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Transcriptions d'architectures / Regards croisés
 

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Paris : quelles transcriptions ?
Rencontre avec Jean-Marc Blanchecotte

En tant qu’architecte des Bâtiments de France et chef du Service départemental d’architecture et du patrimoine de Paris, Jean-Marc Blanchecotte est consulté pour d’innombrables projets de restructuration et de reconversion dans Paris.

À Paris, que dire de la notion de transcription ?
Faire évoluer Paris relève d’une transcription permanente. Au nom du ministère de la Culture, le service que je dirige exprime un avis pour toute intervention sur les monuments historiques, leurs abords et les sites. La presque-totalité du territoire parisien est finalement concernée par ces servitudes de protection.
Le façadisme est un problème très important. Lorsque dans des îlots haussmanniens seules les façades des immeubles ont été conservées pour aménager des plateaux de bureaux sur un seul niveau et construire plusieurs étages de parkings en sous-sol, ce terme est devenu péjoratif car synonyme d’atteinte à l’intégrité du patrimoine et à sa logique constructive. Pourtant, si l’architecture moderne réfute le concept de façadisme, celui-ci appartient à l’histoire de l’architecture. Lorsqu’il renvoie aux places royales et aux quartiers haussmanniens où les façades participent à la définition d’une esthétique urbaine, il n’est naturellement plus entaché de connotations péjoratives.
Les chantiers récents qui éventrent des îlots entiers sont critiquables par la destruction des intérieurs. Là où plusieurs immeubles formaient un ensemble, on unifie derrière les façades tous les niveaux de planchers pour créer de grands plateaux fonctionnels. Dans des ensembles historiques, de grands salons, des intérieurs de grande valeur, des plafonds ornés, des escaliers, des halls ou des vestibules sont ainsi perdus à jamais. Ce type de façadisme nie la structure des bâtiments en altérant la cohérence entre façades, planchers et murs de refend.
La notion de transcription est plus pertinente si l’on fait évoluer la fonction d’un bâtiment dans le cadre d’une mutation de son usage avec un minimum d’intervention.


Après le procès fait au façadisme, avez-vous désormais les moyens de lutter contre ses excès ?
Nous tentons de convaincre les maîtres d’ouvrage d’être plus attentifs en les incitant à préserver une bande de 6 mètres à l’arrière des façades, le décor intérieur et la cohérence des niveaux de planchers. Ceci est au prix de longues discussions et en affirmant que la conservation de ces éléments peut être un vecteur d’image de marque, ce dont on commence progressivement à prendre conscience.
Toute réhabilitation devant tenir compte de l’histoire de l’édifice, nous faisons toujours une recherche historique pour disposer de bases documentaires avant l’intervention.
La question des parkings est cruciale, l’une des raisons du façadisme étant d’obtenir l’autorisation de créer des parkings. Nous pensons pouvoir y remédier dans le cadre du futur PLU (Plan local d’urbanisme) de Paris, qui n’imposera plus aux rénovateurs de bureaux la construction de places de parking.


La transcription est-elle une bonne alternative à la construction de bâtiments neufs ?
La qualité patrimoniale de Paris impose une large conservation de son bâti. En outre, réutiliser l’existant satisfait aussi bien les élus que les habitants, généralement attachés à leur quartier et à la quiétude qu’ils y trouvent. D’où tout l’intérêt des transcriptions qui préservent l’image d’un quartier et contribuent à son renouvellement par l’intégration de fonctions modernes exprimées par des éléments architectoniques contemporains. Un projet contemporain inquiète plus facilement les habitants qui s’organisent en associations pour y faire obstacle. Or, les opportunités de constructions neuves étant relativement rares dans Paris, toute démolition autorisée est une occasion à saisir pour construire un bâtiment contemporain, mais il existe une frilosité de notre époque en la matière. Pourtant, Paris a toujours été une ville de création. Le Corbusier, Sauvage, Guimard ou Perret en sont des exemples et il me paraît essentiel que cet état d’esprit perdure.

