Lexercice libéral et les autres
En dépit de quelques évolutions qui tiennent essentiellement à
léchelle et à la complexité des commandes, lexercice du
métier darchitecte demeure lié à la notion dagence «libérale»
de dimensions modestes, rassemblant quelques architectes salariés autour
dun patron «artisan» - cest-à-dire dune unité de production
de projets non intégrée, comme dans beaucoup dautres pays, à
des firmes rassemblant toutes les compétences (économiques, financières,
juridiques, ingénieriques...) concourant à lédification
de bâtiments.
Cette situation, archaïque au regard de lévolution du monde
contemporain et de la commande internationale, na pas que des désavantages,
il est vrai. Cest elle qui permet à des personnalités qui,
ailleurs, se trouveraient bridées par les logiques dentreprises dexercer
leur talent - au prix, souvent, de sacrifices innombrables rappelant ceux consentis
autrefois par Bernard Palissy - dansdes conditions de (relative) liberté
créatrice. Cet état de fait explique du même coup la (relativement)
bonne santé créatrice (en nombre de créateurs comme en qualité
moyenne) de larchitecture française par rapport à celle de
pays de niveaux économique et culturel comparables. Mais outre que cette
situation nest pas, telle quelle, appelée à durer en raison
de lintégration de la France dans lEurope et de la globalisationde
léconomie internationale, elle est aussi un facteur de faiblesse.
Faiblesse, comme dit plus haut, dans le partage des missions avecles autres intervenants
des métiers du bâtiment, et faiblesse économique tout court
puisque la plupart des agences, pour peu que la commande vienne à se raréfier
(ce qui a été le cas dans les années quatre-vingt-dix), sont
exposées aux faillites rapides.
À cette précarité sajoute en outre le fait que le métier
nest guère parvenu à diversifier ses pratiques. Tout se tient,
ici, bien sûr.Dun côté, la tradition Beaux-Arts, ancienne
ou renouvelée, inhibeles architectes dans la recherche de nouveaux profils
moins «nobles» que lexercice libéral; de lautre,
cette même tradition continue à influencer négativement le
regard que portent sur les architectes les milieux (collectivités publiques,
sociétés privées...) qui seraient susceptibles de les employer
à des tâches ne relevant pas de la maîtrise duvre
libérale. Pour dire vite, les gens «sérieux» qui dirigent
ces organismes goûtent modérément les qualités qui
sont prêtées en France aux architectes, à savoir la créativité
- chose positive évidemment -, mais aussi ses revers nommés: peu
de souci des contraintes techniques et, surtout, une prétention dartistes
sûrs de leur supériorité culturelleet, partant, peu enclins
à dialoguer avec des partenaires aussi diversque les autres techniciens
du bâtiment et de laménagement, les financiers, les clients,
le public. Dès lors, contrairement à ce qui se passe dansles autres
pays dEurope occidentale, trouve-t-on peu darchitectes employés
à des tâches de maîtrise douvrage, de vérification,
de conseil, etc., dans les services publics ou les entreprises privées.
Raison pour laquelle, alors que le nombre darchitectes rapporté à
la population reste en France lun des moins élevés de la Communauté
européenne (à peine plus importante, en fait, que celle du Portugal,
qui ferme la marche en la matière), le chômage et la précarité
sont aujourdhui une donnée inquiétante de la situation de
la profession. Cela parce quune réputation tenace, quoique aujourdhui
largement injustifiée, colle à la peau des architectes français:
non seulement le champ de compétence quon leur accorde nest
que rarement celui qui devrait être le leur, à savoir la capacité
à penser et à gérer la cohérence dun projet
depuis la conception jusquà la réalisation, mais encore il
est réputé se borner à l«esthétique».
Doù cette conclusion prenant forme de ritournelle dans le grand public:
limitons au maximum les interventions de ces personnages fascinants, mais coûteux.