Le système des concours
Si les jeunes architectes français ne sont donc guère sollicités
pour concevoir des maisons et des villas susceptibles dattirer sur eux lattention,
ils disposent en revanche dun système, quasi unique au monde, de concours
et de compétitions diverses leur permettant de saffirmer. Ce système,
qui fut particulièrement performant au cours des années soixante-dix
et quatre-vingt, a pris la relève des anciens concours de lÉcole
des beaux-arts, au premier rang desquels celui du prix de Rome, qui donnait accès
aux commandes publiques de prestige. Mais son contenu na plus rien dacadémique
puisque, dès sa création sous la forme du PAN (plan architecture
nouvelle) et des Cahiers de la jeune architecture, ses thèmes ont
toujours été liés à des programmes concrets dactualité
situés, la plupart du temps, dans des sites précis. Aussi a-t-il
permis lémergence des personnalités les plus brillantes de la scène
architecturale française actuelle: les Portzamparc, Nouvel, Castro, Perrault,
Gazeau et autres ont tous été lauréats du PAN ou publiés
par les Cahiers de la jeune architecture. Toutefois, depuis quelques années,
à linstar de lensemble du système français des concours
architecturaux dans lequel il sinsère et dont il sera question plus loin,
il rencontre quelques difficultés.
La première dentre-elles est le changement déchelle qua dû
affronter le PAN lorsquil a choisi (à juste titre) de se transformer en
EUROPAN. Dune compétition «opposant», autour de questions relativement
familières parce que posées dans des termes et dans un cadre français,
de jeunes architectes à la culture et à la formation plus ou moins
communes, on est passé à un cadre européen beaucoup plus
large qui, sil est bien évidemment celui de lavenir, nest pas toujours
exempt - pour linstant - de malentendus fondés sur des pratiques nationalesnon
encore harmonisées. Il en est résulté un certain flottement,
suivi dun moindre investissement des équipes de jeunes architectes français
dans lEUROPAN et dun intérêt limité des revues pour les
lauréats de la compétition (même si ces changements sont aujourdhui
en voie de résorption). En outre, si en période de développement
économique ce système débouche sans difficultés sur
des premières commandes adressées aux lauréats, il nen va
pas de même lorsquune crise plus ou moins larvée comme celle des
années quatre-vingt-dix affecte le volume global de la commande. Mais on
touche là un problème plus large, qui dépasse celui de laccès
à la première commande et pose en son entier la question du système
français des concours darchitecture.
Même sil atteint aujourdhui ses limites, et subit par conséquentun
assaut de critiques, ce système mis au point au cours des années
soixante-dix est considéré comme un modèle par beaucoup darchitectes
étrangers éminents. Alors que dans la plupart des pays, en effet,la
mise au concours dun projet dédifice est une procédure relativement
exceptionnelle, en France elle concerne, sur des modes divers,tous les projets
relevant de la commande publique, cest-à-dire une part majoritaire de
la commande tout court puisquelle inclut le logement social et la totalité
des équipements publics (avec cette précision que, en France, les
équipements privés, y compris scolaires ou universitaires, financés
par des entreprises ou des fondations sont très peu nombreux). Trois genres
de concours coexistent, qui concernent en généraldifférents
types de programmes: le concours ouvert à qui que ce soit(cas relativement
rare, souvent réservé aux concours didées ou aux programmes
dintérêt national; contrairement aux deux autres, il nest pas rémunéré);
le concours avec présélection sur dossierdes candidats (cas le plus
général); le concours sur invitation.Il faut préciser que
ces trois types de compétition peuvent être nationauxou internationaux.
Ce système, mis au point et contrôlé par la Mission inter-ministérielle
pour la qualité des constructions publiques (MIQCP), présente plusieurs
avantages considérables. Outre quil garantit un niveau moyen satisfaisant
pour la majorité du bâti nouveau, il instaure dautre part une certaine
équité dans laccès à la commande. Enfin, il permet
en raison de son caractère peu protectionniste (de fait, la France, ces
vingt dernières années, est sans doute le pays où un grand
nombre darchitectes étrangers ont été en mesure de concourir
et de bâtir), une ouverture culturelle considérable de larchitecture
française sur la création internationale. Toutefois, quelques effets
pervers ressentis récemment impliquent que ce système soit retouché
sans être abandonné. En effet, le recours invariable aux concours,
outre quil fatigue une profession contrainte dy consacrer une part importante
de son temps, amène les architectes à se «juger» constamment
entre eux, chose qui favorise la formation de clans. Dautre part, la procédure
la plus courante et la plus juste financièrement (puisquelle implique
un dédommagement du travail fourni), celle de la présélection
sur dossier, favorise les spécialisations forcées et les agences
confirmées. Enfin,lun des aspects les plus intéressants du dispositif
français des concours - les équipes retenues défendent oralement
leur projet devant le jury et peuvent du même coup lever des malentendus
et engager le dialogue avec ses éventuels commanditaires - vient dêtre
jugé non conforme au «secret» des concours imposé par
la Communauté européenne.
Ce système qui, dans lensemble, a donné satisfaction parviendra-t-il
à surmonter ces difficultés? Lintérêt de ses principes
et ses résultats incitent à loptimisme. Dautant quil prend place
dans une politique de qualité dont lune des composantes majeures est la
justesse dinscription du projet architectural nouveau dans son «contexte».