Publications et écrit

 Retour à la liste
des thèmes

Architecture en France /  Retour sur quelques singularités de la scène architecturale française
 

 précédent

Création et patrimoine

Il fut un temps - les Trente Glorieuses,approximativement - où, sous prétexte de modernité caricaturée en«style international», les nouvelles constructions faisaient bon marchéde leur site, alors considéré comme un réceptacle indifférentà la géographie, à l’histoire, à la culture ambiante et au caractèredu lieu. Tel n’est plus le cas, fort heureusement, aujourd’hui, même si certaines opérations récentes, au motif de faire image, de surprendre, voire de dérouter, peuvent parfois le laisser croire, surtout à l’œil peu averti. Or, et c’est là une singularité qui la distingue des pays neufs (États-Unis...) ou dans lesquels la notion de patrimoine est comprise d’autre manière (Japon...),la France dispose d’un patrimoine architectural, urbain et paysager d’une telle ampleur et d’une telle qualité que la création contemporaine, aussi novatrice qu’elle se veuille (à juste titre), se doit d’entrer en dialogue avec lui. Cela sans pour autant - c’est une difficulté majeure - se complaire dans le mimétismeet dans la soumission au passé. Mais en inventant, au contraire,des architectures de notre temps capables de s’y confronter, tantôten se fondant dans leur contexte lorsque la situation et le programme l’imposent, tantôt en marquant leur différence pour mieux, au boutdu compte, nouer avec l’existant des rapports heureux.

C’est à ce point, bien sûr, qu’un malentendu peut survenir. Avecle public en premier lieu, qui, majoritairement, reste conservateur.Mais aussi avec une certaine critique qui, au contraire, se plaît à réclamer en tout lieu et en toute circonstance du «jamais vu», en opposant une prétendue frilosité de l’architecture française à l’audace postulée de celle des pays anglo-saxons, du Japon et même des «villes génériques» des pays émergents. Or si, à Londres ou à Tokyo par exemple, les objets architecturaux décoiffants trouvent mieux leur place qu’à Paris,c’est tout simplement parce que ces villes, exception faite de quelques quartiers centraux, sont depuis toujours des agglomérations de maisonsou d’immeubles isolés. Alors que les villes françaises, parcequ’elles sont (et c’est leur gloire!) un tissu dense de typologies disparatesréglé par des contraintes (concernant les alignements, les gabarits,les mitoyennetés...), acceptent mal les ovnis, sauf si ceux-ci se plientaux règles urbaines communes (comme le Centre Georges-Pompidouou la Fondation Cartier).Quant à leurs périphéries, l’expériencea montré, que l’intrusion de machines architecturales célibataires achève le plus souvent de les déstructurer.

C’est là une posture modeste, à rebours des images fabuleuses dont notre époque s’éblouit? Pas du tout. L’audace et l’ambition y ontleurs places, aussi radicales que celles qui s’expriment dans l’immeuble récent construit par Frédéric Borel rue des Pavillons à Paris. N’est-ce pas Léon-Battista Alberti, architecte-artiste ambitieux s’il en fut,qui énonce dans son De re aedificatoria, publié au milieu du quattrocento: «C’est ainsi que des monuments privés, on exige la modestie,et des publics la magnificence, mais même les publics seront louéspour avoir la modestie des privés»?