Acceptez-vous la démolition d’un édifice si le projet futur qui s’y substitue est un bon exemple d’architecture contemporaine ?
Juridiquement, on ne peut pas lier l’avis porté sur un permis de démolir et l’avis que nous formulons sur un permis de construire. Sur un même site, il peut nous arriver d’émettre un avis favorable sur un permis de construire et un avis défavorable sur un permis de démolir, ce qui contraint de changer les conditions de l’étude.
Il y a en France un véritable problème de sensibilisation à l’architecture contemporaine, mal acceptée par l’opinion publique et difficile à évaluer. La formule de l’ancien POS de Paris précise simplement que « tout doit s’intégrer »… Mais, en architecture, on peut accepter une opposition de styles. Un cas difficile comme celui de l’extension du Grand Rex nécessite un dialogue entre l’État, les élus, le maître d’ouvrage et l’architecte. Il faut trouver un terrain d’entente sans que l’architecte se renie. En règlegénérale, sur tous les projets, on s’influence, on échange, on réfléchit. Les choses évoluent et, effectivement, nous pouvons accepter le remplacement d’un bâtiment ancien par une nouvelle architecture.


Quels sont actuellement les grands monuments en cours de mutation sur lesquels vous réfléchissez ?
Le Grand Louvre : le musée, qui a sans cesse besoin d’extensions, est confronté aux limites du monument historique. Après la couverture des cours Puget et Marly, celle de la cour Visconti, dernière grande réserve foncière, est envisagée. Situées à l’intérieur d’un îlot, les anciennes halles des Pompes funèbres1 sont un ensemble du XIXe siècle qu’il conviendra de transcrire avec soin. L’objectif est de magnifier cette architecture à travers un programme attractif en rendant perceptible, dans le quartier, la nouvelle mission des lieux. Dans la ZAC Rive Gauche à Paris, où les bâtiments en mutation sont particulièrement nombreux, je trouve pertinent le parti qui consiste à conserver les éléments les plus intéressants du bâtiment de la SUDAC2 pour en faire une école d’architecture, bien que l’on soit ici aux limites de la notion de transcription. Nous nous sommes par contre opposés à la démolition du bâtiment des Magasins Généraux3 car la Seine est un lieu d’activités portuaires et ne saurait être transformée uniformément en promenade piétonne. C’est l’unique bâtiment industriel les pieds dans l’eau de Paris. Il me paraît donc pertinent d’imaginer un projet comparable à ceux qui se réalisent à New York ou à Sydney, où les activités maritimes coexistent avec d’autres, liées aux loisirs. Dans le cadre d’un concours et de la définition d’un programme, un tel projet devra naturellement être mis en relation avec la gare d’Austerlitz.
À l’articulation d’un grand pôle hospitalier, d’une université, de bureaux et des infrastructures de transport, ce quartier est un enjeu important pour la relation entre Paris et la Seine.



Politique culturelle et politique patrimoniale, marier la tradition
Rencontre avec Jacques Rigaud

Pour Jacques Rigaud, politique culturelle et politique patrimoniale sont indissociables, ce qui nous éclaire
sur la mutation de la Chartreuse de Villeneuve-lès-Avignon.


Comment résumer votre expérience en matière de reconversion et de transcription d’édifices anciens ?
À l’occasion des expériences de réutilisation de monuments historiques ou d’édifices inscrits à l’Inventaire, mon approche fut à la fois patrimoniale et culturelle. En 1971, avant de suivre avec Jacques Duhamel, le ministre de la Culture, le dossier de la création du CAPC Centre d’art contemporain, j’ai été l’un des premiers à visiter, avec Jacques Chaban-Delmas, à Bordeaux, l’entrepôt des Denrées coloniales qui sentait encore les épices. Il y eut ensuite la gare d’Orsay et de la Chartreuse de Villeneuve-lès-Avignon. Tout récemment, j’ai obtenu que le FRAC d’Aquitaine investisse deux travées d’un hangar du Port autonome de Bordeaux pour y implanter ses bureaux et des réserves visitables. Cette installation provisoire nous donne le temps de réfléchir à la programmation d’un bâtiment dans une grande ville d’Aquitaine.

