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Architecture en France /  Retour sur quelques singularités de la scène architecturale française
 

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Des maisons d’architectes?

Cette légende se fonde, on l’a vu, surla longue histoire, toujours inachevée, de ce qu’il est convenu d’appeler la «tradition Beaux-Arts». Mais elle est d’autant mieux ancrée dans l’esprit commun que le recours à l’architecte, en France, n’apparaît s’imposer qu’à partir d’une certaine échelle de commande, excluant dès lors la maison individuelle. La politique de l’État, ici, est une fois de plus à l’origine involontaire de ce préjugé. Car si la loi de 1977 impose que tout projet d’édifice dépassant la superficie de cent soixante-dix mètres carrés soit conçu et signé par un architecte qui, en retour, en assume la garantie décennale, cette disposition n’a eu qu’un effet marginal sur un marché dominé par les groupes industriels et les associations d’artisans proposant des pavillons clés en main. En premier lieu parce que ce seuil de superficie exclut, de fait, du champ de responsabilité des architectes la quasi-totalité du logement individuel. En deuxième lieu parce que, quand bien même un recours légal à l’architecte est imposé pour la conception de maisons importantes, une société peut très facilement se payer les services d’un professionnel pour signer des plans types répondant, prétendument, aux vœux du public, et détourner ainsi l’esprit de la loi. En troisième lieu enfin - et surtout -, parce qu’on touche ici un problème à la fois politique et culturel.

Des années durant, en effet, l’État a favorisé en France, contrele désir majoritaire du public, l’habitat collectif. Ce choix, logique en termes de réseaux, d’équipements et d’aménagement du territoire (puisqu’il revient à favoriser la ville dense), était également celuides architectes, qui, avec raison eux aussi, dénonçaient le «mitage»du territoire et des paysages par l’habitat pavillonnaire. En outre,les grands commis de l’État gaulliste et les maires communistesdes banlieues s’accordaient, avec la caution des architectes modernistes partisans des Ciam, à critiquer l’individualisme petit-bourgeois favorisé par l’habitat individuel du genre «Mon rêve» ou «Sam’suffit».Aussi, contrairement à la situation américaine par exemple où, confortée par l’idéologie «usonienne» de Frank Lloyd Wright, la maison familiale constitue un secteur important de commande architecturale par lequel passent tous les jeunes (et les moins jeunes) professionnels,la conception de maisons et de villas par des architectes est-elleen France un cas peu répandu. Mais cette situation singulière, résultat d’une politique délibérée suscitée par les meilleures intentions, n’a pas eu que cette conséquence d’ordre professionnel. Elle a aussi été à l’origine non seulement - chose évidente - de la création des grands ensembles, mais encore, paradoxalement, de la paupérisation ultérieure de ceux-ci. En effet, lorsque la loi dite Raymond Barre de la fin des années soixante-dix a favorisé l’accès à la propriété du logement pour les populations des classes moyennes vivant jusqu’alors dans les HLM des banlieues (donc dans les ZUP et les grands ensembles, qui, rappelons-le, avaient eu à l’origine bonne réputation), c’est vers les lotissements de pavillons individuels des périphéries que, spontanément, la demande s’est portée. Vidant du même coup les barres et les tours de leur population initiale au profit de couches sociales incapables de profiter des mesures gouvernementales; et cela eut pour conséquence ultime de transformer les grands ensembles, jusque-là habités par un mélange de couches moyennes et de couches populaires, en quartiers de relégation sociale investis par une population paupérisée d’origine majoritairement immigrée.