accumulé des ajouts qui altéraient
sa qualité spatiale. Une fois ceux-ci ôtés,
elle s’est enrichie d’une intervention contemporaine sobre et respectueuse qui rationalise circulation et flux en faisant disparaître les équipements techniques.
Tout s’ordonne désormais autour d’un dessin cohérent dont le rythme s’accorde à celui
de la structure restaurée de la gare initiale.
La première étape de cette reconversion a consisté à créer à l’arrière de la façade d’entrée un vaste balcon de 10 mètres de profondeur menant à la salle d’embarquement de l’Eurostar.
La gare souterraine créée à la fin
des années 1970 pour relier les RER B et D
au trafic SNCF, au métro, à la gare routière
et aux taxis s’avérant elle-même obsolète,
ce balcon a été prolongé pour créer un nouveau pôle d’échange réunissant tous les transports de l’Île-de-France. Implanté dans l’angle sud-est de la gare du Nord, il se compose d’une double halle qui s’inscrit dans la continuité des couvertures de la gare d’Hittorf en respectant sa trame. Si la première partie de ce double volume résulte de la réhabilitation d’une halle existante, la seconde, qui est nouvelle, retranscrit le même gabarit dans une écriture contemporaine. Prolongeant avec naturel
la façade de la gare du Nord, ces « halles siamoises » en verre et métal s’inscrivent dans le site en restituant à l’extérieur le volume
des halles d’origine. Transparentes et ouvertes sur le quartier, elles abritent un espace convivial clair et lisible qui s’articule
sur une trémie centrale en desservant quatre niveaux d’accès aux divers modes de transport. Un effet de puits de lumière diffuse la clarté jusqu’aux niveaux les plus profonds pour donner aux utilisateurs une claire intelligibilité de l’espace et des cheminements.
La transparence horizontale rétablit les liens visuels entre la rue qui marque le seuil de
la gare et la gare routière dans la cour arrière.
Ce projet qui réunit dans une parenté formelle des éléments anciens et contemporains montre qu’il est possible de créer une gare moderne où tous les réseaux s’imbriquent
en trois dimensions. Il répond au concept
de « nœud multimodal », terme appliqué
aux bâtiments-carrefours réunissant plusieurs espaces distribuant eux-mêmes divers moyens de transport. Il sert aussi de point d’appui à un projet plus ambitieux, puisqu’à l’horizon 2008, la liaison urbaine piétonne entre
les gares du Nord et de l’Est est envisagée.
ALTERNATIVE SENSIBLE À SYDNEY
Consultants pour l’urbanisme,
Reichen et Robert Australia
Après l’ouverture de l’opéra de Sydney en 1973 et la rénovation de Darling Harbour
en 1988, faire revivre le secteur de Walsh Bay était pour la ville un nouvel enjeu. Avec
ses « wharfs » historique, ce quartier, qui est
le plus ancien site portuaire, pour
les habitants une résonance particulière.
Ses aménagements ont été conçus au tournant du XIXe et du XXe siècle par l’ingénieur en chef du port, H.D. Walsh, selon une technologie d’avant-garde. Perpendiculaires au front de mer, cinq entrepôts montés sur pilotis illustrent un éventail d’architectures maritimes ayant
en commun un vocabulaire et des matériaux : charpente bois, câbles et tôle ondulée.
Mal adaptés à l’évolution des infrastructures commerciales, ils perdirent leur fonction
au début des années 1970. Proche du centre d’affaires, le site, qui restait cependant à l’écart du cœur de la ville, était également coupé
de la baie par un front bâti impénétrable
lié à sa vocation d’origine.
En 1997, des promoteurs en charge
de la restructuration du quartier prévoyaient de démolir ces entrepôts pour les reconstruire à l’identique. Leur valeur patrimoniale incita plusieurs associations à s’y opposer. Pour sortir de l’impasse, le gouvernement australien chargea Philippe Robert d’une mission
de conseil. Son intervention, essentiellement urbanistique, a permis de rompre l’isolement entre les wharfs et la ville pour créer un centre urbain vivant. Ce nouveau quartier, inauguré en mars 2004, s’impose déjà comme
l’un des lieux les plus attractifs de Sydney.
« Préserver l’esprit des lieux en travaillant à différentes échelles pour réunir
de façon très intime l’ancien et le nouveau
me semblait essentiel, rappelle Philippe Robert. Nous avons donc conduit l’étude urbaine
dans ce sens en redéfinissant le plan
et la configuration du projet. Cette démarche prend en compte la topographie du site. Pour réorienter le quartier vers la mer et le rattacher au centre historique, nous avons ménagé
des percées dans les entrepôts sous douane
en démolissant des bâtiments de liaison.
L’un des entrepôts dont la vétusté était avérée a été démoli. Cela a permis la construction
d’un immeuble résidentiel d’écriture contemporaine qui reprend la volumétrie
de l’existant et utilise des matériaux de recyclage témoignant de l’identité portuaire. » Essentielle à la viabilité du projet,
cette opération neuve a contribué à financer
la réhabilitation des autres entrepôts,
affectés à des programmes variés : bureaux, appartements de prestige, restaurants,
théâtre, hôtel, équipement culturel.
La mixité des fonctions est favorisée,
tout comme la diversité des méthodologies
de réhabilitation. Les charpentes en bois
et certains murs des bâtiments démolis
sont conservés et restaurés, ou bien recyclés dans des architectures contemporaines.
Les entrepôts historiques se prêtent remarquablement bien à leurs nouvelles missions, et la ville y a gagné un quartier
vivant qui renouvelle l’image du front
de mer. Ce projet fut à l’origine de la réflexion
de Philippe Robert pour le recyclage
des usines Renault sur l’île Seguin à Boulogne-Billancourt.
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