À votre arrivée au ministère des Affaires culturelles, la reconversion n’était pas une pratique courante. Comment avez-vous fait évoluer les choses ?
Quand nous avons entrepris notre réflexion sur la politique du patrimoine, nous héritions de la politique d’André Malraux sur la restauration des monuments historiques et des secteurs sauvegardés. Pour Jacques Duhamel, un tel héritage dissociait de façon trop radicale la politique du patrimoine et celle de l’action culturelle alors, symbolisée par les maisons de la culture. Hormis celle de Bourges, implantée dans un magasin des années 1920, on construisait pour ces maisons de la culture des bâtiments neufs, mais nous jugions tout aussi pertinent de réinvestir des bâtiments anciens pour y créer des lieux de culture.
En termes de patrimoine, nous étions surpris par les interventions des architectes du Corps des monuments historiques ; interventions certes respectables, mais dont l’objectif consistait à restaurer les monuments pour eux-mêmes, sans vraiment s’interroger sur leur réutilisation. Or, pour le ministre, il était peu réaliste d’imposer un effort financier d’envergure à la collectivité sans apporter la preuve de l’utilité sociale d’un tel effort. Dès lors, toute utilisation d’un monument – même non culturelle – s’avérait préférable à sa non-utilisation. L’histoire a même prouvé que la transformation d’un monument historique en hôpital ou en prison, comme à l’abbaye de Fontevraud ou au Mont Saint-Michel, présentait quelque avantage. C’était une injure, certes, mais réparable. Restaurer un couvent pour en faire une gendarmerie, comme à Sarlat, est préférable à l’abandon ou à une restauration sans réutilisation.
Notre objectif était de transmettre aux générations qui nous succèdent un patrimoine au moins égal à celui dont nous héritions. C’était du « développement durable » avant la lettre. Nous considérions que si nous n’avions pas d’usage pour un édifice, nos cadets en trouveraient un à partir du moment où nous l’aurions mis à l’abri de l’air et de l’eau. Mieux valait donc sauver 1000 monuments pour 50 ans que 50 pour 1000 ans.


Outre le grand chantier de la gare d’Orsay, vous avez piloté celui de la Chartreuse de Villeneuve-lès-Avignons. Comment est né le programme d’équipement culturel ?
La Chartreuse avait été vendue comme bien national à la Révolution et les villageois se l’étaient appropriée pour des activités agricoles et domestiques. L’État avait progressivement racheté les bâtiments que la Caisse des monuments historique envisageait de transformer en hôtels, à l’image des « paradores » espagnols, une idée incongrue pour le ministre.
En refusant un tel projet, il a proposé d’en faire un lieu de culture vivante où la création pourrait s’exprimer. J’ai sollicité l’avis de Paul Puaux, directeur du Festival d’Avignon. Nous avons immédiatement pensé que les maisons de Chartreux seraient propres à accueillir des artistes en résidence. Comme celles des moines, l’activité des artistes alterne moments de concentration et de solitude et temps de vie collective. Avec Michel Guy, nous avons créé le CIRCA, association polyvalente pour le théâtre, la musique et les arts plastiques, qui gère l’établissement. Parallèlement, nous entreprenions une démarche de restauration et de réutilisation de l’édifice et, dès 1974, nous avions une programmation culturelle vivante, avec des concerts dans l’église, à ciel ouvert ou dans des salles bâchées. Démarrer ainsi est passionnant, car on s’aperçoit que tout n’est pas possible partout dans un haut lieu de la spiritualité, si l’on veut respecter sa mémoire et son âme même.
Tandis que l’État rachetait progressivement les bâtiments, nous avons lancé une campagne de restauration planifiée en fonction des besoins culturels modernes, avec un principe de restauration aussi fidèle que possible : spectacles dans l’ancien réfectoire, lieu le moins chargé de spiritualité ; expositions dans le cloître ; logement dans les maisons de chartreux, qui étaient, si l’on peut dire, des « F 3  » modèle XIVe siècle ; mais cela sans nous poser le problème d’une restauration intégrale de l’état initial, d’ailleurs modifié au cours des siècles.
Cette chartreuse, conçue au XIVe siècle selon la règle de saint Bruno qui s’inspire de celle de saint Benoît, nous a donné une grande leçon d’humilité. Pour répondre aux besoins du culte et de la vie monastique, cette règle qui commande l’ordonnance des flux et des espaces a une telle force que nous n’avions qu’à transposer dans un registre culturel ce qui avait été conçu pour un ordre spirituel. En respectant l’espace de la clôture et la partie ouverte du monastère, nous évitions de nous tromper.
Ce que je recommande à ceux qui entreprennent une reconversion est de se mettre humblement à l’écoute du monument, de son histoire et de sa logique. Avant d’abattre un mur, il faut s’interroger sur les raisons de sa présence. Dans le cadre des Centres culturels de rencontre, nous avons parfois des discussions assez vives avec les architectes en chef des monuments historiques qui peuvent être tentés de conserver des constructions adventices à titre de témoignage d’une époque dans un cloître dont nous, nous préférons restituer le dessin initial.
J’insiste sur le fait que tout cela prend du temps ; or nous sommes à une époque où tout doit aller vite, ce que le patrimoine ne peut pas supporter. Je sais que quand je quitterai la présidence de la Chartreuse, sa restauration ne sera pas achevée, mais qu’elle sera poursuivie.
Laissons du temps au temps. Il a fallu treize ans depuis le lancement du projet de musée d’Orsay jusqu’à son inauguration et huit ans pour créer le Centre Pompidou. Que signifie la frénésie actuelle ? L’administration, qui a son rythme, a aussi le devoir d’assurer la mémoire d’État. L’action patrimoniale, si inventive soit-elle, s’inscrit dans la mémoire des siècles.



Restructurer le patrimoine des armées : un devoir moral
Rencontre avec Jacques Brucher

Ingénieur général des Ponts et Chaussées, Jacques Brucher dirige la Mission pour la réalisation des actifs immobiliers du ministère de la Défense (MRAI). Dans le cadre de la restructuration des armées, 7 000 hectares sont en vente actuellement.

Au sein du ministère de la Défense, comment se définit l’action de la MRAI ?
Depuis la fin des années 1980, la restructuration des armées a libéré un patrimoine immobilier considérable appartenant au ministère de la Défense, justifiant ainsi la création de la MRAI. Rattachée à la Direction de la mémoire, du patrimoine et des archives du ministère, elle est chargée de céder ces biens selon les procédures du code du domaine de l’État. Elle réalise ces ventes au rythme de 50 millions d’euros par an environ. Les cessions s’effectuent en priorité au profit des collectivités locales et notamment des communes qui ont une préférence de principe. Nous travaillons en étroite collaboration avec les élus, dans les grandes villes comme dans des communes de moindre importance. Notre but est d’attirer l’attention des élus sur les potentialités des sites libérés et de les accompagner dans la définition de nouveaux usages, tout en sachant que la décision finale leur appartient.
Le dispositif de négociation initié par la MRAI favorise la rapidité des prises de décisions. Nous avons ainsi vendu une centaine d’emprises sur une période de quinze ans, ce qui représente un montant total d’environ 750 millions d’euros.
De la maison du délégué départemental de Tulle à la base de sous-marins de Lorient, en passant par des sémaphores, des hôpitaux, des villas, des ouvrages fortifiés, des terrains d’exercice ou des gares, ces biens sont très variables en taille comme en valeur, d’où la diversité des études et des projets. N’oublions pas que certaines emprises représentent de véritables enjeux de développement territorial, comme par exemple l’Arsenal à Brest ou encore la caserne de Bonne à Grenoble.


Agissant au titre de l’État, vous avez en quelque sorte un devoir moral de réussite et de réintégration de ces biens communs dans la vie de la cité. Concrètement, comment fonctionnez-vous ?
Avant qu’une reconversion ne soit engagée, la plupart de nos propriétés nécessitent un travail de concertation avec les partenaires locaux. La MRAI est la clef de voûte des négociations qui permettent de conclure un accord avec un acquéreur pour tout ou partie d’un bien immobilier.
Des études de reconversion sont engagées pour les sites les plus complexes ; elles mobilisent l’ensemble des autorités civiles et militaires concernées au sein d’un comité de pilotage présidé par le préfet. Un cabinet d’études est désigné et plusieurs scénarios sont examinés jusqu’à l’adoption d’un schéma final d’aménagement. La MRAI s’appuie alors sur le bilan financier d’aménagement pour déterminer un prix de cession adapté à la réalisation du projet.


Quelles sont les alternatives pour la base de sous-marins de Lorient ?
Les études d’urbanisme en cours visent à définir la meilleure façon d’assurer la mutation de la base en quartier civil en impliquant la population dans ce projet.
La base, qui s’étend sur 26 hectares et offre plus d’un kilomètre de façade maritime, est constituée de trois énormes blocs bétonnés : K1, K2 et K3. Elle est ancrée dans l’histoire locale. Pendant la seconde guerre mondiale, elle a subi d’importants bombardements qui ont causé la destruction d’une grande partie de la ville. Fallait-il garder un édifice ayant une telle connotation ? Devait-on le détruire en totalité ou en garder une trace et mettre en scène la mémoire du lieu ?
Les élus ont décidé de le conserver, d’assumer l’Histoire et de redonner de la valeur au quartier en recréant une dynamique porteuse d’emplois en relation avec le port de pêche et la ville. Nous avons vendu deux des blocs à la communauté d’agglomération qui proposait une reconversion sur le thème de « l’homme et la mer au XXIe siècle ». L’adaptation à des fins civiles de constructions destinées à résister aux bombardements a entraîné d’importants travaux : passage des gaines de ventilation, intégration d’éléments de confort et éclairage naturel grâce au percement de toitures de 7,50 mètres d’épaisseur. Les bâtiments ont très vite été investis par des entreprises spécialisées dans la construction de bateaux. Pour le troisième bloc, où il est question de tirer parti d’une toiture en belvédère, plusieurs scénarios sont à l’étude. Quant à la partie nord de l’arsenal, sa vente est envisagée dans le cadre de la création d’une extension de l’hôpital existant, qui deviendra l’hôpital régional de Bretagne Sud.


Les casernes ont structuré l’urbanisme et l’économie de villes entières où leur fermeture crée parfois un traumatisme. Comment pallier ces difficultés ?
Parfois, après deux siècles de présence militaire, des casernes ont fermé leurs portes, mettant souvent en péril l’économie locale, d’où la volonté du ministère de la Défense d’établir un véritable partenariat avec les communes.
Partout, la question de la conservation de ce patrimoine se pose. Quand une ville est prise au dépourvu, nous lui proposons de conduire une étude de reconversion urbaine pour réfléchir à plusieurs solutions en sachant que si la durée de l’étude est relativement courte, dix à quinze ans peuvent être nécessaires pour mener à son terme un projet de reconversion. Il arrive aussi que, dans des villes « en panne de foncier », la libération de ces grandes emprises soit perçue comme une véritable opportunité.
Sur le plan typologique, nous sommes souvent en présence d’une cour d’honneur entourée de bâtiments en « U », de constructions ordonnancées, etc. Dans le cahier des charges des études de reconversion, nous présentons souvent la qualité architecturale et environnementale de ces ensembles pour inciter les communes à s’interroger sur leur conservation.


Après le succès de la reconversion du fort des Rousses, occupé par un affineur de fromages et une entreprise, et la création du pôle universitaire de Metz dans l’ancienne caserne Bridoux, avez-vous d’autres bons exemples de réalisations ou de projets en cours ?
À Grenoble, par exemple, le maire a décidé de tirer parti de la caserne de Bonne en la transformant en logements accompagnés d’un groupe scolaire et d’équipements publics.À Cherbourg, l’hôpital militaire René Le Bas a été vendu au conseil général de la Manche pour l’implantation d’un pôle de l’audiovisuel et du cinéma. Ce site accueille d’ores et déjà l’École internationale de création audiovisuelle et de réalisation (EICAR). La totalité du bâti ainsi que de beaux escaliers et la bibliothèque ont été conservés ; les bureaux se sont métamorphosés en plateaux de tournage, salles de montage, amphithéâtres et salles de cours. À Nancy, le conseil général s’est approprié l’hôpital Sédillot pour y installer son siège.À Alençon, un beau projet qui conserve l’ordonnancement de la caserne s’est mis en place. À la Fère, dans l’Aisne, une petite ville de 3000 habitants, le site militaire a été entièrement recomposé. L’ancien quartier Drouot accueille une maison spécialisée pour adultes handicapés, un centre d’aide par le travail (CAT), une circonscription de prévention et d’action sociale (CIPAS) du conseil général. Des logements de standing ont trouvé place au sein de la caserne des Prussiens. La voirie a été retracée et des espaces verts plantés, ainsi un nouveau quartier s’est peu à peu construit.

Que dire du site de Saint-Cyr-l’École, près de Versailles ?
C’est un sujet complexe en raison des très grandes contraintes du terrain. Ce site est, dans la continuité de l’École militaire, en relation avec le château, il offre des perspectives s’ouvrant sur la plaine de Versailles et le domaine du château. Une partie des sols est classée au titre des monuments historiques et le site est intégré au périmètre de protection du lycée militaire.
La caserne Charles-Renard et l’ancienne base militaire s’étendent sur un territoire de 24 hectares et le positionnement de la caserne en fait un espace majeur pour la création de voies nouvelles et de liaisons douces reliant différents quartiers aujourd’hui enclavés. C’est aussi un lieu de reconquête qui va favoriser l’accueil d’une nouvelle population, la construction d’équipements de proximité, d’une zone tertiaire et d’activités en continuité avec celle de l’aérodrome et d’espaces verts dans les perspectives qui deviennent ainsi un véritable parc urbain.
Sur ce dossier, nous travaillons en étroite collaboration avec la municipalité. Une partie du site est affectée à l’armée de l’air pour la construction de 500 studettes. La ville envisage quant à elle de se porter acquéreur du reste de l’emprise pour y développer un nouveau quartier. Sur un tel sujet, nous avons été amenés à réunir l’ensemble des services de l’État : l’architecte des Bâtiments de France, le conservateur régional des monuments historiques d’Île-de-France, la DDE, l’aviation civile, etc. Il s’agit ici tant d’ingénierie de reconversion que d’accompagnement à la définition d’un véritable projet urbain qui tienne compte de la force d’un tel site.



Les chantiers de Paris : quel recentrage plein est ?
Rencontre avec Gilles de Mont-Marin

Directeur délégué de la Semapa
ZAC Rive Gauche, la Semapa réaménage progressivement une centaine hectares. En une quinzaine d’années, deux millions de mètres carrés auront été construits. À mesure que se dessine la nouvelle physionomie de l’Est parisien, des édifices patrimoniaux trouvent une nouvelle fonction au contact des bâtiments neufs.


Gare d’Austerlitz, Grands Moulins de Paris, halle de la Sernam…, plusieurs bâtiments à caractère patrimonial s’insèrent sur le territoire réaménagé par la Semapa. Comment les abordez-vous ?
Nous avons dans l’opération tout un patrimoine industriel lié à la vocation du site. La gare d’Austerlitz, construite en 1850, reste l’élément le plus ancien, le plus récent étant la halle aux farines, reconstruite dans l’après-guerre. Quant à la halle d’expédition des marchandises de la Sernam, conçue par l’ingénieur Freyssinet, elle a été construite entre 1927 et 1929. Depuis 1986, début de nos études sur ce territoire, la réflexion sur le patrimoine a évolué. Au terme d’un inventaire rapide, notre première réaction a consisté à évaluer si ces bâtiments étaient ou non compatibles avec la trame de notre plan. Celui-ci est caractérisé par le tracé d’une grande avenue parallèle à la Seine (l’avenue de France) et des voies transversales vers le fleuve.
Si la gare d’Austerlitz est, naturellement, conservée, la halle de Freyssinet, longue de 350 mètres, semblait a priori incompatible car elle interrompait le tracé des voies transversales venant des anciens quartiers du XIIIe arrondissement et de la rue du Chevaleret. En revanche, les Grands Moulins de Paris et l’ancienne halle de la Sudac, implantés perpendiculairement à la Seine, s’inscrivaient mieux dans le projet.
Cette réflexion sur la compatibilité prenait aussi en compte les problèmes de nivellement. Nous avons un sol de référence qui est celui des voies ferrées et, dans l’axe de ces voies, un sol artificiel sur dalle puis des terrains de remblai qui redescendent progressivement vers la Seine et les anciens quartiers du XIIIe arrondissement. Dès lors, tout bâtiment situé en contrebas risquait d’être enfoui… Dans cette logique, au tout début des années 1990, l’ancien bâtiment des Frigos, déjà investi par des plasticiens, devait être démoli et nous envisagions de créer une cité d’artistes dans les Grands Moulins, plus proches de la Seine et par conséquent plus accessibles. Nos premières intentions étaient donc de conserver la gare, les Grands Moulins, le bâtiment de la Sudac et de démolir les Frigos et l’ancienne halle de la Sernam.


Comment votre réflexion a-t-elle évolué et quelles sont, selon vous, les limites en matière de reconversion architecturale ?
Outre notre désir d’aller dans le sens de l’histoire, l’évolution de la sensibilité patrimoniale, la pression des associations et les orientations énoncées par la municipalité dans le cadre d’un nouveau plan d’aménagement ont induit des évolutions et, finalement, seuls les silos n’ont pas été conservés. Outre leur emprise incompatible avec l’organisation du quartier, la réutilisation de silos en béton aussi étroitement liés à leur fonction première soulevait un problème évident. Ce n’était nullement le cas de la halle aux farines et de celle de la Sernam, qui s’apparentent à de grands parapluies capables d’abriter toutes sortes de programmes. A contrario, les silos n’auraient eu qu’une valeur de signal dans le paysage urbain.

Pouvez-vous revenir sur la qualité d’usage des bâtiments conservés ?
Nous avons la chance de disposer de bâtiments récents et bien construits grâce à un système industriel simple et efficace. Leurs grandes portées offrent de très grandes capacités de réutilisation. Dans la grande voûte de la halle aux farines, qui repose sur des piliers, les architectes Finn Giepel et Nicolas Michelin retenus à l’issue de la consultation de concepteurs parviennent à implanter douze amphithéâtres et des salles de TD. Nous avions aussi la chance de devoir accueillir sur le site les locaux de l’Université Paris VII et une école d’architecture. Ces programmes exceptionnels se prêtent bien à la reconversion de bâtiments qui sont, eux aussi, des objets exceptionnels inscrits dans la mémoire des lieux. Y implanter des logements ou des bureaux n’aurait pas présenté le même intérêt. Compte tenu de l’ampleur du territoire aménagé, nous avons préféré réserver de telles architectures à des fonctions emblématiques, des bâtiments contemporains accueillant par ailleurs logements et bureaux. Il serait en effet assez vain de tenter de faire rentrer de force un programme de bureaux et de logements dans la halle de Freyssinet… Cela nous ramène une fois encore à la question de l’usage. Faut-il préserver un bâtiment au détriment de l’organisation d’un quartier ? Nous nous interrogeons désormais sur le bien-fondé de la préservation du buffet de la gare d’Austerlitz, auquel différentes associations sont attachées. Il y a selon nous une incompatibilité car l’emprise actuelle du buffet contredit la liaison de l’avenue de France avec le quai d’Austerlitz. Dès lors, que faut-il privilégier ? Le tracé d’une nouvelle voie urbaine qui relie la bibliothèque François-Mitterrand, l’axe gare d’Austerlitz-Salpêtrière, le pont Charles- de-Gaulle et la gare de Lyon, ou bien un bâtiment qui n’est pas d’un intérêt architectural patent ? Comme dans le cas des silos, nous sommes ici à la limite de l’exercice. Nous avons donc le sentiment qu’il serait préférable de démolir le buffet pour rétablir sa fonction dans une construction contemporaine.

En quoi ces bâtiments sont-ils un vecteur de créativité ?
Aux abords de la gare d’Austerlitz, la Semapa a défini l’organisation générale du quartier, avec notamment la proue des bureaux de la Caisse des Dépôts face au pont Charles-de-Gaulle et le plan d’aménagement défini par Reichen et Robert au sud de l’avenue de France. Le plan d’aménagement étant stabilisé, c’est à l’équipe de l’Agence des gares, animée par Jean-Marie Duthilleul et Antoine Tricaud, qu’il appartient de préciser leur nouveau projet de gare. Le propos serait de mettre en valeur la halle en démolissant un ensemble de constructions qui en perturbent la lecture. Ce type d’intervention ne prend sens que si l’aménageur et la Sncf travaillent en étroite concertation pour définir des objectifs communs. Nous avons le projet de lancer une consultation d’urbanisme destinée à faire la synthèse du plan d’aménagement et du projet de gare en conciliant deux concepts. Une autre réflexion a été lancée sur le quartier Tolbiac-Chevaleret, celui où a été construite la halle d’Eugène Freyssinet. Une partie de cette halle devra s’insérer dans le projet global d’aménagement du quartier, confié, à l’issue d’une consultation, à l’architecte Pierre Gangnet. Un programme mixte associe, là, logements, bureaux, équipements publics et privés ainsi qu’un projet important du ministère de la Justice. Une étude de préfiguration réalisée par Reichen et Robert a montré une possibilité d’installer ce projet sur le site et la capacité de la halle à abriter une partie de ce programme. Revenons maintenant sur l’exemple des Frigos, dont la pérennité est désormais acquise. Si des artistes ont ainsi plébiscité ce bâtiment, c’est en raison des qualités d’usage d’une architecture exceptionnelle par ses performances techniques, acoustiques et thermiques. Elle autorise des surcharges de plancher importantes que l’on pourrait difficilement intégrer aujourd’hui dans un cahier des charges. Au même titre, des palans intégrés aux plafonds s’avèrent très utiles pour les sculpteurs et les plasticiens qui travaillent sur des pièces de grande taille. La seule intervention consiste à mettre ce bâtiment aux normes en termes de sécurité.
Enfin, tout comme l’École d’architecture implantée par Frédéric Borel dans la halle de la Sudac, les Grands Moulins, réhabilités par Rudy Riciotti, et la halle aux farines ont fait l’objet de concours d’architecture. Comme il s’agit d’adapter ces bâtiments à des programmes universitaires, aucun projet présentant une intervention marquante sur l’architecture n’a été retenu lors des consultations. Au cours de l’été 2003, lorsque la façade en brique de la Sudac a été démontée, on a remis à jour les portiques métalliques et les croix de Saint-André de la structure. Avant d’entreprendre sa mutation, le bâtiment est ainsi repassé par une phase essentielle de sa construction.